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Les représentations collectives de l'hérédité* note de recherche

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Les représentations collectives de l'hérédité* note de recherche
note de recherche
Les représentations collectives de l'hérédité*
P a s c a l e GLEIZE**
Les phénomènes héréditaires ont été et sont toujours l'objet de représentations sociales. Ainsi, la transmission biologique peut être collectivement pensée
à l'aide d'outils qui font partiellement, ou qui ne font pas, référence aux concepts
forgés par la génétique.
Il semblerait que ces représentations de l'hérédité, issues pour une part de
l'observation empirique des faits, soient aussi fonction de conceptions culturellement variables de la procréation, de l'identité et de la parenté. Dans nos sociétés,
on observe des représentations qui reposent sur des systèmes d'explication a posteriori de la variation et de l'homologie des caractères, plutôt que sur un modèle
prédéterminé de transmission héréditaire. Ces représentations résultent de façon
variable d'un fond ancien de croyance, de théories spéculatives des siècles derniers,
mais aussi d'apports scientifiques sous forme d'emprunts, soit d'éléments de connaissance, soit d'idées ou de termes préalablement sélectionnés et isolés du corpus
scientifique et de ses conventions.
Pour comprendre la façon dont est spécifiquement pensée par une société
donnée la récurrence d'un caractère génétiquement déterminé, il est important de
considérer dans leur ensemble les différentes modalités de transmission que cette
société envisage. En effet, la transmission d'une génopathie par exemple, peut
être localement expliquée en dehors de toute conception de l'hérédité (transmission
congénitale au cours de la grossesse, contagion, répétitivité du destin, mauvais
sort) . Inversement, il n'y a, a priori, aucune raison pour que le champ des phéno1
Ce travail a été l'objet d'un séminaire au Laboratoire d'Ecologie Humaine (Aix-enProvence) en mars 1990.
Laboratoire d'Ecologie Humaine, Pavillon de Lanfant, 346, route des Alpes,
13100 Aix-en-Provence.
Ce préalable méthodologique est présenté ici, pour des raisons de clarté, sous sa
forme la plus schématique. Il convient de la nuancer ; en effet, il se peut que le sens
commun ne considère pas de façon indépendante la transmission congénitale au cours
de la grossesse, ou certaines formes de contagion, de l'hérédité proprement dite. On
1
mènes auquel se rapporte l'hérédité du point de vue populaire, coïncide totalement
a v e c l'hérédité biologique. La transmission d'un caractère, dont le déterminisme
n'est pas génétique peut être expliquée au sein d'une théorie locale de l'hérédité.
L'objectif de cette recherche implique donc d'envisager, d'une part les représentations relatives à la transmission biologique (c'est-à-dire un m o d e de transmiss i o n perçu c o m m e étant associé à la procréation et à la consanguinité), et d'autre
part les conceptions relatives à d'autres types de transfert de caractères, et ceci sans
partir de phénomènes héréditaires prédéterminés.
A l'exception des points de vue de la psychanalyse et de l'histoire des
sciences et de la littérature, les représentations de l'hérédité n'ont guère été envisagées en tant qu'objet d'étude en soi. La littérature ethnographique fournit toutefois
des données sur le sujet mais ces données qui n'ont pas été l'objet d'un recueil
systématique présentent u n caractère fragmentaire . Le traitement de ce thème
i m p o s e donc de recueillir, pour un contexte donné, un corpus aussi complet que
possible d'informations orales.
2
Dans un d e u x i è m e temps, le caractère exploratoire du sujet implique d e
diversifier, autant que possible, les terrains et les méthodes d'enquête. C'est dans
cette optique que j'ai réalisé trois études de terrain : une étude de type ethnographique dans une communauté alpine, une recherche m e n é e à partir d'entretiens
semi-directifs appuyés par un support généalogique dans une région à forte tradition d'élevage, une enquête en milieu urbain basée sur l'utilisation d'un questionnaire.
Les deux enquêtes menées en milieu rural ont été effectuées principalement
auprès d'agriculteurs âgés pour la plupart de plus de soixante ans. L'enquête en
m i l i e u urbain a concerné des informateurs de tous âges et de n i v e a u s o c i o professionnel h o m o g è n e (artisans et petits commerçants, niveau d'étude : B E P C ) .
L'ensemble des enquêtes correspond à un total de 120 interviews.
peut supposer que du point de vue des représentations locales, il existe, entre ces
différents types de transmission, une idée de contiguïté (hérédité de certains caractères
acquis), une assimilation ou une association. Par exemple, chez les Serer Ndout
(Sénégal), hérédité et contagion sont nécessaires à la transmission de certaines
maladies : l'âme de l'ancêtre, qui se réincarne dans un de ses petits enfants, dépose, au
moment de la conception, son odeur ou kili dans le sang transmis par le père et la chair
et les os transmis par la mère. Pour les Ndout, le kili est à la fois "la marque essentielle
de la personne" et le "matricule de l'âme dans l'au-delà". Il est ainsi comme "le noyau
héréditaire de l'âme immortelle". Certaines maladies ne se transmettent qu'entre
personnes ayant le même kili. Ce serait le cas pour l'asthme, mais à l'identité des kili,
nécessaire à sa transmission s'adjoindrait une transmission contagieuse indirecte :
l'absorption de l'eau d'un puits dans lequel un autre asthmatique aurait bu (cf. Dupire
1982: 26-27).
2
Françoise Héritier et Marc Augé ont amorcé une réflexion sur le thème des
théories locales de l'hérédité. Ils ont en parallèle souligné l'absence, à ce sujet, d'une
réflexion anthropologique dépassant le cadre ethnique.(cf. Augé & Héritier 1982 :
127-136.).
METHODE
La recherche repose en priorité sur l'analyse d'entretiens semi-directifs, si
possible enregistrés. Ces entretiens s'appuient le plus souvent sur un support
généalogique. Ils sont complétés par l'étude de quelques documents écrits (romans,
articles).
Lorsque l'enquête se rapporte à des caractères pathologiques, le sujet de la
perception de leur transmission peut revêtir un caractère extrêmement délicat.
Pour cela un entretien exploratoire est systématiquement réalisé auprès de chaque
informateur potentiel. Dans la plupart des cas, le sujet précis de l'enquête ne peut
être révélé, ceci afin d'éviter d'une part le biais possible des informations domiées
à un enquêteur supposé connaître "la vérité" sur les phénomènes d'hérédité, et
d'autre part pour ne pas entraver le déroulement de l'enquête auprès d'informateurs
qu'une mauvaise interprétation du sujet pourrait heurter. L'étude est parfois
présentée comme étant une recherche à caractère généalogique.
Du fait du caractère parfois délicat du sujet, mais aussi afin de ne pas
entraver d'éventuels commentaires spontanés relatifs à des thèmes imprévus, les
entretiens sont le moins direcufs possible, toutefois les interviews sont soustendus par un guide d'interrogations :
- Quels sont les vecteurs de la transmission envisagés ?
- Existe-t-il dans les représentations une idée de latence, voire de récessivité
des caractères (au sens mendélien du terme) ?
- Quelles sont les règles associées aux explications collectives de la transmission biologique ? Intègrent-elles une composante aléatoire ? Supposent-elles un processus déterminé de transmission (nombre précis de
générations interposées, trajectoire généalogique liée au sexe ou à la
position de naissance) ? S'appuient-elles sur un substrat cognitif qui
détermine a priori des modes ou des voies fixes de transmission, ou qui
rend compte a posteriori de la constance et de la variation des caractères ?
- Les catégories populaires d'hérédité intègrent-elles la transmissivité de
certains caractères acquis, de dons et de pouvoirs particuliers ?
- Quelle est la place tenue dans la genèse de ces représentations :
• par l'observation de certains phénomènes naturels, par exemple l'hérédité animale ?
• par des éléments de connaissance issus des théories scientifiques de
l'hérédité ou de leur réinterprétation ?
- Comment les représentations de l'hérédité s'articulent-elles à l'idée de
métissage, de race et de consanguinité ?
Pour ce qui concerne plus particulièrement un éventuel rapport entre
conceptions de l'hérédité et attitudes matrimoniales, les questions suivantes sont
envisagées :
- Quelle est l'ampleur de la mémoire généalogique ?
- A partir de quel degré de consanguinité la parenté biologique cesse-t-elle
d'être socialement significative ?
- Quelles sont les considérations relatives aux unions entre apparentés ?
C e s considérations p e u v e n t - e l l e s avoir u n e i n c i d e n c e sur l e c h o i x du
conjoint ?
- La présence d'anomalies dans la famille introduit-elle une modification
affirmée des attitudes matrimoniales ultérieures ?
RESULTATS
L'enquête m e n é e en m i l i e u urbain a m i s en é v i d e n c e u n p h é n o m è n e
d'interprétation des faits d'hérédité à partir de références multiples. On observe, en
particulier, des emprunts à la génétique de termes o u d'éléments d e connaissance
sélectionnés, semble-t-il, en fonction d'une coïncidence formelle qu'ils peuvent
présenter avec des éléments de représentations préalables. Les références à la g é n é tique n'apparaissent pas dans les entretiens effectués en milieu rural. Par ailleurs,
l e matériel est plus h o m o g è n e que celui recueilli en milieu urbain. Etant d o n n é
l'âge des informateurs et l'isolement relatif des régions rurales concernées par
l'étude, o n peut supposer que les deux premières enquêtes ont révélé une c o m p o sante plus traditionnelle des conceptions sur l'hérédité.
Cette recherche, basée sur une enquête intensive,a un caractère exploratoire.
Seule, une enquête extensive serait susceptible d'évaluer la représentativité et la
variabilité du matériel recueilli. Toutefois, o n peut supposer que certaines conclusions c o m m u n e s aux différentes enquêtes renvoient à un fond c o m m u n de représentations, indépendant de l'origine urbaine ou rurale des informateurs. O n peut
synthétiser ces conclusions en les regroupant sous trois rubriques :
1) L hérédité
du point de vue du sens commun
rapport à un ensemble d*autres notions
contiguè's.
}
se
définit
par
Il est p o s s i b l e de reconstituer des t y p o l o g i e s au sein desquelles s o n t
classées de façon plus ou moins explicite les différentes modalités d'acquisition et
de transmission des caractères. Les catégories ainsi constituées, les termes qui les
désignent et les traits physionomiques et psychologiques auxquels ces catégories
se rapportent, sont sujets à une grande variabilité individuelle. Toutefois o n peut
dégager certains principes de classification. Par exemple, une distinction peut être
introduite entre l e domaine de l'inné o u du naturel, qui se rapporte à des caractères
perçus c o m m e biologiquement déterminés mais n o n hérités des ascendants, et l e
domaine de l'hérédité de naissance qu'un simple degré d'immuabilité plus prononcé
sépare parfois de l'hérédité dite de Véducation (ces deux formes d'hérédité renvoyant
à des traits transmis des parents à leurs descendants directs). Lorsqu'il est
e m p l o y é , l e terme génétique ne désigne souvent que les caractères qui "sautent"
des générations.
Pour ce qui concerne les traits pathologiques, l'enquête menée dans les
Hautes-Alpes a révélé qu'une même anomalie peut être expliquée soit par l'hérédité, soit par une série de facteurs exogènes, dont certains agissent pendant la vie
utérine (alcoolisme, carences alimentaires, frayeurs, comportement immoral, accidents de la mère pendant la grossesse), et d'autres avant ou pendant la conception
(contraception, transgressions de norme au moment de la procréation). La répétitivité de l'anomalie au sein d'une lignée n'implique pas un recours préférentiel à
l'explication héréditaire, le caractère pathologique pouvant être induit par un comportement réitéré à chaque génération. L'origine héréditaire qui évoque toujours
l'immuabilité du trait défavorable au sein de la lignée et le caractère fatal de sa
transmission, est le plus souvent mise en avant par les informateurs pour caractériser la répétitivité de l'anomalie en dehors de leur parenté. Les facteurs
exogènes,
qui eux sous-entendent une idée de transmission contingente, expliquent plus souvent, lorsqu'ils ne sont pas associés à une idée de sanction, l'apparition répétée du
trait pathologique dans la parenté proche.
2 ) Les représentations
de Vhérédité
se fondent
sur une
image
commune du sang perçu comme étant le véhicule de
transmission
biologique.
Bien que l'articulation entre procréation et transmission de caractères ne
soit pas toujours explicitée, le cheminement et la répartition des caractères d'une
génération à l'autre sont généralement compris à partir d'une image de la
conception assimilée à l'union de deux sangs. Les différentes combinaisons possibles entre les apports paternels et maternels étant expliquées par la variabilité de
l'abondance des deux "semences" au moment de la conception et par la distance
entre les qualités propres au sang des deux géniteurs qui peuvent condenser celles
de leurs lignées respectives (on rencontre des oppositions de type sang épais sang fluide / sang fort - sang faible). L'idée de latence des caractères ancestraux
dans le sang est toujours explicite, mais elle ne se prolonge jamais par une intuition de leur récessivité. En effet, la conception commune du support de l'hérédité
n'est pas corpusculaire mais basée sur l'idée que les caractères sont dissous dans le
sang, ainsi la discontinuité et la duplicité du matériel héréditaire ne sont jamais
envisagées. L'idée populaire d'hérédité biologique suggère que les caractères
transmis sont inscrits de façon indélébile dans le sang d'une lignée. Le sang n'est
pas un simple vecteur de la transmission, en tant que condensateur des traits, il
est aussi l'élément transmis. C'est à partir de cette notion que les informateurs
semblent opérer une distinction entre transmission héréditaire et d'autres types de
transfert de caractères impliquant également le sang. Dans la transmission d'une
carence ou d'une frayeur au cours de la grossesse, par exemple, le sang n'est que le
véhicule d'une perturbation transitoire qui ne se transmettra pas au-delà de la mère
et de l'enfant. L'hérédité suppose par contre l'implication de la lignée tout entière
et l'idée d'une immuabilité des caractères transmis, la réapparition discontinue du
trait au fil des générations (qui suppose son état de latence) venant appuyer l'idée
d'une marque de famille indélébile.
3 ) Les
hasard.
représentations
de
Vhérédité
excluent
toute
notion
de
La conjugaison entre le caractère apparemment insolite de la transmission
b i o l o g i q u e et l'absence de notions de l'aléatoire pour l'expliquer conduit à la supposition de processus mécaniques sous-jacents et à la projection d'une régularité
supposée des phénomènes d'hérédité à l'extérieur des limites accessibles à l'observation. A i n s i , l e patrimoine b i o l o g i q u e d'un individu peut être perçu c o m m e
résultant d'une c o m b i n a i s o n n o n pas aléatoire, mais déterminée des caractères
parentaux en fonction par exemple du rapport entre la "force" respective du sang
des deux géniteurs.
Les conséquences d'une union entre parents proches, qui sont généralement
perçues c o m m e défavorables, n e se formulent jamais en termes de risque o u
d'éventualité, mais toujours en termes de nécessité : la consanguinité induit des
anomalies qui, si elles ne s'expriment pas tout de suite dans la descendance
immédiate du couple apparenté, deviendront latentes dans le sang pour réapparaître
nécessairement dans les générations ultérieures.
PERSPECTIVES
Dans l e contexte des sociétés à filiation uni ou bi-linéaires, une étude systématique des perceptions de l'hérédité pourrait éclairer la nature du rapport entre
les spécificités de la filiation et celles des théories locales de la transmission.
Par ailleurs, de telles études pourraient ultérieurement être associées à des
recherches génétiques dans des groupes humains localisés afin d'en constituer
l'encadrement ethnologique.
D e plus, l'étude des représentations de l'hérédité dans de petites populations
isolées devrait permettre d'aborder la question d'une éventuelle gestion locale du
patrimoine héréditaire et de la consanguinité. La recherche d'une incidence éventuelle des conceptions de l'hérédité sur la nuptialité devrait permettre de savoir si
ces communautés entretiennent o u n o n un rapport actif et conscient avec leur
patrimoine biologique (que ce rapport se fonde sur une connaissance imaginaire
o u sur une observation et une interprétation réaliste des faits d'hérédité). Les
perceptions locales de la transmission du patrimoine b i o l o g i q u e , et les valeurs
culturelles attribuées à l'expression de ce patrimoine peuvent avoir une incidence
sur les échanges matrimoniaux.
En dehors de son intérêt strictement anthropologique, l'étude des représentations d e l'hérédité dans des contextes culturellement et s o c i a l e m e n t variés
pourrait fournir u n corpus de données utiles aux conseillers génétiques dans leur
démarche d'information. La représentation préalable qu'un individu a de l'hérédité
et de ses mécanismes constitue sans doute un "déjà là p e n s é " à partir duquel il va
3
D'après la formule de Denise Jodelet (1984).
intégrer dans un réseau de références connues les éléments d'information génétique
qui lui seront données. Cette représentation personnelle de l'hérédité, certainement
réactivée lorsqu'une anomalie génétique est suspectée, résulte de l'interaction entre
une expérience familiale unique et des modèles de pensée véhiculés par la tradition
et la communication sociale. La mise en évidence de ces modèles de pensée devrait permettre de mieux définir certaines catégories du sens commun à partir desquelles l'information médicale peut être déformée, rendue inopérante ou perdre sa
neutralité pour être associée à des valeurs morales telle que celle de responsabilité
ou de culpabilité . De plus, la prise en considération de l'idée commune de latence
des caractères au sein d'une lignée, la place tenue dans les représentations de la
transmission biologique par les notions de hasard et de nécessité, devraient permettre de mieux comprendre l'impact que peut avoir une information génétique
exprimée en terme de dominance/récessivite et de risque, et contribuer à sa formulation.
Enfin, les conclusions d'une recherche sur le sens social de l'hérédité
pourraient être utilement prises en considération par le débat éthique relatif à
l'évolution de certaines techniques biomédicales (décryptage du génome humain,
procréation médicalement assistée).
4
BIBLIOGRAPHIE
Dupire M.
1982
Nomination, réincarnation et/ou ancêtre titulaire ? Un monde de survie.
L'exemple des Serer Ndout (Sénégal), L'Homme 22 (1).
Augé M. & Héritier F.
1982
La génétique sauvage, Le genre humain 3-4.
Frasco N. et Silvestre D
1981
Représentations imaginaires de la génétique et de l'hérédité. In : Génétique
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Acquisitions
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J. Feingold (éd.), I N S E R M Fl ammari on Médecine
Jodelet D.
1984
Représentations sociales, phénomènes, concepts et théorie. In :
S. Moscovici (éd.), Psychologie Sociale, PUF.
A ce sujet on peut se référer à Frasco & Silvestre 1981
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