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DISCOURS M . H U B E R T ... « F O R E S T E R... Messieurs,

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DISCOURS M . H U B E R T ... « F O R E S T E R... Messieurs,
DISCOURS
DE
M.
H U B E R T
Président
de
SAUR
VAcadémie
p r o n o n c é à la séance publique annuelle de 1 9 5 7
« FORESTERIE E T FORESTIERS »
Messieurs,
Le vote de mes excellents confrères de l'Académie nationale
de Metz me vaut le redoutable honneur de présider leurs travaux
au cours de l'année 1957-1958 et celui de prononcer aujourd'hui,
au début de cette séance solennelle, la brève allocution d'usage. La
tradition veut, en effet, que nos communications académiques ne
dépassent point le cadre de vingt à vingt-cinq minutes, non pas,
j'en suis certain, que la science, l'érudition ou la veine poétique
des membres de l'Académie soient épuisées en ce court espace de
temps, non plus, j'imagine, que leur attention se fatigue à écouter
plus longuement les propos de l'un d'entre eux; mais cette rotation
rapide est prévue afin que nos séances multiplient les occasions
d'étendre la gamme des sujets traités et d'atteindre ainsi un enrichissement plus vaste des académiciens des diverses disciplines.
Je me bornerai donc, dans cette approximative limite de temps,
à solliciter votre attention et à la porter sur un sujet qui me tient
à cœur et que justifie l'uniforme que je portais naguère encore :
FORESTERIE et FORESTIERS.
* **
Au hasard de vos voyages, vous pouvez, en ce temps, même
si votre œil n'est pas entraîné à saisir immédiatement les modifications lentes ou rapides des paysages, vous pouvez observer le
développement intense actuel des richesses industrielles de ce département : dans la région nord-ouest, de nouvelles aciéries surgissent
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en quelques mois qui se mettent très vite au travail, utilisent l'abondant minerai de fer lorrain et lancent bientôt sur les voies ferrées
des wagons chargés de bobines de tôles, plus ou moins épaisses,
dont notre économie a un pressant besoin; des camions emportent
au loin poutrelles, rails, produits laminés qu'utilisent ailleurs les
voies ferrées, les constructions; dans la région nord-est, ce sont
journellement de nouveaux bâtiments industriels qui s'ajoutent aux
constructions anciennes pour augmenter l'extraction de la houille, la
livrer ou la transformer en divers produits que réclament d'autres
applications chimiques, entre autres, en engrais que répand la main
ou le semoir de l'agriculteur pour gonfler les rendements agricoles.
Des usines nouvelles se bâtissent qui fabriqueront sur place les gaz
liquides nécessaires, des industries de transformation se créent qui
utilisent et aménagent les produits industriels. Enfin, le besoin très
important de main-d'œuvre que détermine ce rapide progrès industriel local provoque la création d'agglomérations nouvelles ou la
modernisation des anciennes cités ouvrières — pas toujours dans
un sens très esthétique, d'ailleurs.
Au milieu de ce mouvement intense, une richesse semble
demeurer calme, inchangée : la FORÊT qui est souvent méconnue,
incomprise du public qui en dit : « la forêt travaille toute seule ! »
Le tourisme et le camping amènent, cependant, de plus en plus,
aux jours nombreux des invasions estivales ou hivernales, des
foules importantes au contact de nos peuplements forestiers, où
elles viennent chercher quelque tranquillité, quelque délassement
d'une vie, par ailleurs, trépidante. Je crains que, de ce contact
trop rapide, il ne reste pas autre chose, pour le touriste ou le
campeur, que quelques litres d'air respires dans nos bois un peu
plus pur qu'en ville, au bureau ou à l'atelier et, pour le paysage,
qu'un regrettable épandage de détritus variés.
La forêt est bien autre chose que le cadre, agréable, certes,
des escapades des citadins ! « C'est un ensemble d'êtres minéraux,
végétaux ou animaux, ou même plutôt un être vivant complexe qui
évolue, et où, sous l'action de facteurs naturels, s'établit à chaque
instant un équilibre plus ou moins stable. » La forêt comporte, en
effet, le sol et le sous-sol, la couverture morte des détritus végétaux
et animaux, la couverture vivante des herbes et des arbrisseaux,
les arbres de différentes essences et de diverses grandeurs, les
animaux qui vivent, se reproduisent et meurent sous son abri, les
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bûcherons ou ouvriers du bois qui exploitent et « dévêtissent » les
coupes, les braconniers qui prélèvent leur part sur le gibier, et les
chasseurs qui récoltent le surplus, et les forestiers qui s'efforcent
d'orienter l'évolution de cet ensemble dans un sens favorable à
l'intérêt du propriétaire : Etat, collectivité ou personne physique.
Cette seule énumération montre déjà toute la complexité des
problèmes qui se posent chaque jour au forestier responsable de
la gestion des forêts : le sol et le sous-sol, de textures différentes,
de compositions physiques ou chimiques multiples, peuvent être à
des altitudes et à des expositions variables — données toutes relatives — mais qui ont une action déterminante sur la nature du
peuplement, et je n'en veux citer ici qu'un bref exemple.
Lorsque, d'Abreschviller, vous montez au Donon par la vallée
de la Sarre-Rouge, la route longe sur sa gauche, à l'est, un très
long versant principal de grès vosgien, entamé par de très nombreux « coups de gouge » portés au massif par des ruisselets de
très peu d'importance. Leur travail d'érosion prolongé, depuis des
millénaires, détermine des versants secondaires, dont les uns ont
l'exposition sud et sud-ouest, les autres, l'exposition nord et nordouest. Les peuplements qui, entre 3 5 0 et 8 0 0 mètres, occupent les
versants sud et sud-ouest sont constitués surtout par le pin sylvestre,
de race locale, de race de montagne, très droit, à accroissements
minces et réguliers, par le chêne rouvre, sous une très belle forme
et avec des accroissements très minces, par quelques bouleaux
verruqueux et un remplissage, subordonné, de sapin pectine. Sur
ces versants rocheux secs et chauds, ce sont les essences les plus
frugales qui résistent le mieux à des conditions de végétation assez
précaires, et éliminent ainsi les essences plus exigeantes. Le sol est
couvert de myrtilles, de bruyères et de fougère grand aigle. Les
cimes des pins abondent avec une teinte gris-fer où perce, de temps
à autre, la tache orangée du sommet de la tige de ce pin montagnard. De loin apparaît la « forêt grise ».
Les peuplements qui, à même altitude, sur même sol, occupent
les versants nord et nord-ouest, sont constitués par le sapin pectine
très dominant, parsemé de quelques hêtres disséminés, quelques
érables sycomores. Le sol, couvert par l'ombre épaisse des sapins,
porte peu de végétation, à part quelques semis préexistants des
mêmes essences. Les cimes vert sombre des sapins donnent au peuplement une couleur caractéristique que n'égaie, par place, que
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la tache argentée d'un tronc de sapin plus ou moins couvert de
lichens : c'est la « forêt verte », où le sapin trouve l'humidité du
sol et l'humidité atmosphérique d'un micro-climat qui lui est favorable, ainsi qu'à ses compagnons normaux : le hêtre, l'érable.
Au-dessus de 800 mètres, l'humidité atmosphérique, les brouillards fréquents et les précipitations abondantes sont tellement favorables au sapin qu'il élimine alors presque complètement toutes
autres essences et ne tolère plus que la présence du sorbier des
oiseleurs, aux baies rutilantes si agréables aux grives et aux tétras,
et de quelques hêtres peu vigoureux.
Il est inutile d'essayer de changer la nature de ces peuplements, en ayant pour but éventuel d'augmenter les rendements des
peuplements de « forêt grise », les éléments de la « forêt verte »
n'y trouvent point des conditions favorables. Et nous comprenons
immédiatement que le forestier doit « travailler » les peuplements
de « forêt grise » et de «forêt verte » de façon différente, le tempérament des essences principales présentant des caractéristiques
différentes vis-à-vis de l'humidité comme vis-à-vis de la lumière.
* **
Parmi les êtres vivants qui forment l'association forestière, ce
sont évidemment les arbres qui prédominent par leurs dimensions,
mais aussi par leur production principale : le bois. Il est à noter
que la forêt a d'autres productions, que je ne méconnais pas, mais
leur importance économique s'estompe à côté de celle du bois : la
forêt est bien réellement une « usine à bois » !
Examinons brièvement sa fabrication. Il vous souvient que le
jeu de la photosynthèse — l'élaboration de matériel ligneux à partir de la sève, en présence de l'air, sous l'action de la chlorophylle
et de la lumière — dépose chaque année, à la périphérie du tronc
de l'arbre, une couche de bois d'épaisseur variable avec les conditions locales de la végétation, et que l'on peut légitimement considérer comme le revenu annuel du capital constitué par l'arbre,
arrivé déjà à un certain volume, à un certain âge. Mais, cette
couche annuelle ne peut être prélevée, car elle fait partie vivante
de l'arbre et, en abattant un arbre, capital et revenus sont mobilisés
à la fois. Dès lors, un problème se pose à l'attention du forestier,
dont la tâche est de conserver le capital-forêt qui lui est confié par
ses devanciers pour le transmettre augmenté, amélioré si possible
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à ses successeurs. Il faut donc déterminer chaque année le volume
exploitable sans entamer le capital, fixer le nombre et l'âge — par
conséquent les dimensions — des arbres désignés pour la hache,
faute de pouvoir prélever matériellement l'accroissement annuel
individuel de chacun d'eux. Ce problème, qui ressortit à l'économie
forestière, est le fondement même de la mise à la disposition du
ménage humain des produits forestiers, de 1'« aménagement» des
massifs forestiers, dont, au préalable, des opérations de géodésie,
de triangulation, d'arpentage ont fait apparaître la surface et les
différents accidents naturels.
Le prélèvement annuel d'un volume déterminé peut, d'ailleurs,
être fait soit par l'exploitation d'un certain nombre d'arbres de
dimensions choisies sur une surface donnée, ou par la réalisation
complète de tout le peuplement forestier occupant une autre surface : ce sont, là encore, questions « d'aménagement », dont le
détail ne saurait être ici mon propos, mais où apparaît déjà la
nécessité de quelques notions mathématiques chez le forestier responsable des interventions en forêt, qui aura, d'ailleurs, commencé
ses travaux par l'inventaire de son usine.
Mais là ne se bornent pas les exigences de l'homme vis-à-vis
de cette source de bois. Que demande donc ce ménage humain qui
veut trouver en forêt les matériaux dont il a besoin tous les jours ?
L'ameublement et l'ordonnance intérieure de nos maisons, malgré
l'intervention de multiples matières de remplacement, désirent des
produits lisses, sans nœuds, à accroissements réguliers et minces.
Ces qualités sont celles d'un matériel homogène qui se travaille
facilement, présente un bel aspect, subit peu de retrait et se trouve
donc économiquement apprécié. Pour les obtenir, il convient que
les arbres poussent en massifs, soient soumis à des règles de culture
qui évitent la formation de branches, donc de nœuds de gros diamètre, et qui provoquent une croissance régulière, sans les à-coups
qui se traduisent dans la texture des troncs par des cernes plus ou
moins épais, aux dépens de l'homogénéité et de la facilité de mise
en œuvre.
Un beau meuble ne supporte point la mise en œuvre d'un bois
de couleur irrégulière. Or, cette couleur irrégulière, plus ou moins
modifiée par l'oxydation des constituants chimiques du bois, est
provoquée par un séjour prolongé des grumes des troncs abattus
dans l'air humide de la forêt avant débit par la scie : pour l'éviter,
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il faut donc transporter rapidement les grumes exploitées hors
forêt, sur chantiers, les présenter à la scie et prendre des précautions pour obtenir ensuite une dessiccation régulière. Si ce processus n'est pas immédiatement possible, les commerçants soigneux
recouvrent les sections de grumes de bois d'enduits isolants qui
s'opposent à cette oxydation. Ce sont là questions de chimie végétale, bien sûr, mais aussi d'organisation des transports.
Les accroissements minces et réguliers qui caractérisent les
beaux bois qu'emploient les ébénistes sont obtenus par la croissance
lente d'arbres des essences de choix que sont les chênes et les hêtres,
parfois le frêne ou l'érable. La hache ne doit distribuer dans les
peuplements l'air et la lumière et y réduire la concurrence vitale
que de façon lentement progressive, et c'est la connaissance du
tempérament de chaque essence, de chaque espèce d'arbre qui impose l'intensité de 1'« éclaircie ». Il est bien évident que la quantité de nourriture minérale mise à la disposition des arbres varie
avec la nature du sol, physique et chimique, mais aussi avec la
hauteur de la lame d'eau annuelle qui fournit à la sève la solution
chimique des éléments du sol; et on comprend immédiatement
qu'en une station donnée, au fur et à mesure que croissent les
arbres, et que se développe leur appétit individuel, leur nombre
doit se réduire; le forestier doit intervenir, à espaces de temps plus
ou moins réguliers, pour aider et hâter Vœuvre de la nature, en
sélectionnant les organismes végétaux qui donneront des produits
de choix: c'est là le but même de Véclaircie des peuplements. Cette
opération s'adresse, suivant les sols, les expositions, les altitudes,
à des essences diverses dont la concurrence élimine les moins bien
adaptées pour ne laisser croître, au contraire, que celles dont le
tempérament s'accorde avec ces conditions d'écologie locale.
Dans un même versant, avec une faible dénivellation, le promeneur ne verra qu'un peuplement principal constitué par des
chênes, dont il reconnaît l'écorce plus ou moins rude et la feuille
en sa forme générale, et par des « broussailles » qui gênent la circulation : le forestier devra y distinguer plusieurs associations
végétales différentes :
Au sommet, le sol est constitué par un sable plus ou moins
argileux, c'est un « lehm » en général assez léger et perméable,
l'air et l'eau y circulent assez facilement, les chênes qui occupent
cette surface sont des chênes rouvres, dont le gland est sessile et
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le feuillage épais, qui, avec une cime assez réduite et une tige
rectiligne, supportent une densité assez forte du peuplement, où
l'éclaircie peut donc être légère, se répéter souvent pour obtenir le
grain fin qui fait les bois de qualité, donc les prix élevés; le sousétage est constitué de noisetiers et de quelques hêtres et charmes;
au moment de la régénération, quand il y a lieu de substituer un
jeune peuplement issu de graines, au vieux peuplement qui est
exploitable, parce que les arbres ont atteint le diamètre que
« l'aménagement » a fixé, les jeunes semis supportent facilement le
léger couvert* de ces noisetiers, de ces hêtres ou charmes pendant
quelques années; il n'est pas nécessaire de revenir chaque année
les dégager de la concurrence des rejets vigoureux des essences
rivales;
A la base du versant, le keuper affleure; le sol très argileux
se présente en hiver sous la forme désagréable d'une boue épaisse
et gluante, qui retient l'eau à sa surface; en été, la couche superficielle se dessèche et se fend profondément : c'est de la brique !
Ce sont des chênes pédoncules qui l'occupent avec un sous-étage
d'épine noire, d'épine blanche, d'érable champêtre. Leur ramure
est large, puissante, la tige est souvent tortueuse, leurs feuilles rassemblées en bouquets épars donnent à la cime un aspect clairsemé.
Le gland, pédoncule, donne un semis très exigeant du point de vue
de la lumière.
Et les interventions dans ces deux peuplements d'une même
parcelle, à quelques dizaines de mètres l'un de l'autre, doivent
avoir un caractère différent pour réussir les régénérations. Ce
succès est le résultat de considérations
géologiques et botaniques
à la fois.
Ce qui est vrai ici pour le chêne, sous ses deux formes botaniques principales en Lorraine, se répète pour les diverses espèces
d'arbres que nous rangeons en essences de lumière et en essences
d'ombre, et cette distinction présente des degrés qui font aussi parler d'essences de demi-lumière, les unes et les autres ne se pliant
avec avantage qu'à des traitements différents. C'est ainsi que pin
sylvestre et sapin pectine ont des exigences en lumière bien opposées, le premier ne se semant qu'en pleine lumière, alors que le
second se reproduit volontiers à l'ombre. Cette notion de tempérament des arbres ressortit à l'étude de la sociologie végétale et à la
botanique
encore.
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Les emplois du bois de chêne, qu'il soit alors de rouvre ou de
pédoncule avec de très légères nuances, imposent très souvent de
larges panneaux ou de grosses pièces; ces larges panneaux ne se
trouvent avantageusement que dans des pièces de bois brut de gros
diamètres. Il est très onéreux de produire de gros chênes, car
leur croissance est naturellement lente ; pour les récolter, il
faut conserver, dans la forêt, un nombre considérable d'arbres
plus jeunes, de diamètres moindres. La récolte annuelle d'un
arbre de 150 ans, par exemple, exige la « culture » supplémentaire de cent quarante-neuf arbres de 1 à 149 ans, dont l'un atteindra 150 ans dans le délai d'un an, dont le suivant atteindra le
même terme dans le délai de deux ans, etc.
Ceci motive une grande accumulation de matériel sur le sol
forestier, de très gros stocks vivants, donc une énorme
immobilisation de capital. De sorte que seul, l'Etat, qui a la garantie de la
longue durée, qui ne paie pas de frais de succession tous les trente
ans — à chaque génération humaine — et qui a le devoir, puisqu'ils sont chers, de fournir les gros bois à l'économie nationale,
peut être fabricant de cette catégorie de produits. Le forestier doit
savoir calculer le taux matière et le taux argent de sa production
dans les divers assortiments. Et il doit opportunément conseiller
les collectivités et les propriétaires particuliers, qui calquent souvent — quand ils sont conservateurs — les méthodes appliquées
dans les forêts domaniales, au sujet des dimensions et des âges qui
font apparaître des taux de placement acceptables pour chaque
nature de propriétaires.
Je glisse sur les questions qui touchent à la fabrication de
bois de raperie — épicéa, sapin et bientôt feuillus divers, tels que
tremble, bouleau, charme — dont le pays fait, soit en nature, soit
sous forme de pâtes à papier, des importations fatales à la balance
commerciale; la forêt nous livre des bois de mine dont nos houillères font une consommation encore importante, malgré l'appoint
du fer et du béton, pour le soutènement, chaque tonne extraite exigeant maintenant, en Lorraine, en l'état du gisement charbonnier,
une consommation de 29 à 30 litres de bois de caractéristiques
bien spéciales : absence de nœuds importants et de toute pourriture, rectitude et forme cylindrique presque parfaite; on ne saurait,
en effet, à ce sujet, être trop prudent, puisque la vie des mineurs
est souvent en jeu. Et ce sont encore ici des résineux qui sont utili-
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ses, en concurrence avec la raperie et dans les mêmes diamètres.
Lorsque ces bois résineux atteignent de plus gros diamètres, des
poteaux télégraphiques sont façonnés, puis des pièces de charpente,
et pour toutes ces catégories, les mêmes spécifications sont toujours
désirables. Les sciages résineux lisses et homogènes atteignent des
prix très élevés, et leur production doit être recherchée par des
méthodes adéquates. Il me souvient avoir reçu, il y a quelques
lustres, la visite, en mon service d'Abreschviller, d'un inspecteur
général des Eaux et Forêts, qui prenait congé du personnel au
moment de prendre sa retraite, et je lui montrais, en compagnie du
brigadier local et du conservateur Noël, mon chef immédiat, qui
a présidé autrefois notre compagnie, un peuplement de haute futaie
de sapin pectine de quelque 24-26 mètres de tiges absolument nettes
de branches, de 40-50 centimètres de diamètre à hauteur d'homme,
surmontées de cimes assez amples. Sur le sol, des semis formaient
un fourré complet de quelque 30-40 centimètres de hauteur; en
grimpant le sentier en lacets, l'inspecteur général dit tout à coup :
« Ah ! voici un peuplement qu'il faudra bientôt réaliser ! » A quoi
répond le silence le plus complet, du brigadier au conservateur
locaux. L'inspecteur général insiste : « Mais enfin, monsieur l'inspecteur, vous n'êtes pas d'avis qu'il faudrait réaliser ce peuplement ? » — « Je ne crois pas, monsieur l'inspecteur général. Ce
peuplement a quelque 80-100 ans. Depuis quatre-vingts ou cent
ans, nos prédécesseurs se sont donné certainement beaucoup de mal
pour éduquer des arbres à peu près cylindriques, nets de branches,
qui arrivent, pleins de vigueur, à un moment où, sur 18-20 mètres
de hauteur, ils vont fabriquer du bois sans aucun nœud, dont on
tirera, au sciage, des frises de parquet de premier choix, que l'on
pourra vendre très cher, et vous voudriez les abattre ! — c'est-à-dire
que la coupe définitive correspondrait à couper son blé en herbe,
son bois avant qu'il n'ait donné tout son produit et dans la meilleure qualité possible. Je ne crois réellement pas que ce soit opportun. Cela correspondrait à mettre à la retraite, avant l'âge, des
conservateurs encore jeunes, encore actifs, expérimentés, travailleurs et de très bon rendement, sous le fallacieux prétexte que de
jeunes gardes généraux attendent. »
L'inspecteur général avait vu les semis et supposait probablement que l'aménagement, la sylviculture, avaient pour but principal
la régénération, alors que le but réel de l'aménagement me semble
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FORESTERIE ET FORESTIERS
être la production de beaucoup de bon bois, correspondant aux
besoins de l'économie natiofiale : le peuplement est resté debout
encore quelque vingt-cinq ans, et c'était justice !
Pensons aussi que le forestier doit protéger sa forêt contre les
invasions des champignons, des insectes ou des animaux qui nuisent
aux arbres en faisant alors intervenir les notions que lui fournissent
la botanique encore, Ventomologie et la zoologie.
Je ne fais qu'effleurer quelques considérations sur le fonctionnement de notre usine à bois. Son personnel est logé dans des
maisons forestières, dont la construction et l'entretien incombe aux
officiers des Eaux et Forêts. Des chemins et des routes doivent être
construits par ces mêmes officiers qui, de ce point de vue, mettent
en œuvre les talents de l'architecte et ceux de l'ingénieur des Ponts
et Chaussées.
Il est bien évident que la gestion et l'exploitation de la propriété forestière de l'Etat et des communes font intervenir les marchands de bois, les ouvriers, les transporteurs et aussi les propriétaires voisins. Le bagage du forestier doit se compléter de notions
juridiques qui lui permettent de régler le contentieux des «: coupes,
des dévestitures, de personnel et de l'assiette de la propriété ».
Le souci de l'utilisation des produits des forêts doit présider
à la fabrication et impose le traitement des différentes essences.
Que penserait-on, en effet, d'un industriel disposant de capitaux, de machines et de main-d'œuvre, qui fabriquerait n'importe
quoi, n'importe comment, sans se préoccuper de la vente des produits de sa fabrication ? Le forestier ne peut aucunement se borner à la « récolte » de ce que la nature lui offre, à être le « gérant
infécond d'un domaine qui produit seul ». Non, la forêt ne pousse
pas toute seule ! Nous ne sommes plus au temps de la « cueillette ».
Comme l'agriculteur prépare le sol de son champ et en corrige
éventuellement la nature par l'apport d'amendements, ne lui confie
que des semences sélectionnées, entoure sa future « récolte » de
soins sanitaires, la protège contre les invasions des animaux et des
insectes prédateurs, contre celles des maladies à microbes, à virus
ou à champignons, met en œuvre toute sa science, toute sa conscience pour engranger, enfin, moyennant un labeur de tous les
jours, le grain de qualité que demande le pays, le forestier doit,
sur une échelle non plus annuelle, mais pour une récolte qui ne
mûrit qu'après cent cinquante à deux cent cinquante ans, apporter
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LXIII
science et conscience à la culture de l'énorme capital végétal qui
lui est confié par la collectivité. Ce long délai ne peut être une
excuse à une indifférence dans le choix des essences et des modes
de leur traitement. Lorsque l'on considère qu'il faut cent cinquante
à deux cent cinquante ans pour faire un chêne acceptable, cent vingt
à cent quarante ans pour faire un beau sapin ou un pin sylvestre
profitables, et que la carrière administrative d'un forestier se développe sur quelque trente années, et qu'il reste en un poste quelconque entre cinq et dix ans, ce sont trente à cinquante forestiers
qui défilent au pied du même chêne, qui l'entourent de soins jaloux
et attentifs pour arriver à lui faire produire toute son utilité.
Et cette simple observation impose une grande modestie à ceux
qui revêtent l'habit vert dans l'exercice de leurs fonctions : l'un
d'entre eux n'est qu'un anneau parmi les vingt ou trente nécessaires
pour constituer la chaîne continue tendue vers le même but que je
viens de définir; cette observation mesure aussi son énorme responsabilité, car il suffit qu'un maillon présente une paille et se
rompe pour rendre toute la chaîne inefficace. Une opération en
forêt engage l'avenir pour de très longues années.
Le cadre qui m'est offert ne me permet pas de m'étendre sur
les productions secondaires de la forêt et non plus sur les aspects
avantageux qu'elle offre au botaniste, dont la boîte verte s'emplit
de plantes curieuses, rares ou simplement révélatrices des conditions locales de la végétation : certaines de ces plantes sont caractéristiques d'associations végétales, ce sont des réactifs — à l'entomologiste dont la pince soulève les écailles des écorces, ou déchiqueté un bois en décomposition pour y trouver le coléoptère qui
ornera ses cartons, au peintre qui vient chercher dans la nature
forestière des inspirations colorées, ou au poète qui y trouve des
rimes et des rythmes. Ronsard interpelle les bûcherons de la forêt
de Gastine; La Fontaine, Lamartine décrivent la vie des bois en des
vers devenus classiques; plus près de nous, Samain éveille en nous
les échos émouvants, et le forestier, même le plus rude, n'est jamais
insensible à la poésie de la « Forêt » où il vit.
Le 29 septembre dernier, j'avais l'occasion de m'asseoir à la
table du ministre éphémère qui présidait, en ce même grand salon
de notre hôtel de ville, l'ouverture de la foire-exposition internationale de Metz et l'inauguration de l'usine électrique de la digue
Wadrineau, et j'étais aux côtés du directeur de son cabinet. Nous
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FORESTERIE ET FORESTIERS
en étions venus à parler de nos fonctions voisines, puisqu'il était
chargé de régler — de très haut — le marché intérieur des bois,
les exportations et les importations d'un matériel dont, en ce département, j'avais alors mission d'orienter la production; après quelques échanges d'idées sur nos forêts mosellanes, leur composition
et leur rendement, sur le gibier qui les habite ou les poissons qui
vivent en nos ruisseaux et rivières, il s'écrie : « Ah ! monsieur,
quel beau métier vous avez ! » Je lui réponds avec la plus sincère
conviction : « Ce n'est pas un métier, monsieur, c'est beaucoup
mieux : c'est un sacerdoce ! »
Quelques chiffres doivent illustrer les résultats de ce sacerdoce. La Conservation des forêts de la Moselle verse annuellement
dans les caisses du Trésor, défalcation faite des traitements du
personnel, officiers et préposés, des frais d'exploitation qui comportent les salaires des bûcherons et des voituriers de la régie, et
des cotisations sociales correspondantes, de construction et d'entretien du réseau routier et des maisons forestières, des améliorations dans les peuplements, une somme nette voisine de 1.250
millions, en provenance des seules forêts domaniales du département. L'usine à bois fonctionne avec un excellent rendement d'un
capital que l'on peut dès lors estimer à 40-50 milliards. Il est peu
d'entreprises en ce département qui aient une capitalisation équivalente.
* * *
Dès qu'une population assez dense prend possession du sol
en nos pays européens, la jouissance commune des boisements doit
être policée, et l'histoire montre que, dès la période franque, et
au cours du moyen âge, des textes réglementaires apparaissent
appuyés par un organisme de contrôle : le forestier, à ce moment,
a surtout un caractère de policier qui procède à la délivrance de
divers produits de la forêt. Bientôt, avec l'augmentation de la population et de ses besoins, une administration forestière plus étoffée
devient indispensable ; dès le xiv siècle, elle comprend des grandsmaîtres et des maîtres des Eaux et Forêts, et impose aux bénéficiaires, aux usagers de la forêt, des prélèvements réguliers et la
sauvegarde de l'intérêt général.
A travers les fluctuations historiques des régimes politiques,
l'administration forestière évolue par sa compostition et son recrue
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LXV
tement. Elle est composée tout d'abord, dès la fin du moyen âge
et après l'avènement de la primauté royale, par des officiers qui
achètent leur charge et la transmettent souvent par hérédité, sans
compétence scientifique notable exigée des titulaires ; mais, avec
le x v m siècle, apparaissent, à côté des soucis économiques qui
avaient motivé antérieurement la « Réformation des Eaux et Forêts », de Colbert, et la publication de Y « Ordonnance sur le fait
des Eaux et Forêts », de 1669, des études scientifiques qui s'appliquent à la foresterie. Un traité de « Bois et Forêts» est publié
entre 1755 et 1767, par Duhamel-Dumonceau (1700-1781), ingénieur des constructions navales et propriétaire forestier. C'est une
encyclopédie forestière basée sur la physiologie des arbres; elle
s'accompagne, dans le temps, de différentes autres publications
dues à des officiers des maîtrises. Après les désordres de la Révolution, au cours de laquelle la forêt subit des déprédations importantes, vers la fin du Consulat, une nouvelle administration forestière est mise en place. Après les guerres napoléoniennes, elle
reçoit, en ses cadres, des officiers ou des soldats démobilisés, qui
ne présentent trop souvent aucune qualité scientifique si leurs
états de services militaires les désignent à l'attention du pouvoir.
Ces événements guerriers et leurs suites ont mis en contact forestier
français et forestiers allemands, et lorsque l'Ecole forestière de
Nancy est fondée par une ordonnance du 26 août 1824, c'est à
deux forestiers français, ayant été en occupation en Allemagne,
sur les bords du Rhin, en ce département du Mont Tonnerre,
qu'incombe la création d'un enseignement forestier national. Lorentz et Parade établissent les principes d'une science forestière
française, qui allie les traditions de maîtrises nationales avec quelques idées importées d'Allemagne. Ils renoncent ainsi à l'empirisme de l'ancien régime, où les forestiers se formaient par la
seule pratique, pour donner à la gestion de la forêt des bases
scientifiques.
L'Ecole forestière, unique en France, est installée à Nancy,
dans un quartier édifié par le dernier duc de Lorraine, l'ancien
roi de Pologne, Stanislas. Actuellement, la maison, qui était autrefois habitée par Mique, un des architectes de Stanislas, s'est agrandie par l'adjonction d'anciennes constructions voisines, dont l'une
est la maison natale du maréchal Hubert Lyautey, et s'est annexé
de nouvelles constructions qui abritent ses professeurs et les élèves,
e
5
LXVI
FORESTERIE ET FORESTIERS
de nombreuses et importantes collections, des laboratoires tout modernes, où sont appliquées, aux études forestières, les dernières
découvertes de l'écologie, de la pédologie, de la génétique. Une
station de recherches lance, de ce sanctuaire, de nombreuses idées
qui vivifient et animent le corps forestier national, comme elles
portent à l'étranger le renom de la France.
L'Ecole nationale des Eaux et Forêts, après avoir d'abord
recruté son personnel par concours direct, est maintenant une école
d'application de l'Institut national agronomique et de l'Ecole polytechnique; élèves-ingénieurs des Eaux et Forêts poursuivent pendant
deux années les études nécessaires à la compréhension parfaite
de la forêt dans les stations les plus diverses et à sa gestion en
vue des intérêts de la collectivité. Les études de l'amphithéâtre se
complètent annuellement par quelques mois de tournées, au cours
desquelles les élèves confrontent les leçons des professeurs de
Nancy et les réalisations des techniciens sur le terrain. Ils peuvent,
sur le territoire métropolitain, comme naguère encore dans les
territoires d'outre-mer, comparer les aspects divers des pignadas
des Landes, des sapinières du Jura, des mélèzeins du Briançonnais,
des belles hêtraies de la Seine-Maritime et des chênaies du CentreOuest, ou les reboisements correcteurs des torrents des Alpes ou
des Pyrénées et les cédraies de l'Atlas. Ils sont aptes, dès lors, à
former les cadres supérieurs de l'administration des forêts.
Une école secondaire forme les ingénieurs des cadres subalternes, guidant immédiatement des préposés recrutés par concours
directs et qui occupent les échelons inférieurs.
Tous ces forestiers, animés du feu sacré, sont les gérants
efficaces d'une des plus belles richesses nationales.
Je serais heureux si ces quelques mots pouvaient éveiller en
vous quelqu'intérêt pour le travail obscur de la forêt et de ses
prêtres, mais aussi, peut-être, provoquer l'éclosion chez l'un ou
l'autre des jeunes qui m'écoutent aussi, d'une vocation forestière.
Permettez-moi de vous lire, pour terminer, quelques vers qu'un
de mes officiers m'adressait naguère, au moment où je quittais
l'habit vert de trente-cinq années de sacerdoce :
FORESTERIE
ET
FORESTIERS
LXVII
VOCATION FORESTIÈRE
Ne va pas demander au marin de Bretagne
Quel est Vattrait puissant qui Ventraîne sur Veau,
Et, tout enfant déjà, le rive à son bateau,
Sur lequel il ferait mainte et mainte
campagne.
Ne va pas t'étonner de ce que, dans la mine,
Pourtant dure au travail, retourne le mineur ;
Son père y a vécu ; son fils, d'un même cœur,
Reprendra son outil et courbera
l'échiné.
Ne va pas reprocher à l'officier
austère,
Qui, parmi les déserts, dirige ses spahis,
D'avoir abandonné ses parents, ses amis,
Pour quelques Touaregs à l'âme obscure et
Tous, ils te répondraient, sans même bien
Ce qui se passe en eux, que leur destin est
Ils n'expliqueraient
rien, ils ne te diraient
D' où provient cette voix qu'ils surent bien
fière..
comprendre
là ;
pas
entendre.
Et si tu as trouvé parfois un peu bizarre
L'amour qu'à son métier porte le forestier,
Songe qu'il a choisi, parmi tous les sentiers
Qui s'ouvraient devant lui, le chemin noble et
Il n'a pas recherché les tâches lucratives
De ceux qui gagnent gros tout en travaillant
Son œil est sans envie et jamais ne s'émeut
De voir un camarade à la fortune
hâtive.
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bis
rare.
peu ;
LXVIII
FORESTERIE ET
FORESTIERS
Mais il fait son travail, maillon de cette chaîne
Que tout au long des temps tressent les forestiers,
Dont Vaction continue et lente a édifié
Nos splendides forêts de sapins ou de chênes.
Cent vingt, cent cinquante ans, telle est la période
Qui est à son échelle : il voit grand, il voit loin ;
Dans Vhumble baliveau qui requiert tous ses soins,
Il sent l'arbre futur, succès de sa méthode.
Il pourra lui venir, comme à d'autres, des
Sur l'intérêt réel, le sens de son action,
Lorsqu'il apercevra son
administration,
Indécise, incapable de choisir sa route.
doutes
Déçu dans son ardeur ou brimé dans son zèle,
Peut-être, un jour mauvais, dira-t-il : « A quoi bon
Travailler pour des gens bornés ou tatillons
Qui semblent ne savoir que vous couper les ailes ».
Alors, quand les papiers, états ou circulaires,
Dont le fatras l'encombre, ont lassé son esprit,
Il met ses gros souliers, et dans le bois ami
Il s'en va retrouver un calme salutaire.
Les grands espaces nus, les landes de bruyères,
D'ajoncs ou de genêts le chagrinent toujours ;
Reboisant sans relâche avec soin et amour,
Il rend riche et féconde une inutile terre.
Qu'il accomplisse en paix cette tâche si belle ;
Et, lorsqu'il sera vieux, son rôle bien rempli,
Il mourra sans regrets, heureux d'avoir servi
La forêt qui jamais ne déçoit ses fidèles.
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