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REVUE FORESTIÈRE F R A N Ç A I... Numéros spéciaux sur le Maroc

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REVUE FORESTIÈRE F R A N Ç A I... Numéros spéciaux sur le Maroc
REVUE
1952
FORESTIÈRE
FRANÇAISE
AVRIL
N°
4
Numéros spéciaux sur le Maroc
Le présent numéro de la Revue est entièrement consacré au Maroc. 11
comprend les articles suivants : GRIMALDI : La question forestière au Maroc.
— P . BOULHOL: Législation forestière marocaine. — PRUVOST : Une circonscription forestière au Maroc en 1951 : Demnate. — V I D A L : Particularités des
aménagements au Maroc. — SOULOUMIAC: La restauration du bassin de
l'Oued Agaï. — J.-P. CHALLOT : La restauration et l'amélioration des pâturages semi-arides du Maroc.
Une seconde série d'articles sur le M^roc paraîtra prochainement.
LA QUESTION FORESTIÈRE AU MAROC
Indice bibliographique : F 03.5 : 9 (64)
L'heure est aux bilans. Les pays qui sont parvenus à un certain
degré d'organisation s'interrogent sur leurs possibilités d'avenir.
Des programmes d'équipement s'élaborent, parfois repris et remaniés à l'échelon supra-national Des plans de mise en valeur des
ressources naturelles sont mis sur pied pour répondre à des besoins de consommation en accroissement constant.
Au moment où la doctrine du « planning » avec ses impératifs
gagne l'Afrique française, il n'est pas sans intérêt de faire !e point
de la situation forestière au Maroc et d'examiner dans quelle mesure son évolution a suivi la courbe qui caractérise l'extraordinaire
essor du pays sous l'influence française.
Le Maroc est-il, sur ce point particulier de son équipement, en
mesure d'aborder demain, avec des perspectives favorables, les
problèmes qui attendent son économie ?
Avant de mesurer le chemin parcouru dans ce domaine, il convient de rappeler que l'éducation forestière d'un peuple ne va pas
nécessairement avec l'élévation de son niveau matériel. Trop souvent même ces deux phénomènes évoluent en sens contraire et
s'opposent, l'avancement du second s'accompagnant de la destruction massive des richesses boisées.
Il est peu d'exemples, en effet, où la défense des ressources
naturelles ait pris le pas sur des préoccupations anthropocentrique-'
ment utilitaires ; si le Maroc avait échappé à cette sorte de fatalité
des temps modernes, il mériterait une mention particulière.
Evoquons en quelques mots la forêt marocaine lors de l'institution du Protectorat, en 1913. Elle offrait à l'époque le spectacle
de peuplements épuisés par des abus d'exploitation de toutes sortes :
l'approvisionnement en charbon des grosses agglomérations, la pro-
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REVUE FORESTIERE FRANÇAISE
duction d'importantes quantités de tanin pour alimenter l'industrie
du cuir, les incendies répétés en vue de procurer aux cultures des
terres toujours nouvelles, enfin et surtout, la pratique d'un élevage
outrancier où la chèvre prédominait, étaient les causes principales
de la deforestation.
Il est essentiel de souligner ici l'importance et la variété des contacts que, de tous temps, l'autochtone a maintenus avec la forêt.
C'est en effet cette situation qui devait imprimer à la politique
suivie son caractère particulier à dominante « humaine ».
Toute mesure de conservation ou de mise en valeur devait s'inspirer, au premier chef, de la nécessité de laisser subsister ces contacts et de les aménager sans prétendre à les supprimer.
On saisit aisément le degré de trouble qui aurait pu être apporté aux conditions de vie d'une population traditionnellement orientée vers un élevage certes anarchique et destructif, mais fondamental pour son économie, par des mesures restrictives appliquées sans
ménagement. Suivant un phénomène bien connu, le Marocain a
façonné la forêt à sa manière : il l'exploite essentiellement par
le truchement de son troupeau : toute action qui aurait prétendu
faire abstraction de cette sorte de postulat était vouée à un échec
certain.
Aussi, la préoccupation majeure du service a-t-elle consisté à
pratiquer, dès l'abord, une politique basée sur la reconnaissance de
droits d'usage étendus et adaptés aux besoins domestiques ou à la
tradition locale.
Certains peuplements, comme l'arganeraie, ont même fait l'objet
d'une législation spéciale qui consacre les plus larges droits d'usufruit, s'étendant jusqu'à la culture du sol par les occupants du
fonds.
En outre, l'instauration d'un régime forestier en territoire militaire a donné lieu à un ensemble de règlements spéciaux à caractère progressif marquant bien le souci de conduire les populations
de la montagne au concept forestier par une série de stades gradués
étalés sur plusieurs années, allant de la simple prise de contact avec
les agents de surveillance jusqu'à l'institution, au terme de cette
éducation, du régime de pleine administration.
Il n'est pas d'exemple, à notre connaissance, d'un statut forestier aussi fortement imprégné de social. Dans le dahir de base intervenu en 1917 et ceux qui l'ont complété, le législateur s'est attaché à rapprocher les deux thèses, en apparence incompatibles, de
la protection d'un état boisé dans une ambiance naturelle peu favorable, d'une part, et du respect d'une activité pastorale très affirmée, d'autre part.
Il faut retenir que la forêt héberge environ le quart de la population rurale du pays. En dehors de l'activité qu'elle procure à un
effectif de plus de 40.000 familles occupées à l'exploitation de ses
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22ß
produits, elle assure la subsistance d'une multitude de pasteurs dont
le troupeau représente un demi million de têtes de bovins, 3 millions
et demi d'ovins et plus de 3 millions de chèvres. En rapportant ces
chiffres à l'ensemble du cheptel, on constate que le quart des bovins et des ovins et la moitié des chèvres vivent plus ou moins de
la forêt.
Si Ton essayait de dégager la valeur argent de la contribution
apportée par la forêt à l'économie locale, d'après les données de
l'enquête faite en 1931 et actualisées au cours de la monnaie, on
aboutirait à une somme de l'ordre de 2 milliards de francs.
On n'accorde pas toute sa valeur au service ainsi demandé à la
forêt trop facilement mise à contribution, et souvent d'une manière exorbitante, encore que Ton suppute vaguement l'importance
de ce concours pendant les périodes de disette, comme celle de
1945-46, s'accompagnant d'un reflux massif des troupeaux vers les
territoires boisés où les dernières réserves fourragères sont alors
ruinées.
La mise en place du service dans les zones avancées et plus particulièrement en pays berbère s'est donc effectuée sous le signe de
l'éducation lente de populations très attachées à leurs coutumes.
Cette action s'est développée au gré des possibilités du moment
et sous réserve de plier à chaque instant les préoccupations purement techniques aux nécessités d'ordre politique. Le représentant
de l'administration devait, pour mener à bien sa tâche, allier à des
connaissances de métier un sens exact de la conjoncture politique
locale. Sans ce don d'appréciation particulier, son entreprise était,
à l'avance, vouée à un échec certain.
C'est dans ces conditions psychologiques et à partir de l'immense forêt de chêne-liège de la Mamora, située aux portes de Rabat et couvrant 130.000 hectares que s'ébauche, dès la période: 19141918, une première organisation du service qui a pour antennes,
dans le Moyen-Atlas, les petits centres d'Azrou et d'Aïn-Leuh. Ici,
la forêt de cèdre, en voie de régression sous l'action, combinée du
feu et de la hache, réclamait une intervention rapide.
A la même époque étaient entrepris les importants travaux de
fixation des dunes autour de la ville de Mogador, si pittoresquement prise dans les amoncellements de sable qui l'enserraient de
toutes parts jusqu'à l'isoler complètement du restant du pays.
Grâce à de longs efforts et à un travail d'une technique étudiée,
les vagues de dunes vives ont été stabilisées et ont progressivement
fait place à des boisements d'acacia et d'eucalyptus dont la production de bois de feu permet, déjà jde satisfaire à l'essentiel des besoins
du centre.
Là où l'autochtone avait provoqué la mobilisation massive des
sables par la destruction de la végétation en place, en l'espèce un
boisement de genévrier rouge, le forestier, par une œuvre délicate
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REVUE F O R E S T I È R E
FRANÇAISE
de restauration, a recréé une forêt qui s'étend - aujourd'hui sur
plus de 6.000 hectares. Désormais désenclavée, Mogador est maintenant reliée aux centres voisins par des routes solidement construites qui s'échappent vers l'intérieur dans un décor de « mimosas ».
En 1922, la présence du forestier se manifestait dans la Grand
Atlas où il mettait un terme aux incendies qui y sévissaient, en
même temps qu'il normalisait les premières exploitations destinées
au ravitaillement de la ville de Marrakech en combustibles ligneux.
Successivement, à partir de 1926. la région de Taza, rendue
accessible du fait de sa soumission récente, la montagne riffaine,
puis les massifs du Tadla, de l'Atlas Central et enfin de l'AntiAtîas, en 1934, allaient être incorporés au domaine contrôlé.
Cette deuxième période est celle de l'organisation progressive du
service : des postes de surveillance couvrent l'ensemble de la forêt
et forment une ossature déjà solide. Des chemins de liaison sont
ouverts, des tours de guet sont érigées dans les massifs les plus
exposés au danger d'incendie.
Ainsi outillée, la forêt marocaine a été à même de faire face à
la crise aiguë qui, de 1940 à 1945 lors du dernier conflit mondial,
marqua la période de l'isolement du pays et de ses difficultés d'approvisionnement en carburants minéraux.
Les réserves patiemment constituées pendant un quart de siècle
vont permettre au Maroc de payer à la guerre un tribut qui se
chiffre par plus de 7 millions de tonnes de matériel de spécifications diverses : bois d'œuvre, de mine, combustibles, liège, tanin.
Tin demi-million d'hectares de boisements ont dû être parcourus par des opérations de régénération en apparence brutales mais
nécessaires, qui ont donné naissance à des peuplements entièrement rajeunis et pouvant se prêter à un traitement d'une technique plus poussée.
Ces prélèvements ont posé, en pleine guerre, le problème de la
reconstitution forestière. Il est bien vite apparii qu'il ne suffirait
pas de laisser à la nature, bridée par un climat sévère, le soin de
restituer au patrimoine boisé l'énorme emprunt que lui avait imposé l'économie de guerre. C'est ainsi qu'un vaste programme de reboisement, à des fins industrielles, a été décidé et mis sur pied en
pleine crise.
L'année 1941 a marqué au Maroc le début de « l'opération-eucalyptus ».
On avait pu constater, à la faveur des essais déjà tentés, notamment par des planteurs privés, que cet arbre, par sa rusticité, la
variété de ses espèces, la vigueur de sa croissance, au surplus remarquablement adapté au pays et peu sensible à l'incendie, parais-*
LA QUESTION FORESTIERE AU MAROC
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sait devoir tenir une place de choix dans la gamme des essences
introduites.
Pour donner au jeune sujet l'impulsion maximum dès la mise en
terre, une méthode de plantation sur labours profonds avec façons
culturales répétées a été mise au point et largement étendue aux
vastes plaines sablonneuses du territoire de Rabat qui couvrent,
vers le Nord-Est, le pays de la Mamora et du Rharb. 'Ainsi était
née une véritable culture de l'eucalyptus (Photo n° i).
D'abord réalisé sur une petite échelle imposée par la modicité
des moyens financiers du moment, le programme s'est amplifié, dès
1949, grâce au Fonds Forestier Marocain, institué sur les mêmes
bases que son homologue le Fonds Forestier National français et
dont les ressources allaient permettre de donner aux reboisements
des développements nouveaux.
L'activité du service s'est alors tournée non seulement vers les
« vides » du domaine boisé dont il avait déjà la libre disposition,
mais surtout vers les biens des collectivités dont les possédants,
grâce à une propagande bien comprise, ont saisi l'intérêt des facilités que leur proposait l'Etat et n'ont pas hésité à lui confier la
mise en valeur de leurs terres.
Cet engouement du Marocain du Nord pour ce qu'il appelle le
« callito » se manifeste un peu partout dans les régions de plaine
où la plus humbfe demeure s'orne d'un ou de plusieurs arbres de
l'espèce qui a désormais acquis un droit de cité dans le pays. Au
surplus, dans la région du Rharb, hier encore pays de maigre pâturage à mouton, une plantation d'eucalyptus s'avère d'un rapport
supérieur à celui d'une bonne terre à blé (Photo n° 2).
Dès maintenant, plus de 3.000 hectares de terres sont affectés
chaque année à de nouvelles plantations qui représentent un potentiel de 15.000 tonnes de bois par an. Ce travail permet d'escompter
que dans une décade le Maroc sera en mesure d'approvisionner une
industrie de la cellulose transformant de 120 à 130.0010 tonnes de
bois par an pour une production de 40 à 45.000 tonnes de pâte.
A cette première « unité », qui équivaut à une surface productrice de 20.000 hectares, pourra s'en ajouter une deuxième si le
rythme actuel des travaux peut être entretenu et l'on est en droit
d'escompter, dans ces conditions, que le Maroc, à partir de 1970,
sera en mesure de fournir à ses activités consommatrices de bois
sous toutes les formes, une contribution des plus sérieuses.
A côté de cette industrie, le pays porirra tirer de ses propres
ressources les emballages en bois ou en carton dont il fait une
consommation sans cesse accrue, le tanin végétal nécessaire à son
industrie du cuir, enfin l'énorme tonnage de bois utilisé chaque année par ses établissements miniers ou phosphatiers.
Cette « création » ne doit pas faire oublier les grandes tâches,
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REVUE F O R E S T I E R E
FRANÇAISE
moins spectaculaires certes, mais également fécondes, auxquelles
l'administration forestière s'est attelée dès les débuts.
La régénération des massifs de plaine de chêne-liège devait poser
dès 1926, un problème grave: sauvée de sa perte en 1913, cette
forêt donnait des signes inquiétants de dépérissement à la suite
d'un cycle d'années sèches aggravé par des attaques de parasites. Il
fallait se résoudre à envisager la régénération par le mode brutal et
aléatoire du recépage à blanc. Une superficie de 135.00G hectares
fut ainsi traitée en quelques années et soumise à une surveillance
active. Un taillis vigoureux levait sur ces cantons et venait relayer
une futaie épuisée par des épreuves diverses. Le même traitement
devait être appliqué, bien qu'à un rythme moins rapide, aux peuplements de montagne. (Photos n os 3 et 5).
Aujourd'hui la suberaie marocaine, dans son ensemble, est formée de jeunes éléments qui sont entrés dans le cycle de la production ou abordent celui de la mise en valeur.
Aussi convient-il de se féliciter d'avoir entrepris une opération,
radicale certes, mais qui porte dès maintenant ses fruits et s'est
traduite par une amélioration quantitative et qualitative de la récolte, au moment même où les ressources en liège paraissent devoir
entrer dans une période d'étiage parmi les grands producteurs du
circum-méditerranéen.
A l'heure qu'il est, la suberaie de l'Etat chérifien couvre plus de
300.000 hectares de boisements régénérés et est à même de fournir
chaque année 150.000 quintaux de produits à son industrie locale.
A partir de i960, ce chiffre devrait dépasser 200.cpo quintaux représentés, pour plus de la moitié, par du liège de reproduction de
belle qualité.
Le même problème de régénération devait se poser dans la cedraie
qui avait particulièrement souffert des atteintes du feu au moment
de la pacification et offrait le spectacle, familier au voyageur de
l'époque, d'immenses cimetières d'arbres témoins des combats de
la première heure.
De patients efforts ont été nécessaires pour évacuer cette énorme
quantité de matériel gisant et transformer une exploitation conçue
sur le mode artisanal, générateur de gaspillage, en une activité rationnellement conduite et de bon rendement.
Les quelques milliers de madriers, grossièrement débités chaque
année à la hache, ont fait place à une production régulière de
50.000 m3 de sciages provenant par parts sensiblement égales d'installations mécaniques ou de chantiers de sciage à la main dont la
production est suivie et guidée par l'Administration.
En même temps, le bois de cèdre, autrefois frappé d'ostracisme
parce que présenté sous forme de pièces grossièrement façonnées,
LA QUESTION F O R E S T I E R E AU MAROC
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est redevenu le matériau noble des temps lointains et a trouvé la
place qu'il mérite dans l'industrie de la charpente.
Celle du crayon elle-même est venue tout récemment consacrer
cette réhabilitation. Créée en 1948, elle s'adresse de préférence aux
bois provenant de la cedraie sèche qui répondent, par la finesse de
leur grain, aux exigences de ses fabrications.
Ainsi la cedraie du Maroc, qui s'étend sur plus de 100.000 hectares, se présente sous l'aspect d'une forêt ordonnée et en bon
état de végétation malgré les difficultés rencontrées dans sa régénération. La beauté altière de ses réserves plusieurs fois centenaires, leurs dimensions, la situent sur le même plan que les plus belles
formations conifères connues (Photo n° 4).
Dans les marches du Sud où une population pauvre tire sa subsistance de Y arg onerale, qui y occupe plus de 700.000 hectares, le
même problème de régénération devait être abordé dans des conditions beaucoup plus délicates. On touche ici à une essence intimement mêlée à la vie de l'homme, à qui elle procure à la fois l'huile
pour son alimentation, le pâturage pour ses animaux et le bois pour
ses besoins domestiques. 'Aucun autre arbre dans le pays n'est l'objet du respect qui entoure ce fruitier rustique. On imagine les appréhensions que devait susciter la régénération de ces peuplements
pourtant d'âge « géologique » et dont le rajeunissement s'imposait.
Lés nécessités de l'état de guerre, avec l'énorme consommation de
combustibles sous toutes les formes qu'elles entraînaient pour assurer au pays un minimum d'activité, pouvaient seules faire tomber
les scrupules d'ordre sentimental qui faisaient obstacle à une telle
opération.
Les résultats obtenus devaient justifier pleinement la détermination du service forestier : les cantons recépés se couvraient aussitôt
de rejets vigoureux qui entraient rapidement en fructication et offraient aux animaux un pâturage reconstitué et sensiblement enrichi.
La période d'interdiction du parcours, donnée essentielle dans
ces territoires voués à l'élevage, ne dépassait pas le délai raisonnable
de six à sept ans, suffisant pour permettre aux taillis d'échapper
aux attaques des ovins.
Après avoir rapidement parcouru ce domaine et évoqué les principales phases de sa reconstitution, il convient de faire mention de
Y alfa. Le Maroc possède dans ses territoires de l'est et la vallée de
la Moulouya un • domaine s'étendant sur plus de 2 millions d'hectares peuplé de cette graminée.
Tout comme la forêt, ayant comme elle le caractère domanial,
les nappes alfatières qui intéressent des steppes à faible population sont en voie d'équipement. La création de points d'eau destinés à attirer ou à maintenir sur place des pasteurs nomades, l'ou-
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REVUE FORESTIÈRE FRANÇAISE
verture de chemins d'exploitation, l'étude et la mise au point d'un
procédé de récolte mécanique en vue de remédier à la pénurie de
main-d'œuvre, sont les points sur lesquels ont porté les efforts de
l'Administration.
On peut, affirmer que, dans un avenir proche, ce réservoir de
cellulose susceptible de fournir plus de 150.000 tonnes d'alfa palan, dès que sa mise en valeur aura reçu l'impulsion suffisante,
apportera à l'industrie de la pâte à papier, actuellement aux prises
avec les difficultés d'approvisionnement bien connues, un appoint
des plus sérieux.
Ce tour d'horizon serait incomplet si l'accent n'était mis sur le
très grave problème qui préoccupe le Maroc à l'instar notamment
du pays voisin : celui de la lutte contre la dégradation des sols.
La terre marocaine, soumise depuis des siècles aux déprédations
d'une population nombreuse, porte les stigmates d'une mise en culture intempestive, aggravée dans ses conséquences par un régime
pluvial spasmodique, avec des alternances de chutes d'eau torrentielles et de longues périodes chaudes.
Le Protectorat a mesuré, dès les débuts, l'étendue et l'intensité
de ce phénomène dont les effets sont de nature à frapper les esprits
les moins avertis.
Pressée par la tâche urgente de la mise sur pied d'un système
d'organisation ayant pour objectifs immédiats la délimitation, la
conservation et la mise en valeur du domaine, l'Administration n'a
pu se consacrer dans le même temps à l'œuvre immense de la reconstitution des sols.
C'est en 1948, soit dix ans après l'Algérie, que le Protectorat
devait à son tour aborder ce problème.
Il importait avant tout de mettre à la disposition de l'autorité
un ensemble législatif destiné à donner à son intervention les garanties nécessaires à la sauvegarde des travaux dont elle prendrait
la charge. Les textes promulgués en avril 1951 assurent cette action en profondeur et permettent au jeune service de la défense
et de la restauration des sols d'étendre son activité tant sur les
terres domaniales que sur les biens collectifs ou privés.
En outre, un sérieux effort en personnel et en argent est déjà
consenti par le Gouvernement qui est bien décidé à consacrer à
cette entreprise d'envergure des moyens à l'échelle des besoins.
Il ne faut pas se dissimuler toutefois que son aboutissement sera
chose ardue, compte tenu de la perturbation profonde que son action va déclencher dans les habitudes d'une population agricole vivant sur une propriété extrêmement morcelée, dont l'occupation va
se heurter à d'indéniables difficultés (Photo n° 6).
Là encore, le problème est avant tout social et humain; sa solution exige d'infinies précautions, des tâtonnements nombreux et
Photo n° ι.
Futaie d'Eucalyptus
Camaldulensis.
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Photo n° 2.
Eucalyptus et cyprès plantés par un Marocain près de sa maison.
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Photo n° 4.
Cedraie en voie de régénération.
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Photo n° 5.
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Photo n° 6.
Périmètre en cours de régénération dans le Rif.
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LA QUESTION FORESTIERE AU MAROC
229
beaucoup de longanimité. Dans la pratique, il s'agit pour l'instant
de procéder, au moyen de petits périmètres de démonstration aussi
nombreux et aussi dispersés que possible, à l'initiation des propriétaires ruraux.
Dans un deuxième stade, on pourra découper dans chaque région
des secteurs plus ou moins étendus selon les possibilités locales et
créer ainsi une ambiance qui favorisera assez rapidement l'éclosion
de vastes périmètres couvrant les zones les plus atteintes.
Sous ces réserves, un courant de confiance devrait pouvoir s'établir entre les représentants du sendee et la population dont les
premières réactions sont des plus réconfortantes et font bien augurer du résultat de. l'opération engagée.
Nous avons cru devoir insister sur la force des liens qui attachent l'autochtone à la forêt considérée par lui et avant tout comme
un parc d'élevage aux ressources inépuisables.
Nous avons également souligné les difficultés qui se sont manifestées aussitôt qu'il s'est agi de mettre un terme à ses pratiques
désordonnées d'exploitation pastorale.
Malgré la progressivité apportée à la mise en application des
règlements en la matière, le rôle du forestier ne pouvait manquer
d'apparaître aux yeux des usagers comme essentiellement répressif
et peut-être négatif, si son action, limitée à de simples mesures
d'interdiction de parcours, ne s'inspirait d'une idée plus constructive du problème pastoral.
Il est vite apparu nécessaire de compenser ces contraintes par
la réintroduction dans les parcelles en cours d'exploitation des espèces fourragères absentes ou disparues, en faisant appel au besoin
à des opérations culturales appropriées. La mise en valeur du domaine forestier doit ainsi se doubler de son enrichissement effectif
en herbe; vue sous cet angle, la période de sylviculture intensive
qui va s'ouvrir peut être envisagée avec optimisme.
Par ailleurs, le service de la D.R.S. met dès maintenant sur
pied, parallèlement à son entreprise de reconstitution des sols, un
vaste programme d'améliorations pastorales.
L'action engagée s'adresse essentiellement ,aux immenses superficies de terres collectives épuisées par des siècles de surexploitation
et n'offrant à un trop nombreux cheptel que l'illusoire ressource de
leur étendue.
A l'abri de la paix française, le troupeau s'est en effet démesurément développé jusqu'à atteindre, en fin 1950, 2 millions de bovins, 10 millions d'ovins et plus de 7 millions de caprins. Signalons
en passant que le cheptel ovins avait atteint le chiffre énorme de
12 millions de têtes en 1945 à la veille de la longue période de
sécheresse qui s'est soldée par la perte de 50 % de cet effectif.
L'équilibre agro-pastoral se trouve ainsi gravement compromis :
un troupeau qui s'accroît sans cesse, se déplace sur une superficie
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REVUE FORESTIÈRE FRANÇAISE
en régression constante par suite d'une mise en culture chaque année plus développée.
Devant cette évolution inquiétante, il importait d'intervenir d'urgence avec détermination; la régénération du domaine pastoral est
engagée sous l'impulsion des différents services agricoles dont les
activités sont coordonnées par les soins de celui de la restauration
des sols.
Les résultats obtenus après deux années de recherches, bien qu'ils
soient encore à considérer sous l'angle de l'expérimentation, sont
suffisamment probants pour donner à penser que la technique est
désormais au point et que le problème de la reconstitution du patrimoine pastoral du Maroc va enfin entrer dans la voie des réalisations étendues.
L'intervention du forestier dans ce domaine lui assure ainsi une
audience particulière auprès des populations campagnardes; là encore, son rôle quitte le terrain ingrat de la protection pour se placer
sur celui de l'activité créatrice de richesses.
Il ne faut pas se dissimuler cependant que l'action entreprise doit
nécessairement s'accompagner de certaines disciplines parmi lesquelles la limitation et la localisation du troupeau caprin tiennent
la première place.
L'éviction de la chèvre a été entreprise aussitôt que l'ambiance
politique en a fait apparaître l'application comme possible; il ne
pouvait être question d'envisager pareille mesure au lendemain de
la Soumission en montagne, pas plus que pendant le dernier conflit
qui a exigé la mise en valeur de toutes les resources du Protectorat.
Néanmoins, le 7jroblème a été abordé dès que les circonstances
l'ont permis et les premières décisions « d'assainissement » ont été
prises en vertu des dispositions de l'arrêté viziriel du 15 avril
1946 prescrivant de procéder dans le plus bref délai à un aménagement sylvo-pastoral. Ces mesures ont visé, en premier lieu, les forêts de chêne-liège de plaine qui sont désormais libérées de cette
servitude sur la presque totalité de leur étendue, soit plus de 160.000
hectares.
En même temps, s'élaborent des règles de réduction progressive
dans certaines forêts de moyenne montagne où l'élevage des .caprins
tient une place plus importante et qui appellent dans leur application des ménagements particuliers.
Ainsi s'achemine-t-on lentement vers un élevage évolué, mieux
équilibré, plus productif, d'où la chèvre devrait être progressivement écartée, à l'exception de quelques points de haute montagne.
Après 33 années d'efforts contrariés par deux guerres, le Maroc
est à la tête d'une propriété forestière de 4 millions d'hectares,
sans compter le domaine alfatier, presque entièrement délimitée et
mise en valeur dans ses parties essentielles.
LA QUESTION FORESTIERE AU MAROC
231
Les forêts sont régies par une loi qui confère au Maghzen la
propriété des boisements naturels, en même temps qu'elle consacre restrictivement les droits d'usage au profit des riverains marocains.
Ce domaine est actuellement équipé de 460 postes de gestion desservis par plus de 6.000 kilomètres de chemins de liaison, d'exploitation ou de tranchées de protection contre le feu et couvert par
un réseau téléphonique spécifiquement forestier de 2.600 km.
L'efficacité de ce système de protection qui est nécessairement
fonction de l'effectif du personnel de surveillance et des movens
d'action mis à sa disposition, trouve sa démonstration dans la rareté des incendies. Le Maroc n'a plus à déplorer ce fléau qui a sévi
dans le passé et dont les principaux massifs portent encore des
traces visibles.
Ce résultat mérite, d'être mis en lumière: il est l'aboutissement
d'une patiente éducation apportée aux populations forestières qui
se sont d'ailleurs volontiers rendues aux arguments des représentants de l'Administration les mettant en garde contre les dangers
du feu pendant la période chaude et leur enseignant, en même
temps, les moyens à mettre en œuvre pour lutter contre un sinistre
éventuel. Ces recommandations, renouvelées chaque année au cours
de conférences foraines, trouvent la plus large audience auprès
des milieux ruraux que la psychose du feu tient en haleine.
La jflensification de cette forêt est entreprise sur la plus grande
échelle compatible avec les ressources financières du service ; la
lutte contre la dégradation des sols est engagée ; la régénération des
pâturages est mise sur pied un peu partout.
La domaine forestier et alfatier, tel qu'il est ainsi circonscrit, a
procuré, en 1951, au budget un revenu de près d'un milliard et
demi de francs, somme très supérieure à l'ensemble des dépenses
de fonctionnement et d'équipement qui comprennent en particulier
les crédits investis dans la lutte contre la dégradation des terres et
la reconstitution des pâturages.
Telles sont, inscrites sur le terrain, les composantes d'une activité qui a mis au premier plan de ses objectifs le souci du bien
public et le respect de la tradition.
Ce bilan est à porter à l'actif d'un service formé aux disciplines
de l'école forestière française qui a mis à la disposition de cette
terre maghrébine ses traditions de travail, de désintéressement et
de foi dans l'avenir.
Maints savants venus de l'extérieur se sont plu à citer cette
neuvre comme un modèle et il nous a paru bon, rompant avec l'effacement bien connu des forestiers, de leur rendre ici l'hommage
qu'ils ont mérité.
Rabat, février 1952
Ch.
GRIMALDI D'ESDRA.
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