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UN EXEMPLE DE POLITIQUE FORESTIÈRE FAMILIALE CENT QUARANTE ANS DE GESTION FORESTIÈRE PRIVÉE

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UN EXEMPLE DE POLITIQUE FORESTIÈRE FAMILIALE CENT QUARANTE ANS DE GESTION FORESTIÈRE PRIVÉE
REVUE FORESTIÈRE FRANÇAISE
555
UN EXEMPLE
DE POLITIQUE FORESTIÈRE FAMILIALE
ou
CENT QUARANTE ANS
DE GESTION FORESTIÈRE PRIVÉE
Le Domaine forestier de la Société civile G. Quilliard et Ο θ
à Villars'en-Azois, Silvarouvres et la Ferté*sur'Aube (H.-M.)
Nous sommes heureux de présenter après l'article de M. de BoisGELiN, le récit détaillé de la gestion forestière modèle d'un domaine
particulier.
„ . „
T
Le C. de R.
Le but de cet article est de montrer que la politique forestière,
même dans le domaine privé, est inséparable de la tradition.
Avant même d'être illustrée par l'exemple qui va suivre, cette
proposition apparaît comme assez évidente.
En effet, pour qu'il y ait politique forestière, il faut beaucoup de
temps et beaucoup d'espace.
Beaucoup de temps, car la vie d'un arbre est 3 ou 4 fois plus lonque que la période d'activité d'un homme. La vie de la forêt, faite
de celle des générations successives d'arbres exige les soins de générations successives d'hommes.
Beaucoup d'espace, afin de permettre la régularité des opérations
et des revenus annuels. Si l'on adopte, par exemple, une rotation
trentenaire pour l'exploitation de coupes de 10 ha, il faut pour la
forêt une surface minima de 300 ha.
Ce temps vital, cet espace vital sont inséparables d'une solide tradition nationale, communale, ou familiale.
Seule, la tradition assure la continuité des méthodes; et des opérations dans le temps.
De même : l'intégrité du, territoire. Dans le cas de la forêt privée,
si menacée par le partage, lors des successions, la tradition, imprégnée de l'amour du sol fécondé par le labeur des ancêtres suggère
les solutions qui en évitent le démembrement.
Aperçu général
Les bois de la Société G. QUILLIARD et Cle sont situés sur des
terrains du Jurassique moyen et supérieur, à la lisière Ouest du
£¡56
REVUE FORESTIÈRE FRANÇAISE
département de la Haute-Marne, contre le département de l'Aube
et à quelques kilomètres (3 à 4) de celui de la Côte-d'Or.
L'altitude varie d'environ 200 m (fond de la vallée de l'Aube) à
340 m en haut des crêtes qui dominent la rive gauche de cette
rivière.
Le climat, très continental, se rapproche de celui du Plateau de
Langres, avec hivers assez longs et parfois très rigoureux, étés
plutôt secs.
La flore est très riche, en raison de la nature calcaire des sols. Elle
est caractéristique des collines et basses montagnes de France, allant
jusqu'à la grande gentiane qui est une submontagnarde typique.
Le Domaine forestier de la Société G. QUILLIARD et Cle a une
contenance approximative de 800 hectares dont 300· en taillis-sousfutaie, 400 en futaies résineuses ou mixtes, 100 en jeunes semis naturels ou plantations.
Certains taillis-sous-futaie sont en voie de conversion. La plupart
des résineux sont des plantations artificielles faites sur landes calcaires à Β r achy ρ odium pittatimi et à genévriers.
I
Le Domaine de 1496 à la Restauration
Une charte de 1496 est à l'origine de la délimitation entre bois
Seigneuriaux et bois Communaux de Villars. Elle autorise les habitants « à essarter toutes accrues de bois, réservé les grands bois
« d'ancienneté qui sont nommément les Soyïes et autres bois ap« partenant au Seigneur. Et desdites terres et accrues, pourront les« dits habitants percevoir les revenus dïcelles » (moyennant certaines redevances énumérées dans, le texte) ; « outre de, auront les« dits habitants tous usages es bois dudit Villars, tant pour bâtir
« que brûler, sans néanmoins en mésuser... pourront aussi lesdits
« habitants mener leurs porcs en tous les bois dudit lieu, en payant
« pour chacun an, au terme St André, pour chaque porc mâle et
« femelle suranné deux deniers... ».
En 1528, une autre charte, transaction prononcée en la justice
de Villars, porte règlement sur la manière d'user des bois accordés aux habitants par la charte de 1496.
Une autre transaction passé en 1530, institue pour la garde des
bois 2 sergents forestiers élus ou désignés, l'un par le Seigneur,
l'autre par les habitants. Elle précise que les habitants ont quitté et
remis au profit du Seigneur et de ses héritiers tous les droits d'usage
qu'ils avaient jusqu'alors sur certains bois qui, d'après la désignation
semblent bien être: Les « Soyïes » et « Bois Fontaine » appelé
aussi « Grande Garenne ».
Par contre, le Seigneur quitte et transporte au profit des habitants et de leurs héritiers le bois du « Plaisey » qui constitue cer-
UN EXEMPLE DE POLITIQUE FORESTIERE FAMILIALE
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tainement le bois communal actuel des « Placets ». La « Ripe au
Mort », bois seigneurial et les communaux, compris entre celui-ci
et les Soyïes ne sont pas nommés dans cette charte.
Enfin, en 1575, après un procès entre le Seigneur et les habitants,
qui a été porté devant la Table de Marbre du Palais de Paris, le
Seigneur accorda aux habitants un tiers des bois de la Seigneurie
en tous droits de propriété pour en jouir et user, eux et leurs successeurs, perpétuellement, comme de leur propre et vraie chose, le
Seigneur se réservant toutefois le droit de chasse. Une assemblée
aura lieu chaque année, le second jour de novembre, pour élire les
deux gardes et faire le règlement pour la coupe des bois dont les
habitants devront disposer en bons pères de famille.
Un document, postérieur de 175 ans à l'Arrêt de la Table de
Marbre et à l'accord définitif entre le Seigneur et les habitants,
précise que les bois seigneuriaux se composent de :
La Prouselle
Les Soyïes
La Ripe au Mort
La Garenne
:
:
:
:
86
600
200
150
arpents 12 perches
arpents
arpents environ
arpents
Soit en tout
: 1 040 arpents, environ,
qui peuvent correspondre à peu près à 450 hectares.
Ces bois sont, à cette époque, dans un état de délabrement lamentable.
Nous le savons par une « supplique » adressée au Directeur des
Domaines de la Généralité de Châlons « pour réplique aux réponses du sieur directeur des 15 8bre et 19 gbre 1749 ».
Par cette supplique, le Seigneur de Villars qui vient de prendre
possession de cette terre à la mort de son beau-père expose « que
« les motifs de la demande en modération de la somme pour la« quelle il est en contrainte pour le droit de franc-fief sont fon« dés ». Il fait valoir, notamment, en donnant à l'appui de ses
dires, copie des marchés de vente de bois de 1702 à 1749, que « les
«' coupes ont été faites avec si peu de précautions et d'aménagement
« que ce qui en reste ne peut pas servir de grande ressource, et
« que, pour en tirer quelque profit, il faudrait que le suppliant lais« sât recroître les bois de façon qu'il pût les· mettre dans un règle« ment de coupes ordinaires de l'âge de 20 à 25 ans, mais il serait
« privé, pendant sa vie, de toutes ses ressources ».
Un plan de 1774 des bois Seigneuriaux et Communaux de Villars,
nous montre des coupes délimitées et numérotées. En 25 ans, la
forêt s'est peut-être un peu réparée. Mais quelques années après,
le domaine seigneurial est amputé du « Peux Goulot » contigu à
Ja Commune de La Eerté et du « Coniot Rave », protubérance à
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REVUE F O R E S T I È R E
FRANÇAISE
l'Est de la « Ripe au Mort » qui deviennent propriétés communales. En contre-partie, il s'est augmenté, vers cette fin du xvin e
siècle, d'une vingtaine d'hectares à l'est: lieudit « Grand Champ »
(C et B, sur Villars, du plan), gagnés au cours d'une partie de cartes par Monsieur de Villars contre le Duc de Penthièvre, d'où l'appellation actuelle de « Champ des Cartes », donnée à cette importante amorce d'agrandissements futurs.
II
Le Domaine de la Restauration à 1924
L'œuvre forestière de quatre générations
En 1819, Claude-Mathurin TRUCHY, fils de Claude-Jacques TRUCHY, seigneur du Colombier de Bois-Gérard (Aube) achète aux petits-enfants du « Suppliant » de 1749 le domaine seigneurial de
Villars et l'accroît de toutes les terres comprises entre le « Champ
des Cartes » et la « Grande Garenne », soit une centaine d'hectares en « terres labourables, friches, genièvres et broussailles »
achetés à un M. DUMONT (sur Villars: e f g h i k 1 m).
A la mort de Claude-Mathurin TRUCIIY, en 1827, son gendre,
César QUILLIARD, hérite du Domaine et l'agrandit sur la commune
voisine : Silvarouvres, d'environ 220 hectares achetés- au Duc de
RAGUSE. Sur la commune de La Ferté sur Aube, également limitrophe de Villars, César OUILLIARD constitue, parcelle par parcelle,
ce qui sera le bois d'Apremont, d'une surface de 21 hectares, et reçoit de son père Claude-Bernard QUILLIARD, en héritage: « La
Forge » et les prés qui l'entourent, une quinzaine d'hectares environ.
C'est sur l'ensemble de ces terrains qu'il commence le grand travail de boisement poursuivi depuis cette époque.
Nous savons, par un vieux libre de comptes, que César QÜILLIARD faisait ramasser des glands par des petits- gamins du village.
12 à 15 femmes les plantaient ensuite, sous la conduite du jardinier. Il constitua ainsi de nouvelles chesnaies, notamment sur des
terres dont parle la <ç supplique » de 1749 pour en dire qu'au début
du χνιιι θ siècle, les fermiers en avaient abandonné la culture par
suite d'une épizootie qui n'avait laissé que 2 bêtes de trait pour 6
charrues.
Ces chesnaies, situées en lisière de « la Verrerie », « de la Prouselle » de la « Grande Garenne », à « Apremont », représentaient
une surface de 70 hectares environ.
César QUILLIARD planta en sapins pectines la partie Est d'Apremont, soit 6 hectares, et le canton du « Val Blanchet » (en Κ sur
Villar s) sur 4 hectares environ. Ces arbres clairières dominaient ces
dernières années un fourré très dense de semis provenant de leur
graine. Ceux d'Apremont avaient atteint jusqu'à 2?6o m de çir-
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conférence à hauteur d'homme et 25 à 30 mètres de hauteur. Ils
avaient été marqués en 1951 en vue d'une éclaircie assez importante,
il est vrai, mais devant laisser un couvert appréciable. En cours d'exploitation, la tempête du 12 au 13 décembre 1952 déracina environ
deux tiers des sapins réservés qui furent jetés à terre en un inextricable jeu de jonchet. Le fourré subitement trop découvert et en
partie écrasé, présentait l'été suivant un aspect déplorable. Il a, depuis, repris meilleure mine et le dommage tend à se réparer. Les
arbres abattus paraissaient âgés d'environ 110 ans, et étaient parfaitement sains.
Les sapins pectines du Val Blanchet, exploités en 1954, paraissaient un peu plus jeunes. 135 arbres, parfaitement sains, comme
ceux d'Apremont, ont donné 240 m3.
Un ouragan survenu fin janvier 1955 a abattu quelques-uns des
arbres réservés. L'exploitation était heureusement terminée et si le
couvert est un peu moins fort qu'on ne l'avait souhaité, cela n'a
pas donné, comme à Apremont, l'aspect d'un désastre. La régénération est très vigoureuse.
César QUILLIARD planta, autour de la ruine de la « Ferme de
l'Essart » (en G sur Villars), sur 10 hectares environ, des pins sylvestres dont certains sont encore debout, chacun ayant un volume
approximatif de 3 m3.
Enfin, il planta des épicéas clans le canton du « Grand Vau » en
Κ et J sur Silvarouvres), sur 18 hectares, environ. Ces épicéas furent vendus en 1911 à un marchand de bois des Vosges. Ils- étaient
d'une telle qualité que ce négociant les fit, paraît-il, passer après
écorçage, pour des arbres provenant des Vosges.
Dans le « Val Cochon », César QUILLIARD dut planter aussi. En
effet, au cours d'un martelage dans ce canton fait au printemps 57,
il fut remarqué environ 200 arbres (sylvestres et mélèzes) qui présentaient un aspect impressionnant. Ils atteignent une circonférence
de 180 à 240 cm sur une hauteur de 25 à 30 mètres.
César QUILLIARD mourut en 1866.
Dans une lettre adressée à ses enfants en 1859, ^ avait fait le bilan de ses activités sylvicoles, et en quelque sorte, lui qui était né
au début du règne de Louis XVI, tracé le programme d'avenir pour
plus d'un siècle.
Voici un extrait de cette lettre:
« Quant au bois feuillu, il restera, encore une amélioration beaucoup plus
importante que toutes les précédentes ensemble (relatives à la culture et à
rélevage) à savoir: les acmes, plantations et semis de la ferme de Bois fontaine, lisières et friches de « Belle-Détrape » (Grand Vau actuel), les lisières et friches repeuplées de la « Verrerie », des « Prouselles » et du « HautVillars s> (partie Sud des Prouselles) qui viendront s'ajouter aux 24 coupes
de l'aménagement ancien, les augmenter de 5 à 10 coupes et nous permettront
d'en couper les taillis à 26 ou 28 ans au lieu de 20. Enfin, il y a outre tout
«cela, le trop peu de semis que j'ai fait d'arbres verts pour lesquels j'ai tous
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les jours plus d'enthousiasme et plus de regret, l'enthousiasme pour••••les
croissances de ces semis, les regrets pour n'en avoir pas planté 20 fois plus
d'hectares. Il n'y aurait à cela rien moins que de quoi refaire une fortune,
si elle venait à être abattue par le décret du libre échange.
« Quant à avoir planté pour les enfants de nos petits-enfants, c'est simplement une erreur (de le croire). La maturité d'un chêne arrive à 150 ou 200
ans, cela ne veut pas dire qu'on ne doit pas les couper avant qu'ils aient
atteint cet âge.
« Il en est de même pour les arbres verts. On peut les couper à 40 ans
au lieu de 80. Alors, ils donnent beaucoup moins de produits que si l'on avait
la patience d'attendre leur maturité; mais déjà on en tire de la planche, des
solives de sciage, du chevron, des supports de fils électriques très estimés,
de la latte, des pieux aussi durables que le chêne dans les clôtures. Le planleur peut donc, de son vivant même, profiter de ses plantations, et, fallût-il
César QUILLIARD
chevalier de Malte
n'en laisser la jouissance qu'à ses petits-enfants, ce ne serait pas une raison
pour, renoncer à une méthode qui crée des fortunes millionnaires sur des terrains condamnés à perpétuité à nourrir des sauterelles et des chardons, et
quand on peut créer, sans frais, des forêts donnant 1 500 pieds d'arbres, valeur 25 à 30 F, par hectare, fallût-il attendre 80 ans. Il n'est pas permis d'être
égoïste à ce point envers ses petits-neveux. Aussi, la vieille expérience de
diverses provinces, le Maine, par exemple, la mienne même, si jeune qu'elle
soit, fait aller chercher les friches à sauterelles à ailes bleues ou rouges et
elles se couvrent de semis qu'on vendrait peut-être très chèrement dès qu'ils
couvrent la terre, au risque pour l'acquéreur, de les attendre pendant 40 ou
80 ans pour les abattre. »
En 1866, à la mort de César, véritable octogénaire de la Fable,
les bois du groupe Villars - La Ferté - Silvarouvres furent partagés
en 3 parts.
Son fils aîné : Léon eut : La Grande Garenne, tout la partie Sud
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de Villars contenant les plantations de résineux, et les terres sur les
communes de Silvarouvres et de La Ferté.
Sa fille Adèle eut la moitié Sud des Soy'ïes et de la Verrerie, et
la Ripe au Mort.
Son fils Charles, la moitié Nord des Soyïes et de la Verrerie, les
Prouselles et le Haut Villars.
Léon QUILLIARD créa, sur la commune de la Ferté, par groupement de parcelles et plantation le petit bois de « La Ferrée » (5 hectares environ). Ce bois a été abandonné en 1947 contre un très important lot de parcelles sur Villars. Cet échange a été d'une grande
importance pour la réussite d'une vaste opération de remembrement sur cette commune.
Peut-être Léon QUILLIARD commença-t-il, sur la Ferté également
la création des Bois du « Tertre » et des « Envers » (à cette époque :
10 hectares, aujourd'hui 30, à la suite de remembrements divers).
En 1877, onze ans seulement après la mort de son père, Léon
QUILLIARD donna en dot à son fils Georges, toute sa part de l'héritage paternel.
C'est vers 1883 que Georges QUILLIARD commença à s'occuper
personnellement et activement de ce domaine.
Sur Villars : Les massifs C : Champ des Cartes — et Β (en par­
tie) : Vente aux Epines — soit en tout 15 hectares, F : Les Terres
Noires — 121 hectares, G : L'Essart 16 hectares, H : La Tête Ronde
(partie) 7 hectares, soit en tout 50 hectares, environ, furent plantés
sur sol nu.
Le massif C et Β (partie) en Noirs d'Autriche,
Le massif F en 4 bandes orientées Nord-Sud et de 100 mètres de
largeur chacune, environ:
La bande la plus à l'Est : en pectines,
La suivante vers l'Ouest: en mélèzes,
La suivante: en épicéas,
La dernière, enfin : en mélèzes.
La bande des pectines, plantés, soit par audace, soit par ignorance,
en plein découvert, végéta, tant que les plantations voisines n'apportèrent pas à cette zone une ombre suffisante.
Les massifs G et H furent plantés en pins sylvestres de race
noble.
Enfin, vers la même époque, furent plantés en pins noirs et en
sylvestres les coupes G (6 hectares) et 4 hectares des 10 hectares
de F, du Val Cochon, sur la commune de Silvarouvres.
Une plantation d'épicéas sur Villars, en N, coupe dite de la Taillotte (4 hectares), environ, fut faite vers la même époque.
Quelques années plus tard, autour de 1890, fut planté en sylvestres, en O, sur Villars, au Sud de la route; de Cunfin, lieudit « Poirier Godâme » un rectangle de 4 hectares.
Et jusqu'à 1920, il ne fut touché à aucune de ces plantations.
5Ö2
REVUE FOfeESTIERË FRANÇAISE
Entre temps, Léon GAST, inspecteur des Eaux et Forêts, avait
hérité de sa mère, née Adèle QUILLIARD, de la partie Sud clés Soyïes
et de la Verrerie, ainsi que de la Ripe-au-Mort.
Il avait planté en pins» sylvestres et en épicéas les friches comprises entre la chesnaie de la Verrerie qu'avait plantée et semée son
grand-père, et la limite occidentale de la commune de Villars — 40
hectares.
Sapins pectines plantés vers 1883
;
Canton des Terres Noires.
'
I
(Cliché Quilliard.)
En 1913, Léon GAST, sans postérité, vendit la totalité de ces bois
à son cousin Georges QUILLIARD, ce qui répara partiellement le
partage de 1866.
Pendant la guerre de 1914, Georges QUILLIARD dut livrer à la
réquisition de l'Armée Française, 7 012 arbres» pris sur les 12 premières coupes des Soyïes — 118 hectares — soit 59 arbres par hectare. (L'aménagement qu'il venait de refaire aux Soyïes divisait sa
partie, la partie Sud, en 17 coupes).
Pour remédier à cette suppression presque totale de la réserve,
Georges. QUILLIARD planta, tous les 40 mètres, des lignes d'épicéas
orientées Nord-Sud. Ces plants furent d'abord très malmenés par le
UN E X E M P L E DE P O L I T I Q U E F O R E S T I E R E FAMILIALE
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gibier, puis, insuffisamment dégagés, ils ont végété pendant 25 ans.
Une exploitation massive de taillis, en vue de carbonisation, faite de
3940 à 1945 dans c e s mêmes coupes, dégagea les épicéas jusqu'alors
rabougris. Il semble aujourd'hui que la plupart, bien qu'affreusement blessés au pied par le gibier, prennent leur essort. Quelques-uns
dépassent la cime des anciens chênes et hêtres., et les autres la dépasseront aussi dans quelque 5 ou 6 ans.
Mélèzes plantés vers 1883
Canton des Terres Noires.
(Cliché Quilliard.)
Georges QUILLIARD qui, pendant 45 ans, avait poursuivi l'œuvre
sylvicole de son grand-père et de son père, eut le souci d'en assurer
la continuité en évitant le démembrement de son domaine.
C'est le 21 janvier 1924 qu'il en fit le partage entre tous ses 9 enfants, qui, immédiatement, remirent chacun leur part en société, dont
la gérance générale fut confiée à l'aînée, M lle Madeleine QUILLIARD,
la gestion forestière à son frère le Lieutenant-Colonel Jean Q U I L LIARD. Après la mort de Jean QUILLIARD, son frère André prit la
direction des bois dont il s'occupa jusqu'à sa mort en 1951. C'est
aujourd'hui leur frère Michel, signataire de ces lignes, qui assume
la gérance et la gestion forestière.
564
REVUE FORESTIERE FRANÇAISE
En créant cette communanuté, Georges QUILLIARD fut un précurseur en la matière, sans bénéfice à cette époque, d'aucun des
avantages qui sont aujourd'hui assurés, aux groupements forestiers,
m
Le Domaine à l'époque contemporaine
De 1924 à nos jours
C'est suivant les conseils, combien éclairés, de M. GAZJN, administrateur depuis 1909 des biens de la Maison d'Orléans, que furent
Ensemencement naturel de sapins pectines
sous les pins à la lisière des Terres Noires.
(Cliché Quilliard.)
faites, de façon régulière, à partir de 1922, les premières éclaircies,
non seulement dans les parties plantées de main d'homme décrites
ci-dessus, mais dans beaucoup d'intervalles qui s'étaient boisés naturellement. C'est dire qu'à côté d'arbres assez régulièrement disposés et formant des peuplements équiennes, il y en avait beaucoup
d'autres bien moins réguliers: comme répartition et comme âges.
Dans les coupes C, B, F, sur Villars, soit sur 30 hectares envi-
UN EXEMPLE DE POLITIQUE FORESTIERE FAMILIALE
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ron, furent coupés, en première éclaircie 10 ooo arbres donnant un
volume de ι 500 m3, soit environ 50 m 3 à l'hectare.
•La deuxième éclaircie, dans ces mêmes coupes, fut faite 6 ans
après, en 1928-29. Elle donna 7 114 arbres et 780 m8, soit 26 m 3
à l'hectare. L'arbre moyen était alors inférieur à celui de la première éclaircie.
Il faut, pour expliquer cette anomalie apparente, tenir compte des
peuplements naturels entre les zones plantées, qui ont été intéressés, dans la deuxième éclaircie, alors que la première n'y avait pas
touché.
Deuxième génération de pins sylvestres.
Canton du Tertre.
(Cliché Quilliard.)
Une troisième éclaircie, faite en 1934-35, soit envore 6 ans après,
mais sur une surface un peu moindre — 25 hectares environ —
donna 3 464 arbres et 488 m3, soit 21 m 3 à l'hectare.
Enfin, une éclaircie faite en 1945 au Champ des Cartes, seulement,
soit sur 11 ha, a fourni 1 378 arbres et 715 m3, soit 65 m 3 à l'hectare.
En 1954, la 4e Section de la Station de Recherches et Expériences
566
REVUE FORESTIÈRE FRANÇAISE
de l'Ecole Nationale des E a u x et Forêts a visité le Champ des Cartes et y a pris des dispositions pour procéder à des comptages et
à des études de rendement, actuellement en, cours, en quantité et en
qualité dans les peuplements de pins noirs d'Autriche.
Ce qui vient d'être dit des coupes C, B, F , pourrait s'appliquer à
presque toutes les autres coupes de la partie Sud, cle A. ou Bois
Chaillot à O. ou Poirier Godâme.
Ces pineraies, essences de lumière, avaient fourni une première
génération d'arbres à partir du sol nu. Il fallait pourvoir à l'installation d'une deuxième génération, abritée par la première. C'est
pourquoi furent entreprises dès l'achèvement des premières ou
deuxièmes éclaircies, des plantations d'essences, d'ombre en sousétage.
Les coupes Β et C furent garnies de 14 500 plants de pectines,
plantés de main d'homme.
La coupe F qui comportait, suivant ce qui précède, deux bandes
de pectines et d'épicéas déjà prolifiques, se remplit, principalement
sur les deux bandes de mélèzes, les mieux aérées, de semis naturels
abondants.
Les sous-étages des autres coupes de la partie Sud furent aussi,
à partir de 1925, garnis, de pectines. Les plants furent récoltés, pour
la plupart dans les semis naturels, soit du Val Blanchet, soit des
Terres Noires.
Toutefois, les coupes D et E du Val Cochon n'ont pas encore été
garnies de pectines en sous-étage.
A ce travail en sous-étage, fait de main d'homme, s'est ajouté celui du vent et des oiseaux. Des graines de résineux, des faînes, des
glands et autres semences ont joué un rôle important. Presque partout, une jeune hêtraie prend naissance à l'ombre des pins devenus
grands, et formant un couvert élevé.
Dans les coupes les plus évoluées, les pectines de cette seconde
génération ont environ 60 centimètres de circonférence et atteignent
une quinzaine de mètres de hauteur.
Tel est actuellement l'état des terrains de la zone Sud où se sont
développés les peuplements faits par Georges. QUILLT ARO dans les
années 1885-1890 et les semis naturels comblant les vides entre ces
peuplements.
E n 1929, les difficultés de main-d'œuvre dans la culture incitèrent les dirigeants de la Société G. QUILLTARD et C le à boiser sur
Silvarouvres. un espace important, d'environ 20 hectares, compris
entre la coupe A dite de « l'Hymne Russe » et les coupes Β et C
dites « Bois Brocheton ».
Après labour, un mélange d'avoine et de graines, soit de sylvestre,
soit de noir, soit d'épicéas, fut semé au semoir. On crut d'abord à
un échec, mais au bout de plusieurs années, quelques plants semblèrent lever, puis des rectangles de terrains se couvrirent de plants
UN EXEMPLE DE POLITIQUE FORESTIERE FAMILIALE
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serrés et régulièrement répartis, atteignant au bout de 10 ans la taille
d'un homme. D'autres rectangles présentèrent des vides, d'autres,
enfin, restèrent presque stériles. Quelques plantations, faites vers
1945, ont à peu près bouché certains vides, mais cle grandes clairières subsistent qu'il y aura lieu de repeupler entièrement. Les
épicéas semés n'apparaissent que par place, mélangés à d'autres
résineux, alors que les sylvestres et les noirs forment des rectangles homogènes. Dans certains de ces rectangles, les arbres atteignent
aujourd'hui 30 à 40 cm de circonférence et 7 à 10 m de hauteur.
En 1945, fut terminé un repérage sur plan, et en partie sur le
terrain, d'un très grand nombre de parcelles éparses : champs abandonnés, en friches ou en voie d'enrésinement naturel, achetés par
Friche en voie d'enrésinement naturel
Canton de Tète Ronde.
(Cliché Quilliard.)
Georges QUILLIARD, suivant les occasions et au cours des ventes qui
avaient lieu de temps en temps dans les trois communes sur lesquelles se trouve son domaine.
Un travail de remembrement, par voie d'échanges amiables, fut
alors entrepris, notamment aux lieuxdits : « Les Souchelles », « Les
Clochers », « Le Grand Vau », sur Villars et au « Tertre » sur
la Ferté.
Dans ces divers cantons, la Société G. QUILLIARD et Cle entra souvent en possession de terrains dont les pineraies naturelles avaient
été coupées à blanc, avant échange, par leurs anciens propriétaires.
Des reboisements par plantation de pins sylvestres et noirs y furent
faites en 1951 et 1952. Quelques épicéas furent aussi plantés sur les
lisières les plus abritées. Les printemps et étés particulièrement secs
568
REVUE F O R E S T I E R E
FRANÇAISE
de 1952 et 53 firent sérieusement souffrir ces plantations. Les épicéas résistèrent mieux que les pins.
Aussi, à l'automne 1953, le gérant de la Société voulant compléter un semis naturel à la « Tête Ronde » (I sur Villars), combla-t-il
les espaces entre les jeunes pins, semés par le vent, par des épicéas.
Le résultat ayant paru bon, la même expérience fut renouvelée l'année suivante dans les « Clochers » (P, sur Villars) en profitant, non
seulement des jeunes pins, mais encore des genévriers pour abriter
les jeunes épicéas.
La même année, une plantation de jeunes Nordmann fut faite
au lieudit « Queues de Renard » (en Τ du plan, sur Villars), au
Conversion par coupe d'abri et enrésinement
Canton de la Ripe-au-Mort.
(Cliché Quilliard.)
nord de la route de Cunfin, en les abritant de même entre les très
jeunes pins, poussés naturellement et les genévriers.
A part quelques plants qui, ayant fait de belles pousses au printemps 1955, ont roussi, pendant le mois d'août extrêmement sec de
la même année, ce système de peuplement direct des friches avec
une essence d'ombre ou de demi-ombre, en profitant des parasols
constitués par des arbustes, paraît devoir gagner une génération
d'arbres.
Il est à remarquer, par ailleurs, qu'à la place des pineraies coupées; à blanc il y a une vingtaine d'années, s'installent spontanément,
à certains endroits, de superbes fourrés de chênes, au « Grand
Vau » et aux « Clochers » notamment.,
En 1955, des Nordmann ont été plantés en sous-étage de la pine-
UN EXEMPLE DE POLITIQUE FORESTIERE FAMILIALE
569
raie du « Poirier Godâme» où la tempête de décembre 1952 avait
fait d'assez grands ravages.
Cette même année, quelques bouleaux et aunes blancs ont été
plantés pour améliorer des sols appauvris.
Enfin, en 1953, par contrat avec le Fonds Forestier, une peupleraie de 3 hectares a été créée en bordure de l'Aube, à cheval
sur la limite des communes de Silvarouvres, et de La Ferté-surAube.
Conversion directe en hêtre par balivage intensif.
Canton de la Grande Garenne.
(Cliché Quilliard.)
L'ensemble de ces dernières opérations a comblé presque totalement les espaces vides provenant du remembrement, ou abandonnés depuis 1924 par la culture.
Un programme de conversion par coupes d'abris et enrésinement a été établi pour les 32 coupes de taillis-sous-futaie. Un peignage de taillis suivi d'un comptage a été fait aux coupes n° 1 et
2 de la (( Ripe-au-Mort », à la suite de quoi un quart à? un tiers du
volume devait être abandonné. En fait : tant pour ne pas créer de
trop grands vides que pour conserver tous les vieux hftres comme
porte-graines, 1/5 seulement du volume, dont 5/6 de vieux chênes
et i/o de charmes, a été abandonné.
570
REVUE FORESTIÈRE FRANÇAISE
Des Nordmann (750 à l'ha, environ) ont été plantés à l'automne
1956 dans la coupe 1, aussitôt la vidange terminée.
Le reste des vieux chênes et des vieux hêtres sera à peu près
totalement abandonné lors des prochaines coupes d'abris prévues
pour 1962 et 1963.
Il est à noter que dans certaines, coupes de la « Grande Garenne »,
la conversion en futaie de hêtre, par balivage intensif de cette essence prend déjà un aspect caractéristique.
A noter également, en ce qui concerne les Soyïes, que les premières coupes d'abri y auront lieu en 1971. A cette époque, il est à présumer que les épicéas plantés par Georges QUILLIARD vers 1920
concourront sérieusement à l'enrésinement de ces coupes par semis
naturels.
IV
Conclusion
De ce qui précède, concernant la description du Domaine et
son administration, il ressort que:
Grâce à de saines, et solides traditions familiales, sources de l'esprit de suite et de la bonne entente, compte tenu des conseils d'éminents forestiers à qui l'auteur de ces lignes se fait un devoir de
rendre hommage, ont été réalisés aujourd'hui, par 5 générations en
140 ans:
— l'extension de la surface boisée par achats de terrains, semis
et plantations d'essences de lumière sur sols nus,
— l'amélioration des peuplements par balivage intensif des brins
de hêtres et enrésinement par essence d'ombre en sous-étage,
— le meilleur aménagement du territoire par un remembrement
amiable,
— la préservation, depuis 1924, de l'intégrité territoriale et de
l'unité du Domaine, due à la fondation, par Georges QUILLIARD, de
la Société civile qui porte son nom.
Paris, 10 février 1957.
Michel QUILLTARD.
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