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LIBRES PROPOS SUR LES CONCEPTIONS DE DEMAIN EN MATIÈRE DE SYLVICULTURE

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LIBRES PROPOS SUR LES CONCEPTIONS DE DEMAIN EN MATIÈRE DE SYLVICULTURE
LIBRES PROPOS
SUR LES CONCEPTIONS DE DEMAIN
EN MATIÈRE
DE SYLVICULTURE
ET D'AMÉNAGEMENT FORESTIER
J .-CI . GUÉRIN
Si on analyse « les perspectives d'évolution du marché mondial des bois pour les 25 ou 30 années
à venir" (Ph . Leroy, Conseil général du Génie rural, des Eaux et des Forêts, juillet 1991), les
réflexions menées au cours de ces dernières années sur l'avenir de la forêt et du bois s'articulent
autour de deux thèses qui s'affrontent :
— une vision pessimiste d'une offre mondiale de bois de qualité excédentaire, causée par :
• la montée en puissance, à la fois en surface et en productivité, des forêts nordiques et tempérées,
tant d'Europe et Sibérie que d'Amérique du Nord ;
• la baisse de la demande industrielle de bois massifs, en réponse à la concurrence des matériaux
de remplacement, mais aussi des divers panneaux de bois reconstitués, plus homogènes et moins
coûteux.
— une vision optimiste d'une situation de pénurie, qui valoriserait globalement les bois de
qualité mis sur le marché, en raison d'une baisse générale de la production à moyen terme des
forêts, essentiellement nordiques, non aménagées, ou empêchées de produire par un contexte défavorable, social, politique ou économique, Russie, mais aussi peut-être Amérique du Nord et Europe,
sans oublier les forêts denses intertropicales, compte tenu des pressions écologiques sur les opinions publiques.
Faut-il donc extensifier ou intensifier la production de bois de qualité et, dans ce dernier cas,
comment ?
Le dilemne se pose avec plus d'acuité encore depuis le moment où B . de Turckheim a jeté dans "l'establisment" forestier le pavé de son article sur "l'intensité en sylviculture" (Revue forestière française,
n° 5, 1990).
Par ailleurs, le dernier congrès forestier mondial (Paris, septembre 1991), où j'ai rapporté le thème
"fonctions sociales, culturelles et paysagères de l'arbre et de la forêt", m'a permis d'apprécier le poids
croissant des demandes d'usages nouveaux formulées vis-à-vis de la forêt.
Ces approches nouvelles, s'ajoutant à l'évolution limitée de la conjoncture internationale depuis 1991,
ne peuvent que renforcer notre interrogation concernant la validité de l'une ou l'autre des deux thèses
évoquées ci-dessus .
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Et cette incertitude, qui pèse sur les choix des détenteurs de la forêt française, n'est sans doute pas
propice à la mise en place des conditions d'un "développement durable".
Mais elle est aussi la marque du monde extrêmement fluctuant où nous vivons, et risque à ce titre
de constituer l'environnement habituel, demain, de nos comportements.
Il s'agit là, malgré tout, d'une rude perspective, pour des acteurs obligés de raisonner dans le moyen
et le long terme.
L'article qui suit reprend les principaux éléments d'un rapport publié dans le Bulletin du Conseil
général du GREF (n° 38, avril 1994, pp . 33-50).
Il veut témoigner de l'intérêt manifesté, aux différents niveaux de l'appareil de conception et de mise
en oeuvre des politiques forestières nationales, pour la définition d'une sylviculture et d'aménagements forestiers qui prépareraient une production, sinon moindre, en tout cas mieux adaptée aux
impératifs d'un nouvel âge économique, écologique, social et culturel.
LA SITUATION ÉCONOMIQUE DU MATÉRIAU BOIS : PERSPECTIVES
Il apparaît souhaitable d'évoquer d'abord deux éléments qui rencontrent un tel consensus dans les
milieux forestiers qu'ils ont presque valeur d'axiome :
• "Une forêt qui n'a plus de valeur économique devient fragile", la forêt méditerranéenne en est
un exemple ( 1) .
On peut donc craindre que, lorsque la fonction économique apparaît gravement compromise, par
exemple dans les zones à forte fréquentation humaine (forêts suburbaines ou périurbaines), la fonction sociale elle-même ne puisse plus être assurée sans l'aide des collectivités publiques concernées,
dès lors qu'on souhaite mener de front la fonction d'accueil et le maintien de l'état boisé, et à plus
forte raison si les ambitions sont plus complètes (fonction écologique, maintien de la biodiversité . . .).
Mais cette aide même parait aléatoire, et dépendante de choix non forestiers.
• Les charges de la forêt publique et privée française augmentent beaucoup plus vite que la
valeur moyenne du matériau bois.
Deux postes principaux en sont la cause, les coûts salariaux et les taxes et impôts ; la marge du propriétaire sylviculteur s'en trouve réduite d'autant, ce qui restreint aussi sa capacité à assurer les fonctions sociales et écologiques avec la seule vente de ses bois.
Le matériau bois ne fait d'ailleurs que suivre le sort de la plupart des matières premières, dont les
cours, sauf réelle rareté, n'ont cessé depuis la libéralisation mondiale des échanges de se dégrader.
Envisager de remédier aux effets de cette évidence nécessiterait une évolution favorable, d'une part
des prix de revient (les coûts), d'autre part de la demande du matériau bois.
L'évolution des prix de revient
Même s'il faut nuancer selon la nature des bois produits, les coûts de main-d'oeuvre sont beaucoup
plus importants en sylviculture et en exploitation forestière que par exemple dans le secteur voisin
de la production agricole.
(1) Plaquette DERF, février 1993 :
Un autre regard sur l'espace rural et la forêt ".
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On voit mal aussi comment, dans notre système social français très protecteur, les charges salariales
pourraient significativement diminuer (2) . Socialement et politiquement, il apparaît toujours en tous
cas impensable de l'envisager.
Si on souhaite agir sur ce poste, c'est donc la quantité de main-d'oeuvre employée à l'unité de produit
ou de tâche qu'il convient de réduire.
• La mécanisation
Les coupes d'éclaircie ou de récolte apparaissent, avec le débardage, les travaux sylvicoles les plus
mécanisables, mais les travaux de régénération et d'entretien le sont aussi (3 ) . Compte tenu des coûts
de fonctionnement (4) , mais aussi d'amortissement des engins d'abattage et de façonnage de grande
capacité, en quasi-totalité importés, deux axes d'efforts sont poursuivis, principalement par le Centre
technique du Bois et de l'Ameublement et I'ARMEF : la "miniaturisation" et la diminution de nombre
des interventions légères au cours du cycle de production.
La machine en forêt est certes susceptible d'occasionner des dégâts, blessures aux arbres et tassement des sols . Des réponses techniques peuvent être apportées à ces problèmes (5) .
Des progrès sont encore possibles dans ce domaine, sans mettre en cause l'équilibre biologique de
la forêt, ni acculer sylviculteurs et exploitants à des impasses économiques du type de celles observées en agriculture . Ils impliquent absolument une plus grande solidarité du couple propriétaire sylviculteur - exploitant.
Deux observations connues découlent de la mise en oeuvre de la mécanisation :
— la forêt doit être apte à l'emploi d'engins mécaniques ; ce sera donc plutôt une futaie, dans la
majorité des cas régulière ;
— la mécanisation (hors la scie à chaîne) ne réduit pas le plus souvent les coûts, elle les
déplace, ce qui peut malgré tout s'avérer utile.
• L'intensification de la production
Qu'on l'appelle ligniculture ou autrement, qu'on utilise des peupliers ou d'autres essences feuillues
ou résineuses, il s'agit habituellement de plantations dites artificielles, à courte révolution, entretenues mécaniquement, protégées ou forcées chimiquement : elles nécessitent un sol et une topographie adéquats, qu'on peut par exemple trouver parmi les terres agricoles délaissées.
Cette production intensive, susceptible a priori (aléas climatiques ou sanitaires mis à part) de mettre
sur le marché des produits moins coûteux et adaptés à l'industrie de transformation, peut donc
demain concurrencer avantageusement celle de la forêt "traditionnelle" ; des écosystèmes particuliers
peuvent s'y développer temporairement, mais l'impact sur l'environnement est bien souvent très
négatif . Peut-on encore les appeler forêts ? Mais il est vrai aussi qu'en période d'extension forestière,
il faut bien commencer par reboiser, et certaines de nos belles futaies n'ont pas d'autre origine : la
main-d'oeuvre alors était bien meilleur marché !
Enfin, l'intensification de la production, c'est-à-dire l'augmentation de la productivité, peut aussi être
obtenue par la pratique d'une sylviculture plus "pointue", très activiste si moins spectaculaire, mieux
adaptée à la diversité des stations et au comportement des essences . Elle est, sinon créatrice, du
(2) II en va malheureusement de méme pour les taxes et impôts, notamment locaux.
(3) Toutefois, certaines opérations, telles le marquage des bois ou les dépressages, devraient continuer, semble-t-il, à faire appel à
une main-d'oeuvre, qualifiée dans le premier cas, compétente et encadrée dans le deuxième.
(4) De l'ordre de 500 à 800 F par heure de travail effectif.
(5) H n'est bien entendu pas question ici de coupes à blanc suivies de dessouchages et labours, puis d'une régénération artificielle.
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moins préservatrice d'emplois d'ouvriers sylvicoles compétents . Toutefois, si on connaît bien le coût
des plantations, beaucoup d'incertitudes subsistent quant aux gains réels de productivité qui résulteraient d'un traitement intensif des forêts en place.
L'évolution de la demande
En cette fin du xx e siècle, il ne s'agit plus seulement de produire davantage, mais de vendre, sans
protection communautaire, à un prix compétitif et rémunérateur une matière première utilisable (sauf
la partie bois de feu) par les industries de transformation . Il importe donc à tout le moins de suivre
l'expression des besoins actuels de ces industries, et surtout leur évolution prévisible.
Le cadre français et même celui de l'Union européenne sont dépassés . L'idée de voir les produits
forestiers qui n'ont pas été pris en compte par le Traité de Rome, l'être davantage demain, doit être
pour l'instant totalement exclue, compte tenu de la politique économique de l'Union à court et moyen
terme.
Notre bois se trouve ainsi tributaire d'un cours mondial, lui-même soumis aux effets de décisions
extérieures à son marché propre . Des concurrences brutales surgissent, ainsi celles des productions
forestières scandinaves ou de la CEI (ex-URSS).
Nous nous trouvons en France dans une situation qui valorise (trop ?) le bois d'oeuvre, puisqu'en
gros la forêt réalise 90 % de son chiffre d'affaire avec lui (pour une production en volume des deux
tiers seulement) . Quel sylviculteur ne rêve de sortir du bois de tranchage, dont le mètre cube sur pied
peut valoir cent fois plus cher qu'un mètre cube de bois de trituration ? II est vrai que la valeur de
ce dernier produit a atteint un seuil critique, et qu'on ne voit pas bien quel peut être demain son
avenir dans notre économie forestière.
Cette prééminence française du bois d'oeuvre, résultat d'une politique forestière amorcée depuis
longtemps, est susceptible d'évoluer :
— favorablement si une situation de pénurie de bois d'oeuvre s'instaure de par le monde,
— défavorablement si un excédent de bois d'oeuvre apparaît sur le marché mondial, et (ou) si
des débouchés se ferment, en raison de la substitution au bois massif d'autres matériaux moins
coûteux : les producteurs sont alors confrontés à un resserrement drastique des prix de vente.
La première hypothèse pourrait résulter d'une diminution de la fonction de production dans un
nombre plus ou moins important de forêts "occidentales", sous les pressions sociales et écologiques.
Une politique mondiale ambitieuse de stockage à long terme sur pied du carbone atmosphérique,
pour contribuer notamment à la lutte contre l'effet de serre, la baisse de la production des forêts
denses humides tropicales pourraient encore renforcer cette tendance.
Mais il suffirait alors de mobiliser une partie de la réserve de bois d'oeuvre sur pied ainsi constituée,
pour sortir rapidement d'une situation qu'on voit donc mal perdurer.
La deuxième hypothèse est beaucoup plus concevable, et cette évolution défavorable semble avoir
déjà commencé . De plus, une meilleure mobilisation à terme des bois originaires de forêts encore
non aménagées du Nord ou du Sud s'inscrit, sauf bouleversements politiques ou économiques
graves, dans une logique certaine, surtout si nous apportons à certains pays, encore au stade de
l'exploitation aveugle de leur capital forestier, l'aide technique de nos compétences d'aménagistes.
Nos bois d'oeuvre, même ceux de bonne qualité, risquent de se trouver ainsi peu à peu durablement
remplacés par des bois de qualité standard, susceptibles d'être mis en oeuvre après un processus
de première transformation allégé.
En conclusion de ce premier chapitre, il semble clair que le sylviculteur français, tout comme ses
voisins européens d'ailleurs, n'a plus en définitive d'autre choix que de s'accommoder d'une diminution progressive, au mieux modulée, des marges envisageables.
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Si on veut donc que le revenu tiré de la gestion des forêts reste mobilisateur, il apparaît indispensable de développer, par tous les moyens, la quantité de bois consommée . Ce qui implique aussi
bien entendu à tout le moins le maintien, sinon l'amélioration, de la qualité du matériau et de son
adaptation aux besoins.
Car si réellement '< le bois est une matière première dont on peut absolument se passer » ainsi que
se plaît à le rappeler, dans une brochure de communication "Forêts et Bois" à l'usage des professionnels, l'association nationale allemande des négociants en bois et produits agricoles, il n'y a, pour
le moment, pas d'autre moyen pour les sylviculteurs et commerçants du bois d'agir sur le marché.
Ceci n'exclut pas évidemment la promotion de toutes les actions conduisant à une réduction de
coûts : meilleure adaptation de l'offre à la demande, notamment pour ce qui concerne le conditionnement des produits à vendre, une meilleure approche des marchés, une plus grande implication des
propriétaires dans l'exploitation des produits, des ventes valorisées (à l'unité des produits, bord de
route, rendu usine . . .).
POINT ACTUEL EN MATIÈRE DE SYLVICULTURE ET D'AMÉNAGEMENT
Des zones forestières sont déjà réservées au développement, prioritaire ou exclusif, des fonctions
sociales et écologiques . L'accroissement de leur nombre et de leurs surfaces, même si certains le
regrettent ou en contestent la nécessité, paraît admis comme allant de soi, étant donné l'évolution
des besoins exprimés et des mentalités.
Mais les fréquentations de ces zones, qui correspondent à des usages gratuits divers, s'avèrent
souvent antagonistes dans l'espace limité dont elles disposent . Le constat en est déjà ancien dans
les espaces verts urbains et périurbains, mais plus nouveau, le Courrier de la Nature relate (n° 139)
la création le 8 février 1993 d'un "Comité pour un parc national à Fontainebleau, afin d'empêcher que
cette forêt ne devienne une vaste base de loisir" (précédemment toute coupe y était contestée par
les usagers et leurs associations !).
Prenons aussi le cas de l'aménagement cynégétique, importante source de revenus pour les propriétaires des "forêts ou supports" (Alsace, Sologne . . .) . Il peut conduire à y faire du gibier le produit
principal . Mais est-il bien compatible avec la régénération des peuplements, surtout lorsqu'on augmente la densité des animaux ? L'est-il aussi avec d'autres usages, même cantonnés dans des
"zones réservées" voisines ?
Toutes ces considérations, largement connues, prouvent que l'usage des forêts limité à une seule
fonction particulière peut être de moins en moins raisonnablement envisagé (réserves intégrales – laboratoires mises à part) . C'est dire que des solutions de "coexistence pacifique" sont à
mettre en oeuvre, ce qui ne se conçoit pas en dehors d'un aménagement "multi-usages" et d'une
fine sylviculture.
Alors, même si, avec les nuances de rigueur, l'avenir du matériau bois apparaît assez sombre, sauf
modification peu probable des règles des marchés du bois ou tensions internationales peu souhaitables, on ne perçoit guère d'autre solution que d'intégrer l'exploitation forestière et la production de
bois, aboutissement prioritaire de la sylviculture, comme élément de base du processus de maintien
de l'avenir des forêts et, dans la très grande majorité des cas, de leur aptitude à satisfaire toute
demande qui leur est, ou leur sera, adressée (6) .
(6) Nous trouvons là une raison supplémentaire d'y regarder de plus près avant d'envisager de promouvoir la ligniculture ou le boisement des terres "abandonnées" par l'agriculture, à coup de subventions incitatives.
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Bien entendu, selon les politiques envisagées localement (7) , cette fonction de base, si on ne la veut
pas trop restreindre ou cantonner, ne pourra être assumée qu'à partir d'une nouvelle organisation
des peuplements, à traduire progressivement dans des aménagements forestiers appropriés, selon
qu'il faudra :
— faciliter plus ou moins les accès et le stationnement des véhicules, le cheminement des
piétons, créer des aires de repos et (ou) de loisirs plus ou moin élaborées . . .,
— permettre la variabilité souhaitable (ou souhaitée ?) des paysages forestiers, ainsi que la
pérennité d'une richesse botanique et zoologique "indigène" certaine, conforme dans toute la mesure
du possible aux idées du public et au maintien, maintenant souhaité par tous, de la biodiversité.
S'agissant de la fonction sociale et de l'accueil du public, un récent sondage BVA auprès des
usagers de la forêt, commandé par la Direction de l'Espace rural et de la Forêt (DERF) et concernant les forêts périurbaines, vient de conforter la politique actuelle d'équipements de loisirs relativement légers ; les réponses privilégient :
— l'aspect "naturel" et la propreté de la forêt, ainsi que la préservation de sa diversité biologique et de ses paysages,
— le maintien, aux prix de certaines adaptations, d'une fonction de production, non ressentie
comme gênante, pourvu que soient préservés certaines landes et clairières, ainsi que les milieux
humides peu productifs.
Il en résulte des choix, en matière de modes de traitement ou de mélange d'essences-objectifs, qu'on
pourrait qualifier de nouveaux puisqu'ils ne sont plus fondés sur la seule rentabilité économique de
la fonction de production.
Doit-on y voir un réel tournant de la pensée forestière française, qui d'ailleurs ne daterait pas d'aujourd'hui, mais plutôt de la fin des années 1970 ? Je ne le crois pas.
Car, si on réfléchit bien à l'évolution de cette pensée depuis deux siècles, on peut noter, dès la
deuxième moitié du XIX e siècle et grâce à des précurseurs comme Dralet, une véritable prise de distance (Flahault, E . Guinier . . .) vis-à-vis des thèses productivistes du XVlll e siècle, reprise par l'École
allemande (Hartig, Cotta).
Il est vrai que, dans l'après-guerre 1939-1945, la création du Fonds forestier national (FFN), la révolution agricole, l'émergence de la notion de marché, l'Europe . . . ont incité les forestiers à se préoccuper (trop ?) du seul rendement de la forêt : mais cela n'aura duré qu'un quart de siècle tout au
plus.
Est-ce à dire pourtant que les forestiers n'ont pas attendu la pression des écologistes et des citadins
pour assouplir l'application mécaniste des principes d'aménagement et pour imaginer une autre sylviculture (ou simplement remettre "au goût du jour" des notions anciennes, depuis occultées) ? Les
avis restent partagés . . ., mais l'opinion française en tout cas, maintenant citadine dans les faits,
accepte encore difficilement les interventions des forestiers, toujours soupçonnées d'être entâchées
de "productivisme".
En forêt publique
Il existe une longue tradition d'aménagement et de production de bois de qualité, dans un respect
certain de "la nature", malgré quelques bavures.
Mais, si les interventions en forêts publiques s'inscrivent dans la continuité, c'est dans la conception de la gestion que les évolutions apparaissent les plus marquées.
(7) C'est-à-dire maintenant le plus souvent par les collectivités territoriales.
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Elles se sont matérialisées dans la 3 e édition (1989) du Manuel d'aménagement de LONF (8) et dans
l'établissement des directives et orientations nationales d'aménagement approuvées le 17 juin 1990,
déconcentrées en directives et orientations régionales ou locales.
L'évolution apparaît surtout significative en ce qui concerne les points suivants :
— l'analyse de la situation (milieu, typologie des peuplements, demandes sociales, paysages . . .) ;
— les objectifs (8 types de séries au lieu de 6) ;
— les traitements sylvicoles (choix des essences, méthodes d'aménagement retenues (9) en
fonction de la protection des paysages et de la biodiversité . . .) ;
— l'application des circulaires DERF 92-3011 et 93-3002 sur les forêts périurbaines et la biodiversité traduites par LONF en instructions, sur la "prise en compte des paysages dans l'aménagement forestier" (février 1993), et sur "la diversité biologique dans l'aménagement et la gestion
forestière" (juillet 1993) ;
— la réduction de la durée des plans de gestion (15 à 30 ans), de plus révisables tous les dix
ans ou moins si nécessaire ;
— la détermination des surfaces à régénérer (trois modes de calcul nouveaux conseillés) ;
— les méthodes de travail (informatisation, systèmes d'information géographique . . .).
Au niveau de la réflexion, il est intéressant de constater que l'évolution des forêts et de leur environnement fait progressivement l'objet, grâce notamment à l'utilisation des moyens modernes de traitement de l'information, d'une analyse presque en continu, alors que la partie "Travaux" des
aménagements prescrit, au travers des plans de gestion de courte durée, des interventions très liées
aux évolutions ainsi constatées . On élimine donc ainsi les risques d'inconséquences, reprochées
dans le passé à certains gestionnaires de la forêt publique, jugés trop "disciplinés" dans l'application
des aménagements sur une longue durée.
Au-delà de ce travail important effectué au plan conceptuel, les échelons de terrain ont besoin de
guides intelligemment interprétés et appliqués, pour exercer au mieux une gestion dont dépend l'avenir d'un considérable patrimoine naturel collectif . L'ONF met donc à leur disposition une panoplie très
complète de recettes ou de techniques variées et adaptées, notamment en ce qui concerne le choix
des essences et des modes de traitement : bien utilisée, elle permet de prendre parfaitement en
compte le respect des paysages et de la biodiversité, tout en maintenant une fonction de production
digne de ce nom.
Toutefois, l'inconnu constitué par d'éventuels coûts de gestion supplémentaires subsiste.
La voie permettant à un même massif d'exercer l'ensemble des fonctions imparties à la forêt semble
donc bien tracée en forêt publique . Des adaptations complémentaires sont à l'étude, mais tous les
problèmes ne sont pas réglés (chasse en forêt par exemple).
On ne peut à cet égard s'empêcher d'éprouver certaines craintes quant à la pérennité des moyens
nécessaires à la continuation de ces efforts :
— la situation financière de LONF apparaît, à moyen terme au moins, préoccupante, et pour différentes raisons on la pressent mal évoluer favorablement, lorsque l'on constate par exemple que :
• les collectivités territoriales se "dérobent" souvent pour l'investissement, et plus encore la gestion
des équipements de loisir qu'elles sont les premières à exiger ;
• le gouvernement envisage le "classement" de nombreuses séries de production ou mixtes, notamment dans les zones périurbaines, ainsi que le développement des réserves biologiques, intégrales
(8) Qui fournit une nouvelle définition élargie de la futaie régulière : « tant que l'éventail des âges n'excède pas, à la limite, la moitié
de l'âge d'exploitabilité optimum de l'essence principale ».
(9) On y trouve un allongement (et une modulation) de la durée de la régénération en futaie régulière ou assimilée, par le développement de la méthode du groupe de régénération élargi, la diminution (jusqu'à 2 ha) des unités élémentaires de gestion.
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ou dirigées ; qui va supporter le coût de ces gestions complexes et chères ? Si on décidait de faire
appel à la péréquation nationale par exemple, et cela peut apparaître tentant, ce ne pourrait être
qu'au détriment de l'équipement des forêts de production ;
• les problèmes du grand gibier, protégé réglementairement (et sentimentalement), générateur de
très forts surcoûts de régénération lorsque celle-ci s'avère encore possible, n'ont pas pu trouver
encore de solution consensuelle ;
— malgré de très importants efforts de communication, l'ONF ne parvient pas vraiment à toucher
et surtout à convaincre le grand public et les milieux écologistes du bien-fondé de ses intentions et
de ses actions (10)
Ainsi, par exemple, dans son excellent Guide technique de la diversité biologique dans l'aménagement et la gestion déjà cité, l'ONF, tout en prônant les mélanges d'essences, la diversité stationnelle et celle des peuplements forestiers qui favorisent la diversité des écosystèmes, continue de
privilégier la futaie régulière équilibrée par rapport à la futaie irrégulière ou jardinée, lorsque les
conditions de station, les objectifs et l'état des peuplements le permettent : et il a raison de la prescrire, tant du point de vue de la fonction sociale (paysagère) que de la fonction écologique (biodiversité).
Mais sans doute la formulation est-elle maladroite ? Ce n'est pas en tous cas le bon message qui
passe.
En forêt privée
Les évolutions en cours dans la gestion des forêts publiques sont-elles transposables dans les forêts
privées, généralement plus morcelées et mélangées, donc plus complexes et plus fragiles, ou y at-il émergence d'autres conceptions de gestion, mais aussi d'aménagement de ces forêts ?
La forêt privée se dit volontiers par la voix de ses représentants "écologique par nature" du fait de
cette complexité, de la grande diversité des stations et originalité des traitements . Mais cette conviction affichée n'empêche pas les propriétaires sylviculteurs de redouter l'obligation d'une adaptation à
des exigences nouvelles — réorientation des productions, accueil du public et préservation de la biodiversité — parce qu'elles se traduisent pour eux par des coûts de gestion non compensés ou (et)
par une restriction du droit d'exploiter . D'où les réactions de caractère épidermique à l'évocation de
leur participation à l'évolution en cours, qu'elle émane des scientifiques, des hommes de l'art ou des
usagers citadins (11) , sans même parler bien sûr des écologistes.
• L'accueil du public
Il est certes compréhensible que beaucoup de propriétaires forestiers privés ne voient pas d'un bon
oeil "l'invasion" périodique de leur patrimoine par des citadins, au comportement et propos choquants,
difficiles et coûteux à satisfaire étant donné les aménagements de loisirs et de protection de la forêt
que leur présence requiert.
Cependant, malgré la responsabilité qu'encourent les propriétaires en cas d'incidents, certains
d'entre eux ont négocié avec les collectivités territoriales des conventions "raisonnables" d'ouverture
de leur forêt au public ; mais elles ne portent pas sur l'orientation appropriée des traitements sylvicoles et ses conséquences.
(10) Il suffit de considérer la presse 1993 : prix "Chardon" décerné à l'ONF par France Nature Environnement : « L'ONF parle toujours la langue de bois . Avec la publication du premier bilan écologique de son histoire, il se décerne un brevet d'autosatisfaction >>.
(11) « Si les citadins rêvent d'une forêt de contes de fées pour se promener le dimanche, personne n'a les moyens de la leur offrir,
hormis Disneyland
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Libres propos sur les conceptions de demain en matière de sylviculture et d'aménagement forestier
• L'organisation des peuplements
Bien que leur adaptation aux exigences nouvelles du marché et des conditions de production soit
prioritaire pour le sylviculteur privé, il semble que du chemin reste à faire, en dehors de quelques initiatives de propriétaires particulièrement avertis, et d'efforts louables, notamment de l'Institut pour le
Développement forestier (IDF).
La futaie régulière, sauf si elle est issue de plantations, n'apparaît pas comme un objectif d'aménagement coutumier aux sylviculteurs privés . Et pourtant, il faut constater que, pas plus que les gestionnaires de la forêt publique, mais pour d'autres raisons (12) , leurs responsables ne semblent pas prêts
à privilégier une sylviculture de peuplements mélangés irréguliers (13) .
Celle-ci n'est cependant pas exclue, chaque propriétaire ayant la liberté de son choix, d'autant que
ce traitement devrait trouver plus facilement sa place dans une forêt privée encore très marquée par
la structure et la gestion en taillis-sous-futaie.
Pour l'instant, les données présentées, tirées de la gestion pied à pied ou par bouquets de peuplements déjà riches, surtout résineux, et plus encore les bilans de ces gestions controversés malgré
leur présentation attirante, ne semblent pas encore constituer un argumentaire suffisant pour la diffusion de ce mode de gestion.
Il reste nécessaire d'appréhender, objectivement et sans a priori, les modes de sylviculture par pied
d'arbre, et d'approfondir la connaissance scientifique des relations interspécifiques à moyen et long
terme dans les peuplements mélangés irréguliers . Les travaux de recherche entamés depuis peu
d'années dans ce sens devraient être largement développés malgré leur coût forcément élevé : leurs
résultats, y compris au plan économique, sont indispensables pour une meilleure appréciation de la
validité des méthodes, puis une meilleure évaluation de leurs critères d'application.
En fait, la situation d'attente qui prévaut dans ce domaine vient plutôt du fait que, pour la grande
majorité des propriétaires et des exploitants d'une ressource forestière de qualité variable, largement
soumise à une concurrence internationale impitoyable dont profitent à bon droit les utilisateurs, les
temps sont durs.
Très peu de propriétaires vivent uniquement des revenus de leurs forêts, et ils ne sont pas, en outre,
investis d'une mission de conservation et de mise en valeur d'un patrimoine collectif . Dès lors, leur
tentation pourrait être grande de baisser les bras et d'abandonner tous travaux d'entretien et de sylviculture, en se contentant de prélèvements de "cueillette" : on irait ainsi non pas vers la "forêt naturelle" si chère aux écologistes et à certains scientifiques, mais vers l'enfrichement de forêts
secondaires, de moins en moins diversifiées, peu pénétrables par le public.
C'est pourquoi les représentants des propriétaires forestiers sylviculteurs restent plus préoccupés
pour le moment par :
— la formation technique et économique,
— le poids et la capacité de négociations de leurs organisations professionnelles,
— la promotion du matériau bois . . .,
que par une adaptation "officielle" de la sylviculture aux données actuelles.
À partir de ces constats, il peut sembler plus sage de ne pas rejeter, comme certains en sont tentés,
un interventionnisme administratif qui joue plus un rôle d'incitation à la réflexion que de coercition.
(12) Dont l'inquiétude toujours suscitée par le mouvement Prosilva, notamment au niveau de l 'établissement de plans de gestion
"simples".
(13) Quoique le mélange d'essences semble bien mieux entré dans les moeurs.
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J .-CI . GUÉRIN
L'application continue et éclairée des dispositions des articles R 222-1 et R 222-2 du Code forestier
devrait susciter dans la conjoncture actuelle une génération de plans simples de gestion plus "impliquants" pour les propriétaires sylviculteurs qu'une simple formalité administrative insipide . Il leur faudrait s'appuyer sur des orientations régionales de production (ORP) en cours de révision,
inspirées (?) par de nouvelles Orientations régionales forestières qui tiennent compte plus largement
que précédemment des fonctions sociales et écologiques.
Cette évolution paraît d'ailleurs amorcée, au vu des deux nouvelles ORP (Pays-de-Loire et Limousin)
approuvées le 29 juillet 1993.
Il peut sembler contradictoire aussi de récuser l'interventionnisme administratif, et faire en même
temps de la mise en place d'indemnités pour perte de revenu et (ou) de subventions incitatives, un
préalable à l'acceptation de l'évolution sociale et écologique . Mais il convient alors de se souvenir
que la profession agricole gère et utilise plutôt bien, et depuis des années, cette même apparente
contradiction.
II reste donc en définitive du chemin à parcourir en forêt privée, avant qu'au-delà des nouvelles ORP
une place véritable soit réservée aux fonctions écologiques et sociales, compte tenu de l'exigence
essentielle d'une rentabilité économique.
En préalable, une définition nouvelle du statut des forêts privées qui pratiqueraient une gestion à
usage multiple, pourrait s'imposer, ainsi qu'un retour de la confiance dans l'avenir de la production
forestière.
CONCLUSIONS
Jusqu'à maintenant, les revenus que génère la forêt française avaient permis la mise en oeuvre harmonieuse de l'ensemble des fonctions qu'on veut lui voir assurer, dont certaines depuis quelques
années seulement.
Nous nous trouvons aujourd'hui confrontés à la conjonction :
— d'un marché mondial des bois, orienté pour longtemps à la baisse,
— et d'une montée en puissance d'usages divers, encore considérés comme "non-marchands",
dont l'écologisme ne sous-tend d'ailleurs qu'une partie.
Doit-on pour autant prôner une nouvelle éthique forestière, en matière de sylviculture mais aussi
d'aménagement, c'est-à-dire en perspective de "développement durable" ?
II faut d'abord rappeler que le discours écologiste présente trop souvent, consciemment ou non, certaines lacunes écologiques, ainsi par exemple lorsqu'il glorifie la forêt "vierge" ou "climacique" (14)
qui n'aurait jamais connu la main de l'homme, en amalgamant de façon discutable les situations tropicales et tempérées : les naturalistes et écologues (15) devraient y mieux prendre garde, lorsqu'ils
prétendent s'ériger en censeurs des forestiers en général et des Français en particulier.
(14) Ainsi la forêt climacique est communément présentée comme :
— le poumon de la planète, où toute exploitation doit cesser ;
la garantie de l'absence de problèmes phytosanitaires majeurs : sur ce point, on lira avec intérêt l'exposé effectué par
Ch . Barthod devant la 4e section du Conseil général du GREF le 8 septembre 1993 (cf . Revue forestière française, n° 6, 1994 et n° 1,
1995) ;
le modèle de référence, avec ses peuplements définis une fois pour toutes comme irréguliers et mélangés ! . ..
(15) Cf . article de deux éminents universitaires dont l'un est membre du Conseil supérieur de la Forêt et des Produits forestiers
(Courrier de la Nature, n° 137, janvier-février 1993) .
218
Libres propos sur les conceptions de demain en matière de sylviculture et d'aménagement forestier
Il en va ainsi quand, pour "réconcilier l'économie et l'écologie", qui ne font pourtant pas si mauvais
ménage dans nos forêts nous venons de le voir, ils contestent la formule, spécifiquement française
selon eux, de la "forêt multi-usage" (16) .
Il reste pourtant établi pour l'instant, et pas seulement en France ni même en Europe, que la
meilleure manière de préserver la forêt du xxi e siècle est encore de continuer à lui faire assurer
une production, plutôt de qualité, partout où cela s'avère souhaitable ou (et) possible, c'est-à-dire
hors forêts de protection ou réserves biologiques intégrales, mais y compris dans les séries dites
artistiques ou touristiques des forêts périurbaines.
Cela ne veut pas dire pour autant, bien sûr, qu'aucune exploitation ne doive intervenir dans les forêts
de protection, mais simplement que d'autres sources de financement, autonomes, doivent être
recherchées pour assurer leur gestion, et plus encore celle des réserves biologiques intégrales ou
non.
Il semble de moins en moins possible aussi d'empêcher l'ouverture des forêts (périurbaines notamment) soumises à une forte fréquentation pour l'accueil du public, y compris dans les forêts privées,
malgré les réticences, bien compréhensibles, de leurs propriétaires : les accords de partenariat avec
les collectivités territoriales, moyennant leur participation aux frais, ne peuvent donc que se développer.
On a vu aussi que la recherche de solutions par la sylviculture est encore balbutiante, même si la
forêt publique y semble engagée et si la forêt privée mène à tout le moins une réflexion positive : par
carence de la recherche, c'est-à-dire manque de moyens mais aussi de volonté, aucun bilan comparatif objectif des évolutions amorcées n'apparaît encore en perspective, bien que les conditions
d'une amélioration de la productivité et des coûts de production aient été parfaitement identifiées,
ainsi que nous l'avons déjà rappelé.
Il est plus délicat de bien cerner et surtout chiffrer les pertes de ressources des sylviculteurs pour
la prise en compte des fonctions sociales et écologiques, y compris paysages et biodiversité.
On pourrait certes retenir, en l'adaptant à la forêt, la notion écologique déjà utilisée de "charge critique (de pollution) pour un écosystème donné" (17) , mais il importe surtout d'approfondir rapidement
la réflexion sur les moyens de pallier les inconvénients ou d'en compenser les effets.
Car il ne s'agit plus seulement cette fois d'individus usagers susceptibles de rémunérer directement,
ou (et) par le biais d'impôts ou taxes locales, le service rendu.
C'est l'ensemble de la collectivité nationale (et même internationale), consciente de ses obligations
vis-à-vis de son patrimoine naturel et de la qualité de la vie, qui devient le bénéficiaire : on peut ainsi
penser, si une écotaxe nationale ou européenne devait voir le jour, qu'une part importante de son
produit pourrait être réservée au maintien des espaces naturels, au premier rang desquels se situe
la forêt.
Rien n'est donc encore résolu, mais toutes ces préoccupations, souvent récentes, ont aussi l'avantage de faire sortir les forestiers de la tour d'ivoire où depuis plus de deux siècles ils s'étaient enfermés, et de leur permettre de s'appuyer sur l'opinion publique s'ils savent la mettre de leur côté : leur
dossier est plutôt bon pour revendiquer les moyens de gestion indispensables au maintien des corn-
(16) Les auteurs cités au (15) p . 218, sans vouloir aller formellement jusqu'à la forêt duale (une forêt intensifiée, une foret abandonnée) considèrent inéluctable la création d'un éventail de forêts de "production ligneuse", de "production cynégétique", "d'accueil touristique", de "protection des sols", de "protection biologique".
(17) Cf . exposé de Ch . Barthod déjà cité en (14) p . 218 .
219
Rev. For . Fr. XLVII - 3-1995
J .-C I . GUÉRIN
plexes et précieux écosystèmes forestiers, au sein desquels on ne peut plus isoler l'arbre et moins
encore les peuplements, sans cesser pour autant les exploitations qui s'imposent.
Il est urgent qu'ils le fassent, avant qu'un nouveau discours ne s'organise, qui pourrait les exclure ou
les reléguer à des fonctions de simples exécutants, en consacrant la capacité de chaque usage, spécifique d'une fonction, à mener sa propre "gestion" dans le domaine qui lui aurait été, une fois pour
toutes, affecté (18) .
Il convient donc qu'ils deviennent de meilleurs communicateurs, capables d'écouter et de comprendre les autres, puis de faire comprendre, pour pouvoir agir en fonction du "savoir" du métier qui
leur est propre.
À partir de là, ni l'aménagement forestier, ni la sylviculture n'apparaissent susceptibles de devoir
prendre un virage important qui constituerait une rupture avec le passé .
J .-Cl . GUÉRIN
Ingénieur général du GREF
CONSEIL GÉNÉRAL DU GÉNIE RURAL,
DES EAUX ET DES FORETS
30, rue Las Cases
F-75349 PARIS 07 SP
LIBRES PROPOS SUR LES CONCEPTIONS DE DEMAIN EN MATIÈRE DE SYLVICULTURE ET D'AMÉNAGEMENT FORESTIER
(Résumé)
Un nouvel âge économique, écologique, social et culturel, s'amorce sous nos yeux pour les forets françaises.
Déjà soumises à la libre concurrence mondiale pour la production du matériau bois, elles doivent aussi désormais prendre en compte les orientations de politique environnementale à tous les niveaux, françaises, européennes, planétaires.
Dans ce contexte, la production de bois de qualité semble seule susceptible de permettre au sylviculteur de compenser à la fois l'abaissement
de ses marges et la charge grandissante des usages non marchands de la forêt.
On peut donc s'interroger sur l'adéquation de la sylviculture et de l'aménagement forestier traditionnels pour la prise en compte des nouvelles
donnes.
Mais, après inventaire de l'état des lieux, il ne semble pas que la rupture avec une pensée forestière française, de tous temps largement
ouverte et évolutive, s'impose, puisqu'aussi bien le virage est déjà en grande partie pris, à condition qu'une pression écologique grandissante,
venant s'ajouter aux besoins de l'accueil d'un public citadin, ne conduise pas à envisager à terme l'arrêt total de la production de bois, et dans
un premier temps une "spécialisation" des forêts.
AN OPINION ON FUTURE CONCEPTIONS OF SYLVICULTURE AND MANAGEMENT OF FORESTS (Summary)
A new economic, ecological, social and cultural era for French forests is beginning to unfold before us.
Free competition on a worldwide scale for the production of timber already heavily affected forests . Forestry will now also have to consider
environmental policy guidelines at all levels : French, European, global.
In this context, the production of quality timber appears to by the only may a forester can offset the concurrent reduction in profit margins and
increased burden of non-commercial uses of forests.
This raises the question of whether conventional sylviculture and forest restructuring plans are appropriate to the new context.
An overview shows that there may be no need to question the foundations of French forestry thinking which has always been open-minded
and forward-looking . Changes are already in the making and will continue unless increased environmental pressure together with the need to
accomodate city dwellers' requirements puts a stop to timber production in the longer term and leads to an initial "specialization" of forests.
(18) Cf . article déjà cité en (15) p . 218 .
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Libres propos sur les conceptions de demain en matière de sylviculture et d'aménagement forestier
FREIE AUSPRACHE ÜBER DIE KÜNFTIGEN KONZEPTE AUF DEM GEBIET DES WALDBAUS UND DER FORSTEINRICHTUNG
(Zusammenfassung)
Ein neues dkonomisches, dkologisches, soziales und kulturelles Zeitalter beginnt sich vor unseren Augen für die franzdsischen Wélder abzuzeichnen.
Seit langem schon der freien weltweiten Konkurrenz auf dem Gebiet der Holzproduktion unterworfen, müssen sie von nun an auch den
Richtlinien der Umweltspolitik sowohl auf franzôsischer und europdischer als auch auf weltweiter Ebene Rechnung tragen.
In diesem Zusammenhang scheint allein die Produktion von Qualitatshdlzern es dem Waldbauer zu erlauben, die Minderung semer
Gewinnspanne einerseits und die wachsende Belastung der nicht kommerziellen Nutzung des Waldes andererseits auszugleichen.
Man muB sich daher fragen, ob der Waldbau und die Bewirtschaftung traditionneller Art angemessen sind und es erlauben, den neuen
Gegebenheiten Rechnung zu tragen.
Nach einer Bestandesaufnahme des Waldzustandes jedoch scheint es nicht notwendig, mit der bisherigen seit eh und je offenen und evolutiven Konzeption des franzôsischen Waldes zu brechen, zumal die Wende schon weitgehend eingeleitet ist ; vorausgesetzt jedoch, daB kein
wachsender dkologischer Druck, zusdtzlich der Aufnahme der stddtischen Besucher, zunéchst zu einer "Spezialisierung" der Wélder und über
kurz oder fang zu einer totalen Einstellung der Holzproduktion führt.
LIBRES PROPOSICIONES SOBRE LAS CONCEPCIONES DE MANANA EN MATERIA DE SILVICULTURA Y DE ACONDICIONAMIENTO
FORESTAL (Resumen)
Una nueva edad econômica, ecolôgica, social y cultural se inicia a ojos vistas para los bosques franceses.
Sometidos ya a in libre competencia mundial para la producciôn del material madera, deben también, en adelante, tener en cuenta las orientaciones de polftica medioambiental a todos los niveles : francesas, europeas, planetarias.
En ese contexto, in producciôn de madera de calidad, seria in (Mica susceptible de permitir al silvicultor el compensar, a la vez, la disminucidn de sus mârgenes y in carga creciente de los usos no comerciales del bosque.
Podemos interrogarnos sobre in adecuaciôn de in silvicultura y del acondicionamiento forestal tradicionales para in toma en cuenta de los
nuevosrepartos.
Pero después de realizar el inventario de in situacidn, me parece que in ruptura, con un pensamiento forestal francés, abierto y evolutivo desde
siempre, se impone, puesto que en gran parte, el viraje ha sido ya reahzado, a condicidn de que una presidn ecoldgica creciente que se
ahadiré a las necesidades de in acogida de un püblico urbano, no obligase a proyectar, a cierto plazo, el pardn total de la produccidn de
madera y en un primer tiempo obligase a realizar una "especializacidn" de los bosques.
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des Eaux et des Forêts
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Rev . For. Fr . XLVII - 3-1995
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