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FORÊT ET PERSONNELS FORESTIERS VUS PAR UNE SOCIÉTÉ SAVANTE (1830-1900)

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FORÊT ET PERSONNELS FORESTIERS VUS PAR UNE SOCIÉTÉ SAVANTE (1830-1900)
FORÊT ET PERSONNELS FORESTIERS VUS
PAR UNE SOCIÉTÉ SAVANTE
la Société d'émulation des Vosges
(1830-1900)
(*1
J .P . HUSSON
*IF
Mâ
A l'aube de la Monarchie de Juillet, les forêts vosgiennes sont dans un très mauvais état . La
situation déjà inquiétante présentée en l'an IX par le préfet Desgouttes a sensiblement empiré 0) .
Les plus beaux massifs forestiers sont grignotés sur leurs lisières et parsemés de vides,
clairières et brûlées (2) . Cette époque est certainement la période la plus critique que les forêts
aient connue . A partir de 1840, la conjoncture s'améliore de façon décisive . Le déclin des
bouches à feu (verreries, forges, tréfileries . . .) (3) rend moins impérative la production de bois de
chauffe (4) et permet un lent mais progressif développement de la conversion . C'est à cette
même époque que débute l'exode rural . II fait quitter la terre aux plus démunis, au groupe de
population qui précisément était le plus attaché au maintien des droits d'usage, peu compatible
avec la mise en place d'une sylviculture moderne . Cette situation favorise l'extension et
l'amélioration des surfaces boisées.
Le but de l'article n'est pas de rappeler et d'analyser les conditions propices à cette mutation,
mais d'en apprécier et d'en mesurer les aspects et l'évolution en se référant aux rapports des
récompenses accordées par la Société d'Émulation des Vosges (S .E .V .) pour encourager les
travaux d'accroissement et d'amélioration des forêts.
Dans les Vosges, la nécessité de reboiser fut partout et unanimement favorisée et la S .E .V . se fit
l'écho du consensus établi autour des questions forestières . Créée en 1825 et reconnue d'utilité
publique en 1829, cette société fit paraître de nombreux travaux relatifs aux problèmes forestiers
et mit à l'honneur les hommes qui participaient aux tâches de reforestation et de restauration
(')
Cet article reproduit la communication présentée par l'auteur au Séminaire « Jalons pour une histoire des gardes forestiers „
organisé par le Groupe d'Histoire des forêts françaises (Nancy, 20-21 septembre 1984) . Les Actes de ce Séminaire sont
disponibles en s'adressant à : Groupe d'Histoire des forêts françaises - Ecole Normale Supérieure - 45, rue d'Ulm - 75005 Paris.
(1) Desgouttes (Z .H .) . — Tableau statistique du département des Vosges, Paris, an X, 111 p . Le préfet décrit les sapinières des
environs d'Épinal dans les termes suivants : ' Abroutissement, anticipations dans les délivrances, outrepassement dans les
sapinières, coupes absolument dénuées de futaies : tels sont les fléaux auxquels ces forêts ont été exposées, ce qui en rend le
produit à peu près nul» (p . 41).
(2) Selon un rapport de 1834, la forêt domaniale de Bussang-St-Maurice compte 1 500 hectares de vides et clairières . Celle du
ban de Vagney est passée de 6 081 hectares en 1764 à 3 300 hectares en 1834, 2 339 hectares de bois et 3 113 hectares de pâtis
et essarts en 1862 (A .N . F
6348).
(3) Faiseau-Lavanne . — Recherches statistiques sur les forêts de la France . — Paris : Pinard, 1829 . — 100 p . Selon cet auteur, le
département des Vosges compte, en 1829, 6 hauts-fourneaux et 44 forges.
Munschina . — Rapport sur l'état des forêts . — Annales de la S .E.V., 1838, p . 442-453 . En 1838, dans les Vosges, les usines à feu
consomment 312 000 stères de bois, la production totale de bois s'élevant à 1,15 million de stères.
(4) A .D . Meurthe-et-Moselle . C 315 . — A propos des énormes quantités de bois consommées dans les usines à feu à la fin du
XVIII 0 siècle en Lorraine, l 'enquête sur le prix des bois en 1783 fournit un état statistique précis.
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J .P . HUSSON
des bois . Elle nous a laissé de multiples témoignages qui sont aujourd'hui de précieuses
références . De 1830 à 1900, la double préoccupation d'accroître les surfaces et d'augmenter la
qualité des bois figure le plus souvent en bonne place sur la liste des objectifs que la S .E .V.
veut promouvoir et récompenser . Grâce aux publications annuelles des primes et encouragements décernés, nous disposons d'un très grand nombre de témoignages qui permettent de
mieux connaître les actions menées par les personnels subalternes de l'administration forestière.
C'est grâce à leur volonté, à leurs capacités et à leur zèle que la forêt vosgienne s'est étendue
et améliorée pendant tout le cours du XIX° siècle.
De 1830 à 1900, la S .E .V . accorde, toutes distinctions confondues, 193 récompenses destinées
à souligner les mérites des forestiers, des particuliers et des communes qui ont participé au
projet d'amélioration des forêts . Elle propose des mentions « honorable » et décerne des
médailles de bronze et d'argent souvent accompagnées de primes . A titre exceptionnel, des
médailles de vermeil sont attribuées aux communes qui ont accompli un effort très important . A
partir de la fin du second Empire, est également décerné le prix du docteur Castel . Créé pour
commémorer le souvenir du fils du donateur, décédé garde général, il est attribué tous les
quatre ans à des forestiers particulièrement méritants.
Tableau I
Tableau décennal des gratifications attribuées par la S .E.V.
pour récompenser des travaux forestiers (1831-1900)
Récompenses attribuées
à des forestiers
1831-1840
1841-1850
1851-1860
1861-1870
1871-1880
1881-1890
1891-1900
17
23
14
16
27
19
22
138
Total
V
Récompenses attribuées
à des particuliers
ou des communes
13
7
9
6+3V
2+1V
10 + 2 V
2
55
médaille de vermeil.
Par ses efforts de promotion des personnels forestiers et par l'encouragement accordé aux
initiatives personnelles et municipales, les Annales de la S .E.V. représentent une mine très
intéressante de témoignages . Ces derniers permettent d'apprécier l'ampleur des travaux réalisés, de mesurer la diversité des comportements et l'évolution des mentalités face aux transformations de la science sylvicole . En dernier lieu, les rapports sur la distribution des primes
offrent l'occasion de rendre hommage aux gardes forestiers domaniaux et communaux, aux
brigadiers qui furent les maîtres d'oeuvre de ces transformations.
Le conservateur Munschina, membre titulaire de la S .E .V ., publie dans les Annales de 1838, un
rapport très remarqué sur l'état des forêts, ainsi que des données statistiques sur les travaux
exécutés (Annales de 1842, 1844, et 1845) . II montre l'ampleur des actions réalisées et mesure
la tâche qu'il reste à faire . Il attache un intérêt tout particulier à la circulaire préfectorale du
7 octobre 1834 qui autorise l'administration à vendre aux particuliers, à un très bas prix, de
jeunes plants provenant des forêts soumises . Parlant de ces dernières, l'auteur note que, depuis
1820, elles bénéficient d'améliorations très importantes : « On est parvenu, non sans grandes
difficultés, à repeupler des montagnes entières qui, depuis un temps immémorial, étaient
complètement déboisées, et ne représentaient aucun produit ».
484
Nature, loisirs et forêt
Tableau Il
Les travaux de repeuplement réalisés dans les forêts vosgiennes
entre 1820 et 1838 (en hectares)
Forêts communales
Forêts domaniales
Surface totale
reboisée
Part réalisée
par les gardes
4 468
5 916
864
2 220
Sources : Annales de la S .E .V ., 1838, pp . 442-453.
Pour la période 1830-1860, les Annales montrent que la priorité fut accordée à la reconquête
des espaces incultes . L'oeuvre de reforestation revêt davantage une dimension quantitative que
qualitative . L'opinion publique encourage l'énorme effort entrepris par les forestiers pour repeupler les pentes, friches, terres vagues, parcours, communaux, paquis, chaumes et feignes, en
espèces forestières de qualité, et y collabore . La reforestation s'identifie à la lutte contre
l'érosion (5) . Les Annales publient plusieurs articles sur ce sujet (5 ), en particulier la communication de Mathieu sur les semis réalisés dans la forêt communale d'Épinal (1826), celle de
Munschina, celle de Gravier sur la nécessité de reboiser les sommets et pentes rapides des
montagnes des Vosges (1846) et les comptes rendus des travaux d'Évon (1846), propriétaire
foncier qui encouragea constamment la politique de reforestation et la diffusion des résineux
dans les Vosges . Des progrès spectaculaires sont réalisés pendant la période de la Monarchie
de Juillet . Les bois abroutis sont recépés, clairières et vides ensemencés . Les essais du Laricio
et du Pin weymouth réussissent . La vaine pâture recule (".
L'analyse des statistiques conforte l'impression qui ressort de l'étude des récompenses attribuées pour encourager le développement forestier . Au vu des bilans présentés, il apparaît, que
dans le département des Vosges plus qu'ailleurs, et principalement dans la zone montagnarde,
la politique de reforestation fut bien acceptée et comprise . Encouragée précocement, elle obtint
des résultats rapides et décisifs j8i . Ainsi pour l'année 1838, les Annales souligent que 1 075
hectares sont repeuplés dans les forêts domaniales et communales . En chiffres arrondis, ce
labeur représente le replant de 846 000 brins et l'utilisation de 295 tonnes de semences . Les
gardes forestiers ont effectué, seuls, des travaux sur 350 hectares, les usagers et les communes
ont repeuplé, à leurs frais, 358 hectares.
Les rapports des récompenses décernées par les Annales permettent de mesurer l'efficacité du
travail accompli au niveau des individus . En 1839, Célestin Moltano, brigadier à Lubine, reçoit
une médaille de bronze pour avoir « repeuplé, seul, 24 hectares de vides où il a planté 27 500
brins et utilisé 738 kg de semences".
En 1842, le brigadier Lecomte de Bussang reçoit une médaille d'argent pour avoir depuis 1837
supervisé l'ensemencement ou le repiquage en Épicéas de 140 hectares . Ces deux exemples
pris parmi les quelque 138 forestiers récompensés entre 1830 et 1900 prouvent le dynamisme
de ces personnels . L'étude de tous ces cas, auxquels il faut ajouter 55 particuliers ou communes, permet d'obtenir une vue synthétique et évolutive du rôle des personnels forestiers, de
leurs réalisations, des techniques adoptées, des relations constructives ou conflictuelles entretenues avec les populations.
(5) Vogt (J .) . — L'érosion des sols par les eaux de fonte, l'exemple de la région de St-Dié en 1784 . — Annales de la S .E.V., 1977,
pp . 277-284.
(6) De 1826 à 1848, la S .E .V . publie 15 articles qui traitent des questions forestières de 1849 à 1900, sont imprimées 8 autres
communications.
(7) A.D . Vosges . M 3 . — En 1833, les forêts domaniales de l'inspection de St-Dié couvrent 44 478 hectares et seuls 3 224 hectares
sont grevés de droits d'usage . Certains exemples prouvent que l'attachement des populations au maintien des traditions usagères
peut être fort tardif . Ainsi, lorsqu'en 1858, les habitants du Valtin sont dépossédés de leur droit de parcours, ils préfèrent plutôt
disposer d'un terrain vague de 200 ha que d'un cantonnement de foret.
(8) Chantre de la conversion, Lorentz fut notamment en poste à St-Dié avant de devenir le premier directeur de l'École forestière
de Nancy en 1824 .
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J.P . HUSSON
C'est dans la reconquête par la forêt des espaces stériles 191 que les gardes s'illustrent le mieux.
En 1831, les brigadiers Conty et Villemin, dépendant de l'inspection d'Épinal, sont récompensés
pour avoir surveillé le repeuplement par semis de 121 hectares en résineux et 16 hectares en
feuillus . En 1843, le jury félicite Jacques Clausse, brigadier à Martinvelle ; il a repeuplé en
résineux 10 hectares de vides existants dans les forêts soumises à sa garde . Par leur ténacité,
certains forestiers aboutissent à un palmarès impressionnant de réalisations . De 1833 à 1840, le
brigadier Marceloff agrandit la forêt d'Housseras de plus de 100 hectares . En 1859, sur avis de
l'inspecteur et du garde général de Remiremont, le garde communal Demangeon reçoit une
médaille d'argent pour avoir reconquis 100 hectares de vides dans les forêts du Tholy.
Si la S .E .V . encourage et récompense les efforts les plus méritants en faveur du reboisement,
son action doit être nuancée . En effet, pendant toute la période considérée, la S .E .V . couronne
également chaque année des opérations de défrichements . Après 1850, cette question devient
même la préoccupation première de la S .E .V . et les récompenses attribuées aux reboiseurs
tendent à diminuer . Les rapports sur les questions mises au concours permettent de connaître
les méthodes sylvicoles utilisées et d'esquisser leur évolution . Les comptes rendus des travaux
primés présentent en effet une synthèse des documents fournis par les récipiendaires, principalement les rapports des supérieurs hiérarchiques ou des mairies . Il arrive que ces documents
soient même reproduits in extenso en annexe . Nous disposons donc là d'un outil de travail
remarquable qui permet de mesurer les qualités techniques du personnel forestier et ses
facultés d'adaptation face aux principaux problèmes sylvicoles de l'époque dans les Vosges :
l'essor des essences résineuses, la mise en place de nouvelles techniques de semis et plantations, le passage à la conversion, la nécessité d'ouvrir des chemins de desserte pour la vidange
des bois etc . ..
A la lecture des témoignages recueillis, il apparaît que tout en encourageant la promotion des
résineux, les forestiers du début du XIX° siècle poursuivent dans l'ensemble une politique
favorable à la diversification des essences . Ainsi en 1832, le Spitzemberg est ' replanté en
Mélèzes, Hêtres, Chênes et autres espèces" . En montagne, ces espèces mêlées aux Épicéas et
aux Bouleaux sont communément utilisées pour repeupler les vides.
Les versants dégradés couverts de rapailles sont transformés par les gardes les plus perspicaces . En 1843, le garde Laurent recueille 250 kg de graines de Sapins qu'il sème sur 6 hectares
couverts de Chênes rabougris . Une semblable volonté de diversifier les essences apparaît dans
le bilan très impressionnant qui est à l'actif du brigadier Durin . De 1827 à 1849, il a fait
repeupler 166 hectares avec 38 tonnes de glands, 2 340 litres de faînes, 166 000 brins de Hêtres,
129 400 Épicéas et 5 300 Mélèzes.
Les travaux présentés insistent sur la qualité des semis ou des plantations effectuées et sur la
préparation des terrains les plus défavorables (pentes exposées à l'adret, zones mal drainées).
Une multitude d'exemples confirme le sens pratique et l'esprit d'entreprise des gardes . Par
souci de ménager les deniers de l'État, ils multiplient les pépinières . En 1865, le garde de
Relanges est primé pour avoir créé une pépinière de 20 ares qui permet le repeuplement des
bois de son triage . Les gardes assurent également le ramassage des glands 101 et des faînes.
Chapuy, garde à Uzemain, trouve une solution au reboisement en exposition sud . Il préconise
d'appuyer contre le plant une motte de terre ou une pierre, qui joue le rôle d'écran 111 . Son
(9) En préambule au rapport des récompenses décernées en 1836 figure ce texte : « Ce sont les terrains vains et vagues, d'une
inclinaison rapide, les monts nus et décharnés que la société désire surtout voir emplantés . La réapparition d'arbres sur ces lieux
déserts et d'un aspect si triste fixera derechef les nuages, régularisera les saisons et ne permettra pas à un sable stérile d'envahir le sol productif de la vallée ».
(10) En 1835, le garde Lambert du triage de Francogney est récompensé pour avoir, entre autre, ramassé et planté 4,6 tonnes de
glands.
(11) En 1883 . la S .E .V . met a l'honneur le garde communal Fixary et le brigadier J . François pour leur technique de plantation par
pots réalisée en forét de Liffol-le-Grand . De grosses pierres sont placées autour du plant, la plus grosse étant plantée au midi.
Elles empéchent la croissance de l ' herbe et atténuent le risque de déchaussement par le gel.
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Nature,
loisirs
et
forêt
mérite est récompensé en 1872 par une médaille d'argent . On peut également rappeler l'heureuse initiative du garde Hel de Saint-Rémy qui fait ouvrir 100 km de bandes de labour pour
favoriser l'ensemencement naturel (1876) et le travail des gardes-terrassiers Perrin et Janot qui
assainissent par drainage 100 hectares de feignes situés en forêt d'Épinal (1861).
Bien que les rapports de la S .E .V . insistent surtout sur les réalisations les plus spectaculaires, ils
n'occultent pas les problèmes sylvicoles fondamentaux, en particulier l'adoption et la diffusion
de la conversion, surtout pendant la difficile période de transition et de mise à l'épreuve du
code forestier (1827-1870) . Les Annales travaillent à la vulgarisation des travaux sylvicoles . En
1866, elles présentent l'ouvrage de Putton, alors sous-inspecteur à Remiremont : « L'aménagement des forêts, conduite et direction de l'exploitation des forêts » . Le brigadier Durin compte
parmi les pionniers des nouvelles méthodes sylvicoles . En 1849, il pratique déjà depuis 22 ans
les éclaircies sur 200 hectares des forêts communales d'Épinal, Jeuxey et Deyvillers . Mais il
semble représenter un cas isolé . La plupart des gratifications qui récompensent des opérations
de conversion apparaissent après 1860 112 ' . En 1876, une médaille d'argent est décernée à J.
Leclerc, qui a opéré la conversion de 114 hectares de taillis-sous-futaie dans les forêts du ban
d'Étival et à Mulot, brigadier à Harol.
L'analyse des documents publiés par la S .E .V . montre qu'il n'y a pas de continuité chronologique dans les relations entretenues par celle-ci avec les forestiers et les sylviculteurs . Seules les
publications de la première moitié du siècle présentent une grande richesse de témoignages.
Pour cette période, le consensus semble total entre les deux parties, la nécessité de reboiser
etant perçue par tous comme un bien d'intérêt public . Dans la seconde moitié du XIX" siècle, la
situation apparaît différemment, car la S .E .V ., qui représente l'opinion des classes dirigeantes "3"
se désolidarise des questions forestières qui revêtent un aspect complexe et technique . Il n'est
donc pas surprenant que les témoignages publiés deviennent moins riches qu'au cours de la
période précédente et qu'ils soient l'occasion de développements moins longs dans les
colonnes des Annales.
Les rapports de la S .E .V . ne se réduisent pas à un bilan des travaux sylvicoles réalisés . Ils
permettent également de mieux cerner la personnalité des employés forestiers subalternes, de
mesurer leur probité et leur sérieux . Le bilan global apparaît élogieux . Efficacité, sens de
l'organisation, labeur, prévoyance sont des qualificatifs qui reviennent constamment pour parler
de ces hommes . Leur mérite est d'autant plus grand que les traitements alloués apparaissent
fort modestes " 4j . Il est cependant à craindre, principalement pour la première moitié du
XIX° siècle, que la situation décrite dans les rapports soit rarement rencontrée et que les cas de
vénalité soient très fréquents . Parmi les documents consultés aux archives, les mises en garde
apparaissent fréquemment . Ainsi en septembre 1828, le directeur général des Forêts écrit au
préfet des Vosges : « Un garde peu rétribué cherche d'autres moyens d'existence pour se les
procurer et délaisse son triage, les bois restent abandonnés aux délinquants -( 15 '.
Les travaux les plus importants (16' sont réalisés quand les personnels occupent longtemps le
même poste, ce qui se produit très souvent . Par exemple, le brigadier Villaume, domicilié à
Doncières depuis 1823, repeuple 60 hectares de vides en 25 ans de service.
(12)A.D . Moselle . 5P. 7 .
La situation forestière du departement des Vosges parait très satisfaisante . De 1858 a 1869, sont
réalises les cantonnements de 57 forêts, couvrant 56 926 hectares . Le taillis représente a peine 2 % de la surface des forêts
domaniales, contre 23 % en Moselle . 27 % en Meuse et 21 % dans la Meurthe.
(13)Dans la seconde moitié du XIX° siècle, l'essor des industries textiles tend a modifier l'origine sociale des membres de la
S .E.V. Dès lors, les encouragements de cette société se portent sur de nouveaux aspects (inventions mecanrques, chimie etc . . .).
Les notables ruraux et les propriétaires fonciers tendent a diminuer en nombre et en influence.
(14)Buttoud (G .) .
L'Etat forestier . — Nancy E .N .G .R .E .F, 1983 . — 691 p . Voir la figure 23 page 324 evolution comparée des
traitements annuels des principales catégories de personnels forestiers de 1801 a 1913.
(15)A .D . Vosges . 80P . 20 . — La même source indique que les gardes de l ' inspection de Remiremont gagnent en octobre 1815 de
35 a 55 F . par mois.
(16)La meilleure synthèse lorraine relative a la question des reboisements est certainement celle de P . Hergott . — Le reboisement
dans l 'arrondissement de Toul . — Nancy Imhaus, 1911 . — 331 p.
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J.P . HUSSON
Bénévolat et dévouement sont nécessaires à ces réalisations et paraissent ne pas manquer à
ces hommes zélés . Des gardes occupent leur temps libre à poursuivre les travaux entrepris.
Ainsi, selon les termes du rapport de 1834, J . Clausse, brigadier à Martinvelle, a repeuplé les
vides existants dans les bois relevant de sa surveillance , . une grande partie de son propre
mouvement et à ses frais" . En 1837, Noël, brigadier à Vioménil, est félicité pour avoir planté à
ses frais 15 000 brins de Hêtres entre 1829 et 1832, ensemencé 3 hectares de terrains vides en
glands et faînes et créé un semis de 5 hectares de Pins sylvestres . Ce dévouement s'accompagne d'un sens aigu des réalités locales.
Sans mettre en doute la bonne foi des rédacteurs des Annales qui cherchent à récompenser les
personnels les plus capables, il est cependant à craindre que les cas présentés ne soient dans
la réalité que d'heureuses exceptions . Le caractère alors essentiellement répressif et policier de
la fonction de garde ou de brigadier forestier apparaît totalement occulté alors que les relations
entretenues par ces hommes avec les campagnards sont principalement des rapports de force
et de contrainte . Les personnels récompensés entretiennent des relations positives et constructives avec les administrés . Ils usent de la négociation et des compromis pour amener les
communautés à comprendre le bien-fondé de la reforestation et s'ingénient à trouver des
solutions financières peu coûteuses pour réaliser les travaux . L'adhésion des populations à leur
cause est la plupart du temps due à une action conjointe avec les maires, les curés et les
instituteurs . Le rôle de ces derniers apparaît remarquable " 6) , principalement après 1880, alors
que Muel, inspecteur des Forêts, assure le cours de sylviculture à l'École Normale de Mirecourt "''.
La S .E .V . ne s'est pas trompée sur le rôle particulièrement décisif des municipalités . Elle a
décerné aux communes les plus méritantes une médaille de vermeil . Ainsi, en 1881, la ville
d'Anould obtient cette distinction pour avoir comblé 58 hectares de vides et repeuplé 142 hectares de friches . Dès 1833, la ville de Bruyères est primée pour avoir gagné à la forêt
250 hectares ' qui n'étaient couverts que de bruyères et ne représentaient qu'un aspect hideux".
Pour réaliser ces travaux qui représentent le plus souvent des centaines, sinon des milliers, de
journées de travail 1181 , les forestiers doivent à la fois obtenir le soutien des populations locales,
qui forment la main d'oeuvre indispensable, et ménager les deniers de l'État, ou plus encore des
communes . Ils réussissent ce double objectif en utilisant le système du troc . Ils accordent aux
populations la libre disposition de produits forestiers secondaires, tels que les souches, les
bruyères, les genêts, etc . . . et bénéficient en échange d'un certain nombre de journées de travail
gratuit 1191 . Ce système qui permet d'établir des transitions préparant l'extinction des usages,
s'avère particulièrement efficace dès lors qu'il s'agit de reboiser des espaces communaux . Ainsi
en 1845, le garde communal de la Croix-aux-Mines est récompensé pour avoir reboisé 75 hectares en l'espace de trois ans grâce au travail des habitants « qui en compensation et sous sa
surveillance arrachaient l'herbe et extrayaient des souches » . En 1865, Kranz, maire de SaintNabord, use d'un procédé voisin en faisant décider la vente des écorces de la coupe affouagère
pour payer le reboisement de 113 hectares . En 1868, Maurice, maire de Fresse, imite son
collègue en interdisant le vain pâturage et en vendant l'herbe aux riverains de la forêt pour
payer les travaux de reboisement de 43 hectares de friches communales.
De tels exemples de coopération aboutissant à la réalisation de travaux qui enrichissent les
générations à suivre, correspondent à des situations assez rares . La réalité globale apparaît fort
(17) Ces cours réunis en un volume intitulé Notions de sylviculture ., reçoivent de la S .E .V . une mention tres honorable en 1884.
(18) En 1842, les travaux réalisés dans le cantonnement de Ramonchamp sont estimés à 12 000 journées de travail par an.
(19) De nombreuses sources confirment le recours à ce moyen . En 1822, le conservateur d'Épinal écrit au maire de Bussang : Il
est d'expérience que le meilleur moyen d'opérer le repeuplement des vides, c'est de les concéder à temps a des personnes
solvables, à charge par les adjudicataires de les remettre après le délai qui sera fixé, ensemencés et emplantés« (A .D .V . 99 P1).
En 1855, la commune d ' Autigny-la-Tour repeuple 45 hectares en Épicéas grâce à des prestations obtenues en échange de
concessions de menus produits (A .N . F 10 6348) .
488
Nature, loisirs et forêt
différente (20) , faite le plus souvent d'oppositions, marquée par l'incompréhension ou ponctuée
par des crises violentes qui opposent l'administration forestière et les populations rurales . Par
son objectif, qui est de récompenser les agents les plus performants, la S .E .V . ne s'est que très
rarement faite l'écho de ces aspects négatifs . En plus de 70 ans, les rapports ne consignent que
deux indices évoquant ces tensions et ces crises . En 1841, le garde Laurent de Gerbamont
reçoit une médaille de bronze pour avoir gagné 75 hectares de vides dans la forêt domaniale,
bien que ses travaux aient été ' d'abord entravés par les habitants des métairies voisines qui
détruisaient ses semis » . Dans le rapport introductif de 1853, le rédacteur déplore que
d'anciennes habitudes font encore obstacle au reboisement des communaux en friches . En
1873, la S .E .V . récompense le garde communal d'Igney deux fois jeté à la Moselle par des
délinquants.
Au début de la III° République, les Annales sont gagnées par l'esprit de la revanche . Le
département est particulièrement marqué par le traumatisme né de la partition de 1879 . Aussi, la
S .E .V . met à l'honneur les qualités patriotiques et les actions militaires des personnels forestiers
locaux ou repliés d'Alsace-Lorraine . C'est le cas du garde J .J . Halter installé à Luvigny.
Brigadier à Haguenau, il a opté pour la France et s'est illustré pendant la guerre en cachant des
soldats qui ont pu rejoindre le fort de Bitche . Lors de la remise du prix Castel, le rédacteur du
discours qualifie les forestiers de ' dévoués et modestes collaborateurs, sentinelles avancées qui
veillent sur les frontières de la patrie ,> . En 1890, est récompensé un autre Alsacien optant : c'est
le brigadier Moser, qui, depuis 1870, a récupéré 27 hectares dans la forêt de Rudlin et reboisé
10 hectares à La Bresse.
Pour la période 1830-1900, les comptes rendus des récompenses accordées par la S .E .V . sont
un outil d'investigation original . Ils permettent une meilleure approche du groupe social formé
par les forestiers, et éclairent d'un jour nouveau le bilan des travaux réalisés . Le caractère
exemplaire des cas retenus exclut cependant toute généralisation . Malgré la richesse des
contenus et la continuité des publications, les rapports de la S .E .V . ne peuvent être considérés
que comme une source annexe à cette étude.
En ayant volontairement limité à l'exploitation d'une seule source la présentation des personnels
forestiers subalternes au XIX° siècle dans les Vosges (21) , je n'ai fait qu'effleurer un sujet au
demeurant fort vaste et passionnant . Difficiles d'accès et encore trop souvent mal protégés de
l'indifférence et des injures du temps, les carnets des gardes forestiers apparaissent comme une
source essentielle (22) mais encore très inégalement exploitée pour contribuer à une meilleure
connaissance de ces hommes de terrain qui, avec efficacité et modestie, contribuèrent au
redressement forestier .
J .P . HUSSON
Agrégé de Géographie
CENTRE RÉGIONAL DE FORMATION
5, rue M . Dorr
54000 NANCY
(20) Archives du ministère de l ' Agriculture, dossier 301, grand format- En 1860, la description de la forêt domaniale du ban
d'Harol reste faite dans les termes suivants : c 'est un ,« mélange confus de tous âges, de tous les états de peuplement,
entrecoupé de parties ruinées et envahies par les bois blancs et bruyères
(21) Il s'agit a l'origine d'une communication présentée au séminaire «Jalons pour une histoire des gardes forestiers r,
E .N .G .R .E .F ., Nancy, 20 et 21 septembre 1984.
F1° des archives nationales ainsi que les dossiers de la mission des
(22) Les séries P et U des archives départementales, la série
archives de la rue de Varenne permettent de compléter cette approche.
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R .F.F. XXXVIII - 5-1986
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