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DE SCOLYTES ET LE DU PIN LA

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DE SCOLYTES ET LE DU PIN LA
LES ATTAQUES DE SCOLYTES
ET LE DÉPÉRISSEMENT
DU PIN SYLVESTRE
DANS LA RÉGION
PROVENCE-CÔTE-D'AZUR
F . LIEUTIER - T . FAURE - J . GARCIA
MEN
Après les ravages récents causés par les incendies, les forêts du Midi sont à nouveau la proie
des insectes . On se souvient bien sûr du dépérissement généralisé du Pin maritime dans les
massifs du littoral de la région Provence-Côte-d'Azur, il y a plusieurs années, sous les attaques
massives d'une cochenille Matsucoccus feytaudi (Carle, 1973 ; Schvester et Demolin, 1984) . Les
problèmes que nous présentons sont cependant tout autres . Les responsables sont maintenant
les Scolytes sur le Pin sylvestre.
LOCALISATION ET IMPORTANCE DES DÉGÂTS
Toute la partie Ouest de la zone du Pin sylvestre en Provence-Côte-d'Azur est touchée, puisque
nous avons pu observer des taches de dépérissement depuis la région d'Aups à l'ouest jusqu'à
la région d'Escragnolles à l'est, et depuis le nord de Monferrat au sud jusqu'à Collongues au
nord . dans une zone altitudinale variant de 700 à 1 500 m . La zone la plus touchée est le Nord
du département du Var . Les taches de dépérissement se comptent par milliers ; beaucoup
d'entre elles sont localisées sur les crêtes ou sur les versants Nord . Dans le seul Haut-Var,
région de Comps-sur-Artuby, il en a été recensé plus de 350 totalisant 62 ha détruits . Les
volumes de bois perdus représentent environ 2 800 m 3 soit 45 m 3 /ha (principalement de trituration) actuellement en majorité non commercialisables . La faiblesse de ce chiffre s'explique par le
fait que de très nombreuses forêts de Pin sylvestre sont directement issues de l'exode rural et
sont des peuplements pionniers âgés de 30 à 40 ans seulement . Il conviendrait donc d'ajouter
aux volumes bruts perdus la perte représentée par l'accroissement futur de ces arbres en
dehors de tout dégât.
La taille des atteintes varie de quelques dizaines de mètres carrés à 50 ares . À l'intérieur de ces
taches, toutes les classes d'âge et toutes les catégories sociales sont touchées . Le feuillage des
arbres commence à jaunir, puis roussit et finit par tomber, cette évolution s'étalant sur un peu
moins d'un an . Dans tous les cas, c'est le Pin sylvestre qui supporte les attaques . Nous avons
pu observer quelques dégâts sur le Pin noir dans le Nord de l'aire de dépérissement, mais il
s'agissait d'arbres situés en bordure d'un foyer de dépérissement de Pins sylvestres.
224
Biologie et foret
LES
INSECTES
RESPONSABLES
Les Scolytes sont bien connus des forestiers . Ils pénètrent sous l'écorce des arbres et les
femelles pondent leurs oeufs le long de leur galerie de forage (galerie maternelle), dans de
petites encoches qu'elles ont creusées avec leurs mandibules . Les larves éclosent et, pour
s'alimenter, forent des galeries larvaires perpendiculaires à la galerie maternelle, puis se nymphosent dans une loge nymphale . Le jeune adulte issu de la nymphe se nourrit quelques temps
sur place avant d'être apte à l'envol pour attaquer un nouvel arbre et s'y reproduire.
D'après l'ensemble de nos observations, nous attribuons la responsabilité des dégâts actuels à
l'Acuminé Ips acuminatus . En fait, deux espèces sont observables : le Sténographe lps sexdentatus qui se développe dans les parties de l'arbre à écorce épaisse (moitié inférieure du tronc),
et l'Acuminé que l'on trouve dans les parties à écorce fine (moitié supérieure du tronc et
branches) . La présence du Sténographe dans la zone inférieure du tronc de certains arbres
morts, donc dans une zone très facilement accessible à l'observateur au sol, a pu laisser penser
que cette espèce était l'auteur des dégâts . Cependant, nos observations effectuées dans des
taches réparties sur la totalité de l'aire du dépérissement, avec une attention plus approfondie à
sa zone centrale (région de Comps-sur-Artuby), montrent que :
— Dans les arbres à feuillage jaunissant (attaques récentes), seul l'Acuminé est présent,
dans la partie haute du tronc, laquelle porte alors de minuscules trous de pénétration, signes
des attaques réussies . Sous l'écorce, on observe le plus souvent de jeunes adultes en maturation (observations d'octobre) . Des coupes transversales à ce niveau montrent un bleuissement
important de l'aubier sur toute son épaisseur . Nous n'avons dans ce cas jamais observé de
Sténographes dans la partie basse du tronc, laquelle apparaît au contraire encore en sève et ne
présente aucun bleuissement.
— Dans les arbres à feuillage roux (attaques plus anciennes), la partie haute de l'arbre est
percée de multiples trous dont la densité est nettement supérieure à ce que l'on observe sur les
arbres à feuillage jaune . Ce sont les trous de sortie des insectes qui ont déjà quitté l'arbre . De
fait, sous l'écorce, on n'observe plus d'Acuminés adultes, si ce n'est un ou deux retardataires.
La partie basse du tronc contient parfois de faibles populations de Sténographe en évolution, au
stade nymphal ou adulte immature . La coupe transversale à ce niveau montre des taches plus
ou moins importantes de bleuissement dans l'aubier.
Photo 1
Tache de dépérissement de Pins sylvestres dans la région de Comps-sur-Artuby
Photo F. LIEUTIER
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T.
FAURE -
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GARCIA
— Sur les arbres secs sans aiguilles, aucun insecte ne peut être retrouvé, mais l'on observe
en hauteur les traces des galeries très nombreuses de l'Acuminé ainsi qu'à la base celles du
Sténographe, à une densité parfois élevée également.
Ces observations prouvent que l'Acuminé attaque actuellement le premier, massivement, et qu'il
est bien le responsable des dégâts actuels, jouant lors de cette pullulation le rôle de ravageur
primaire puisque même des arbres nettement dominants peuvent être tués . Il est suivi, à une
génération d'intervalle à peu près, par le Sténographe qui montre ici les caractéristiques d'un
ravageur à tendance secondaire . D'après les observations effectuées au printemps 1987 par l'un
d'entre nous (T . Faure), il n'est cependant pas impossible que le Sténographe ait joué dans
quelques foyers un rôle plus important au début du dépérissement, les attaques des deux
espèces ayant alors pu être simultanées . Dans ces cas, grâce à son potentiel de multiplication
très élevé, l'Acuminé aurait ensuite pris le dessus.
Une présentation des Scolytes, mis en cause ici, a déjà été effectuée précédemment dans cette
revue (Lévieux et al., 1985) . Nous rappellerons simplement qu'lps acuminatus ne dépasse pas
4 mm de long, alors que lps sexdentatus atteint 8 mm . Les galeries maternelles du premier sont
disposées en étoile à tendance longitudinale, autour de la chambre d'accouplement ; il possède
deux générations principales par an ; l'amorce d'une troisième est possible en année particulièrement chaude . En outre, d'après les études effectuées en région Centre par Vallet (1982), il a
très régulièrement de nombreuses générations-soeurs (pontes successives d'une même femelle
après réémergence) . Cela lui confère un potentiel de multiplication élevé et explique l'existence
de vols pendant toute l'année, à côté des deux vols principaux de mai-juin et août correspondant à l'émergence des deux générations principales.
C'est la deuxième épidémie récente d'Acuminé signalée en France ; la première a eu lieu en
région Centre, également sur Pin sylvestre, de 1975 à 1977 (Perrot, 1977 ; Lieutier et al., 1984).
LES MÉCANISMES DE LA MORT DES ARBRES
Il faut bien reconnaître que l'on ne sait pas actuellement ce qui provoque la mort des arbres
dans le cas d'une attaque de Scolytes en général . Il est certain que le ceinturage mécanique du
tronc au niveau du phloème, par les galeries adultes et larvaires des insectes, ne suffit pas . Des
expérimentations effectuées en région Centre sur Pin sylvestre nous ont en effet montré que ni
le retrait artificiel d'une couronne de phloème, ni même le cerclage à la tronçonneuse de l'aubier
jusqu'à une profondeur de 2 à 3 cm (pour des arbres de 50 à 75 cm de circonférence), ne
provoquaient la mort rapide de l'arbre (Lieutier et Garcia, observations non publiées) . Dans le
cas d'un cerclage de fin d'hiver ou de début de printemps par exemple, il faut attendre le
printemps de l'année suivante pour voir les premiers symptômes de jaunissement du feuillage,
qui correspondent d'ailleurs à des attaques nouvelles de l'Hylésine Tomicus piniperda et du
Sténographe . Dans le cas d'arbres tués par les Scolytes en revanche, le jaunissement est visible
dès un à deux mois après l'attaque.
La plupart des Scolytes des conifères transportent, sur leur cuticule ou dans des organes
spécialisés, les spores de divers champignons, principalement du genre Ceratocystis, qu'ils
inoculent à l'arbre lors de l'attaque . C'est le cas de l'Acuminé ; les champignons associés à cet
insecte et prélevés dans les foyers de dépérissement du département du Var sont en cours
d'étude à l'INRA.
L'existence d'un bleuissement important du bois atteignant toute l'épaisseur de l'aubier dans les
arbres récemment attaqués par l'Acuminé a été rapportée ci-dessus . Nous avons pu en outre
vérifier par culture au laboratoire que ces zones bleues correspondaient à la présence de
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Biologie et forêt
Photo 2
Vue par transparence d'une section transversale du tronc
(partie supérieure) d'un Pin sylvestre attaqué par lps
acuminatus. La zone bleuie de l'aubier contenant
Ceratocystis est opaque.
Ceratocystis ; elles correspondent aussi à des
zones où la conductivité du bois pour l'eau est
sans doute devenue très réduite, voire nulle, comme l'illustre par exemple l'observation par transparence d'une fine rondelle de bois (photo 2) . Il est
bien tentant dans ces conditions d'expliquer le jaunissement du feuillage et la mort de l'arbre par un
arrêt de l'alimentation en eau du houppier, dû à la
présence de Ceratocystis dans l'aubier . Cet arrêt
pourrait être causé par une obstruction des trachéides du bois ou par une perturbation des mouvements de l'eau sous l'influence de toxines, comme dans le cas de la maladie des Ormes par
exemple (Pinon, 1976 ; Strobel et Lanier, 1981) . Les
attaques d'Acuminé ayant lieu dans les parties
hautes du tronc, on expliquerait également de cette
manière que la partie basse encore alimentée en
Photo F. LIEUTIER
eau reste vivante alors que le feuillage est jaune . Il
importe évidemment de vérifier ces hypothèses, en particulier dans le cas d'Ips acuminatus . La
réalité de l'action mortelle des Ceratocystis lors d'attaques de Scolytes n'a en effet jamais été
clairement démontrée chez les conifères, bien que dans plusieurs cas, il ait été possible de
provoquer la mort de diverses essences par inoculations artificielles de Ceratocystis provenant
des galeries de Scolytes (Bramble et Holst, 1940 ; Mathre, 1964 ; Horntvedt et al ., 1983, entre
autres) . La connaissance des mécanismes conduisant à la mort de l'arbre est un des aspects
des recherches menées sur les Scolytes du Pin sylvestre à l'INRA.
LES POSSIBILITÉS DE RÉSISTANCE DES PEUPLEMENTS
Il ne faudrait toutefois pas croire que les arbres subissent passivement les attaques de Scolytes.
Comme tout être vivant, le Pin sylvestre est capable de se défendre naturellement face aux
attaques de l'Acuminé . Dans les foyers de dépérissement du Nord du Var par exemple, il n'est
pas rare de remarquer certains arbres au feuillage bien vert, alors que tout autour d'eux leurs
voisins dépérissent . Sans aucun doute, ces arbres ont subi des attaques et y ont résisté . De
fait, l'examen minutieux de la partie supérieure de leur tronc montre toujours qu'ils portent des
quantités plus ou moins importantes de cônes de résine percés d'un trou (photo 3, page 229).
Ces cônes percés traduisent l'intensité de la lutte entre le végétal se défendant en sécrétant des
résines et l'insecte exerçant son activité de forage (Lieutier, 1988) . II en est souvent de même
des arbres situés à la périphérie des taches, bien que la densité des cônes de résine y soit
généralement plus faible que sur les arbres verts situés à l'intérieur . À l'emplacement de ces
cônes de résine, dans le phloème et souvent même à la surface de l'aubier, on observe toujours
des galeries avortées d 'Acuminés, variant de la simple piqûre jusqu'à un système bien constitué
possédant chambre d'accouplement et galeries maternelles et pouvant atteindre 5 à 6 cm de
long (photo 4, page 229) . Les tissus végétaux situés autour de ces galeries avortées sont
localement imprégnés d'une grande quantité de résine, manifestation des capacités de défense
de l'arbre et cause de l'échec des attaques . Dans le cas des Pins sylvestres tués, on n'observe
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pas ces phénomènes, ce qui signifie que les Acuminés et leurs champignons associés ont réussi
à dominer les réactions de défense de l'arbre et à vaincre celui-ci.
La réussite ou l'échec des attaques des Scolytes sur conifères en général semble résulter en
effet de l'issue du combat entre les réactions de défense de l'arbre et la population d'insectes
(Berryman, 1972 ; Raffa et Berryman, 1983 ; Lieutier et Lévieux, 1985) . Cette issue serait
conditionnée par l'état de santé du végétal d'une part, la densité des attaques qu'il supporte
d'autre part . Quand l'arbre est attaqué par les Scolytes, la présence de l'insecte en forage et de
ses Ceratocystis associés provoque, de la part du végétal, une synthèse et une sécrétion locales
importantes de résine, autour de la zone d'attaque . Quand les attaques sont peu nombreuses,
cette réaction résinique a pour effet de rejeter l'insecte au dehors ou de le tuer, et d'arrêter la
croissance du champignon . Ainsi, nous avons fréquemment observé des Acuminés morts dans
les galeries avortées citées précédemment . Toutefois, la synthèse de résine est très coûteuse en
énergie et l'on conçoit que, selon son état de santé, un arbre soit capable de supporter un
nombre plus ou moins élevé d'attaques avant de succomber . Dans ces conditions, le seuil
critique de densité d'attaques, au-delà duquel l'arbre est vaincu, varie selon les arbres, et est
plus élevé pour un sujet en bonne santé disposant de réserves importantes que pour un sujet
déficient . Dans le cas d'attaques très nombreuses cependant, même les arbres en bonne santé
et à seuil élevé pourraient être vaincus (cas des pullulations) . En ce qui concerne les dégâts
présents, les Pins sylvestres ayant résisté aux attaques d'Acuminés sont donc sans doute, soit
des arbres à seuil très élevé que les niveaux de populations d'Acuminé n'ont pas encore atteint
(arbres situés à l'intérieur des taches), soit des arbres à seuils divers mais ayant subi de faibles
densités d'attaques (périphérie des taches).
L'ÉVOLUTION DE L'ÉPIDÉMIE
En temps normal, quand les populations de ravageurs sont peu nombreuses, elles ne peuvent
atteindre les seuils critiques de densité d'attaques de la grande majorité des arbres . Les
Scolytes se multiplient alors sur des arbres à seuils extrêmement faibles (arbres très dominés et
de toute façon condamnés) ou sur des chablis, tous ces arbres réagissant très peu ou pas aux
attaques . Le nombre de tels sujets favorables à l'installation des insectes et à leur multiplication
étant normalement très réduit en forêt, les populations sont naturellement limitées par la
quantité de nourriture disponible et ne peuvent croître . Elles se trouvent alors en phase
endémique.
En Provence-Côte-d'Azur, nous avons constaté que la mortalité touchait toutes les catégories
d'arbres (âges et classes sociales) . On peut donc penser (sauf cas particulier rapporté cidessus) que les populations d'Acuminé ont atteint un niveau tel qu'il leur permet de dépasser
les seuils critiques de densité d'attaques de la majorité des arbres . Il n'y a donc plus de frein à
la croissance exponentielle des populations puisqu'elles trouvent alors toute la nourriture nécessaire à leur multiplication . Nous sommes donc bien dans cette région face à des populations
épidémiques d'Acuminé.
Bien qu'on ne puisse l'affirmer dans tous les cas, il nous apparaît, d'après nos observations,
que dans les taches récentes et de faible dimension, les arbres roux ont le plus souvent une
taille élevée, les arbres dominés ayant alors un feuillage jaune . De même, lorsque la tache est
constituée seulement de quelques arbres au feuillage jaune, ceux-ci possèdent le plus souvent
une taille élevée . Il semble donc actuellement possible de proposer une description de la
propagation de l'épidémie de la manière suivante : du fait du développement des insectes dans
la partie supérieure des arbres, la création d'un foyer pourrait se faire par vol au-dessus des
frondaisons . La situation particulière des arbres de grande taille et des peuplements situés sur
les crêtes les placerait alors dans des conditions favorables pour recevoir les vols . L'extension
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Photo 3 (à gauche)
Cônes de résine sur Pin sylvestre
ayant résisté aux attaques d'ips
acuminatus.
Photo 4 (à droite)
Galeries avortées d'ips
acuminatus . On remarquera la
présence d'insectes tués par la
résine dans leurs galeries, ainsi que
l'existence d'une réaction résinique
intense autour de celles-ci.
1 – insecte mort ; G = galerie ;
R = réaction résinique.
Photos F. LIEUTIER
du foyer se ferait ensuite par contamination successive des arbres voisins, quel que soit leur
statut social, d'où la croissance plus ou moins centrifuge des taches de dépérissement . Dans le
même temps, une fraction de la population d'insectes s'envolerait à plus longue distance.
On en vient alors naturellement à s'interroger sur l'origine de la pullulation ou, en d'autres
termes, à se poser la question de savoir comment on a pu franchir le seuil de population en
forêt, qui permet de passer d'une situation endémique naturellement contrôlée à une situation
épidémique où la croissance de la population n'a plus de frein naturel immédiat . Les conditions
de réussite des attaques dépendent de deux facteurs principaux, d'une part l'état de santé des
arbres qui conditionne leurs capacités de défense, d'autre part le niveau des populations en
forêt . A priori, on peut donc penser, soit à une diminution des capacités de défense de tous les
arbres (entraînant un abaissement du seuil critique individuel de ceux-ci, donc un abaissement
du seuil épidémique de la population d'insectes), soit à une augmentation du niveau des
populations, ou aux deux à la fois.
Les premiers arbres roux ont été remarqués par les forestiers de terrain au printemps 1987
toutefois, cette observation ainsi que l'existence d'arbres complètement secs en octobre 1987
permet de penser que le dépérissement devait déjà être présent en été 1986 . Son caractère
alors diffus et la couleur du feuillage (début de jaunissement) l'auraient fait passer inaperçu.
Nous pouvons donc situer, sans trop de risques d'erreur, le franchissement du seuil épidémique
dans le courant de 1986 . Le tableau I, page 230, montre que les peuplements forestiers ont
subi, à partir de 1980, un stress hydrique marqué qui s'est prolongé jusqu'en 1986 . En outre,
l'hiver 1984-85 a été particulièrement rigoureux dans le Haut-Var . À Comps-sur-Artuby en effet,
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F.
Tableau I
LIEUTIER -
T.
FAURE -
J.
GARCIA
Précipitations annuelles à Comps-sur-Artuby (Var) de 1971 à 1987
Les excédents et les déficits ( %) sont calculés par rapport à une moyenne annuelle (1 054 mm)
établie sur 35 ans, de 1951 à 1985
1971 1972 1973 1974 1975 1976 1977 1978 1979 1980 1981 1982 1983 1984 1985 1986 1987
Quantités
(mm)
Excédent (+)
ou
Déficit (–)
(%)
1 094 1 421
+
3,8
700 1 218 1 049 1 418 1 372 944 1 236 769
+
—
+
34,8 33,6 15,6
—
0,5
+
34,5
+
—
30,2 10,5
+
17,3
27,0
927
700
—
7,3
—
—
33,6 12,1
926 1 235 766
+
17,1
829 1 034
—
—
28,4 21,4
—
1,9
(Source : Météorologie nationale. Toulon).
du 4 au 18 janvier 1985, les minima n'ont jamais été supérieurs à – 7,9°C et, pendant quatre
jours consécutifs, ils ont varié de – 14,8°C à – 17,3°C, avec des maxima de – 4°C à – 5,9°C.
Ces grands gels ont certainement accentué les problèmes physiologiques des peuplements
souffrant de déficit hydrique.
On se trouvait donc, en 1986, en face de peuplements fortement affaiblis dont les arbres
possédaient vraisemblablement un seuil critique très bas . Le seuil d'épidémie devait se situer
également bas et pouvait alors être franchi dès que les conditions favorables au ravageur
seraient réunies . Ces conditions se sont effectivement réalisées au printemps 1986 . La principale
d'entre elles fut causée par la venue d'abondantes chutes de neige fin janvier-début février 1986
où, pendant plus d'une semaine, il a neigé sans interruption . Cet enneigement exceptionnel
provoqua en forêt une quantité importante de bris d'arbres . 500 000 arbres environ furent
totalement ou partiellement (houppiers) brisés, représentant 10 000 m 3 de bois pour lesquels la
récolte n'a pu malheureusement atteindre que 10 %, par suite de la trop faible dimension des
arbres touchés, de leur valeur presque nulle ou de leur éloignement.
Avant 1986, les Scolytes avaient sans doute déjà quelque peu proliféré, grâce aux températures
favorables et à la sécheresse des étés secs précédents, sur les perpétuels « chablis ,, que
représentent les arbres partiellement mitraillés ou incendiés de la zone de tir du camp militaire
de Canjuers, ainsi que sur les quelques chablis disséminés et toujours présents en forêt de
montagne . Leurs effectifs étaient cependant limités par le manque de nourriture et se trouvaient
alors encore sous le seuil d'épidémie, même si celui-ci avait déjà baissé . Au printemps 1986,
avec les chablis créés par la neige, l'Acuminé eut brusquement à sa disposition une quantité
considérable de nourriture répartie dans toutes les forêts de la région et favorable à la
multiplication explosive de ses populations . La sécheresse marquée et les températures anormalement très élevées de mai, juin et juillet 1986, époque correspondant exactement à l'envol de la
première génération de l'Acuminé, à sa multiplication et à son développement sous-cortical,
favorisèrent alors sans doute grandement l'explosion des populations du ravageur . Lorsqu'ensuite la deuxième génération prit son envol, elle ne disposait plus des chablis à cette époque
presque tous ,< consommés ,> ou trop vieux et elle se porta sur les arbres vivants . Ses effectifs
élevés et supérieurs au seuil d'épidémie alors très bas permirent la réussite de son installation.
L'épidémie étant déclenchée, les populations se multiplièrent ensuite sur les arbres vivants,
conduisant à une augmentation du nombre et de la taille des foyers de dépérissement en 1987.
La question qui se pose maintenant est donc de savoir comment risquent d'évoluer les dégâts.
L'année 1987, bien que très légèrement déficitaire dans l'ensemble, a été particulièrement
humide en juillet-août et surtout en octobre où, pour ce seul mois, il est tombé plus de 240 mm
d'eau . Ces facteurs sont favorables à une amélioration de l'état de santé des arbres qui ont pu
ainsi reconstituer quelques réserves (entraînant une augmentation du seuil critique de tous les
arbres, et donc une élévation du seuil épidémique du ravageur) . Ces arbres devraient alors
230
Biologie et forêt
pouvoir se défendre plus efficacement au printemps 1988, si celui-ci n'est toutefois pas trop sec
et si l'hiver 1987-88 n'atteint pas une rigueur exceptionnelle . Parallèlement les pluies abondantes
d'été et d'automne ont eu sans doute des conséquences néfastes sur la multiplication du
ravageur, en retardant le développement, voire en causant une certaine mortalité des insectes
localisés sous l'écorce, en perturbant le vol et en diminuant le nombre de réémergences et de
générations-soeurs . Les données climatologiques laisseraient donc espérer une retombée naturelle des populations sous le seuil d'épidémie.
Malheureusement, cet optimisme doit être tempéré . En effet, pour diverses raisons sylvicoles,
économiques ou autres, les coupes de bois ont concerné, en 1987, des surfaces et des volumes
très importants et ces coupes doivent s'étendre les prochaines années . On peut alors craindre la
formation d'une importante réserve alimentaire pour l'Acuminé, constituée par les houppiers des
arbres abattus et les stocks de bois à écorce fine non écorcés et risquant de maintenir les
populations à haut niveau . Ces houppiers pourraient alors jouer le même rôle que les bris de
neige de l'hiver 1985-1986.
LES POSSIBILITÉS DE LUTTE
La première des possibilités est bien sûr de ne rien faire, compte tenu des conditions climatiques de 1987, en pariant sur un hiver non exceptionnel et un printemps humide . Il est possible
même que, sans printemps particulièrement humide, les foyers ne s'étendent pas, par suite du
rôle de pièges que peuvent jouer les rondins et les houppiers issus des coupes récentes . Il
serait toutefois assez dangereux d'entretenir ainsi une population de ravageurs à un niveau
élevé.
Le minimum d'intervention est l'exploitation des arbres dépérissants susceptibles d'héberger des
insectes (feuillage jaune ou roux), leur écorçage suivi du traitement chimique des écorces et des
troncs, ou mieux leur brûlage . Cette mesure doit être accompagnée de l'évacuation rapide des
bois non attaqués coupés récemment et du brûlage de leur houppier . En complément, des
arbres-pièges pourraient être abattus à la périphérie des taches pour piéger les insectes lors de
leur essaimage, puis détruits après l'installation des insectes (écorçage puis traitements chimiques, ou brûlage) . Les arbres-pièges peuvent être traités extérieurement dès abattage si l'on
dispose d'un produit suffisamment rémanent et si l'on ne craint pas son lessivage . Le rôle
d'arbres-pièges pourrait dans une certaine mesure être joué par les stocks de bois et les
houppiers frais, bien qu'ils ne soient pas toujours à côté des taches de dépérissement, à
condition de les gérer de la même façon que des arbres-pièges, c'est-à-dire de procéder à leur
traitement ou à leur destruction ultérieurs.
Si l'exploitation des arbres dépérissants s'avérait impossible, ce qui peut être le cas pour
certaines taches difficilement accessibles ou isolées, il serait alors indispensable de disposer
des arbres-pièges groupés en quantité assez importante, le plus près possible de ces taches.
Il n'est évidemment pas possible de fournir une recette infaillible, mais l'ensemble des mesures
proposées devrait contribuer efficacement à diminuer les effectifs d'Ips acuminé ce qui, joint à
une action bénéfique du climat sur les capacités de défense des arbres, pourrait assurer un
retour à une situation endémique . Pour éviter des recontaminations possibles à partir de foyers
subsistants, il est indispensable toutefois que la lutte proposée soit menée sur l'ensemble des
forêts atteintes, non seulement dans les forêts publiques, mais aussi dans les forêts privées et
le camp militaire de Canjuers.
La lutte la plus efficace reste néanmoins la lutte préventive . À ce titre, la pullulation présente
n'aurait sans doute pas pu démarrer si les bris de neige avaient pu être exploités avant
l'été 1986 . C'est également dans un but de lutte préventive que l'INRA mène ses programmes
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F. LIEUTIER - T . FAURE - J . GARCIA
de recherches sur les Scolytes . Ils concernent, d'une part l'estimation des niveaux de populations endémiques de ces ravageurs pour pouvoir suivre leur dynamique, d'autre part l'étude des
relations conifères-champignons-Scolytes et des potentialités naturelles de défense des conifères, afin de proposer des méthodes d'amélioration des capacités de défense de ces arbres.
F . LIEUTIER
Station de Zoologie forestière
CENTRE DE RECHERCHES FORESTIÈRES (INRA)
ARDON 45160 OLIVET
T . FAURE
OFFICE NATIONAL DES FORETS
83840 COMPS-SUR-ARTUBY
J . GARCIA
Station de Zoologie forestière
CENTRE DE RECHERCHES FORESTIÈRES (INRA)
ARDON 45160 OLIVET
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