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LA PLANTATION EN PLEIN DÉCOUVERT : UNE DES CAUSES

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LA PLANTATION EN PLEIN DÉCOUVERT : UNE DES CAUSES
LA PLANTATION EN PLEIN DÉCOUVERT :
UNE DES CAUSES
DE LA MAUVAISE FORME DU HÊTRE
DANS LE NORD-EST DE LA FRANCE
F. LE TACON
En raison des difficultés de la régénération naturelle dont nous connaissons bien maintenant les
causes [6] ( 1 ), [4] de nombreuses plantations de Hêtre ont été réalisées en France depuis une
vingtaine d'années et continuent d'être réalisées, principalement en Normandie et dans le Bassin
Parisien . Cette pratique commence à se répandre dans le Nord-Est de la France, particulièrement
sur les plateaux calcaires.
Depuis plusieurs années, les responsables de l'Office national des Forêts attirent l'attention sur la
très mauvaise forme de ces plantations, qui dans la majorité des cas ont été effectuées en plein
découvert.
La très mauvaise forme de ces hêtres de plantation se traduit par un manque de dominance apicale,
des fourchaisons répétées, des branches latérales de grosse dimension et un très mauvais élagage.
L'avenir de beaucoup de ces plantations semble compromis . Il est en effet souvent impossible de
trouver dans ces plantations, après une vingtaine d'années, un nombre suffisant de tiges bien
conformées . Un investissement considérable risque donc d'être perdu totalement . Divers arguments
ont été avancés pour expliquer ces défauts de formes
— plantation en plein découvert,
— densité de plantation insuffisante,
— absence de concurrence ou concurrence insuffisante,
mauvaise technique de plantations,
origine génétique.
Nous avons comparé, en forêt de Sommedieue (Meuse), de jeunes hêtres d'âge identique issus soit
de plantation, soit de régénération naturelle . Ces observations nous permettent de dégager quelques faits qui condamnent la plantation en plein découvert, au moins dans les conditions climatiques du Nord-Est de la France.
(1) Les numéros entre crochets renvoient à la bibliographie en fin d'article.
452
Technique et forêt
MATÉRIEL ET MÉTHODES
En 1976 . nous avons effectué une plantation en plein découvert en forêt domaniale de Sommedieue
sur un sol brun calcique décarbonaté sur 20 cm environ . Cette plantation a été réalisée après
coupe à blanc d'un hectare environ de taillis-sous-futaie . Il s'agissait de comparer la croissance de
plants d'un an d'origine roumaine, sur tourbe . en conteneur et à racines nues, avec des plants de
quatre ans issus du commerce (Garbaye, Lainez, Le Tacon, 1982).
Les plants ont été installés suivant les différents traitements répétés 4 fois en plateau de
10 m x 10 m à une densité initiale de 10 000 plants à l'hectare.
A la suite des faînées de 1975 et 1976, un certain nombre de semis naturels se sont installés soit
dans la plantation entre les placeaux . c'est-à-dire en plein découvert . soit en dehors de la zone de
plein découvert sous les semenciers.
La densité de ces semis naturels est très irrégulière et dans l'ensemble inférieure à la densité de la
plantation.
Nous disposons donc dans les mêmes conditions de sol de trois types de plants (les plants de
quatre ans n'ont pas été retenus en raison de leur âge différent) :
— plants d'un an d'origine roumaine installés à 1 m x 1 m au printemps 1976, ayant donc
6 années de végétation en forêt au printemps 1982.
— semis naturels provenant de la faînée 1975 et 1976, ayant donc 5 ou 6 années de végétation
en forêt . Ces semis naturels sont installés :
• soit en plein découvert au milieu de la plantation,
• soit sous l'abri des semenciers.
Sur 100 individus de ces trois types de jeunes hêtres, nous avons effectué deux types d'observations :
— nombre de fourches par plant en 6 ans,
— observation du débourrement au printemps 1982.
FORET DOMANIALE DE SOMMEDIEUE (MEUSE)
FRÉQUENCE DES FOURCHAISONS DE SEMIS NATURELS ET D'UNE PLANTATION DE MÉME ÂGE.
INFLUENCE DE L'ABRI.
100 %
Pourcentage de plants dans la classe
75 %
5%
d' //A__
0
1
2
3
4 fourchaisons
PLANTATION EN PLEIN DECOUVERT
(plants d'origine roumaine)
0
1
2 fourchaisons
SEMIS NATURELS SOUS ABRI
453
R .F .F . XXXV - 6-1983
0
1
2
3
4
5 faurchaison
SEMIS NATURELS EN PLEIN DÉCOUVERT
F . LE TACON
1
2
Photo 1
Hêtre de plein découvert (plantation).
Photo 2
Fourchaisons successives de plein découvert.
Photo 3
Hêtre sous abri (semis naturel).
Pas de fourchaison . Croissance dans un plan.
3
454
Photos F. LE
TACON
Technique et forêt
RÉSULTATS
Nombre de fourches en fonction du type de plant
En plein découvert, les semis naturels ne différent pas des hêtres de plantation (photo 1) . Le
nombre d'arbres n'ayant pas fourché au moins une fois en six ans est très faible (18 et 21 %).
Pour les deux types de matériel, 80 % des plants ont un avenir compromis six ans après leur
installation en plein découvert . 27 % des plants ont fourché 2 fois en 6 ans . Certains ont même
fourché 4 et 5 fois (photo 2).
En plein découvert, les jeunes hêtres issus de semis naturels ou issus de plantation ont en commun,
outre la fréquence de la fourchaison, un certain nombre d'autres caractéristiques :
— marcescence très prolongée,
— diamètre au collet important,
— grosses branches latérales,
— existence d'une deuxième ou d'une troisième pousse,
— développement de la cime dans plusieurs plans.
Sous abri, les semis naturels de même âge ont une allure toute différente (photo 3) . En cinq ou
six ans, 75 % des semis n'ont jamais fourché.
Ils sont en outre peu marcescents, ont un diamètre au collet faible et présentent des branches
latérales très fines.
D'autre part, la pousse annuelle qui est unique a un caractère nettement plagiotrope (2) . En effet, les
feuilles et les bourgeons axillaires sont disposés dans un même plan . Les jeunes hêtres se développant sous couvert ont ainsi une forme très particulière se caractérisant par un développement de
la partie aérienne dans un plan privilégié.
Examen des pousses de l'année 1981 pendant l'hiver 1981-1982
Un examen attentif montre des différences très importantes entre les plants qui se sont développés
en plein découvert et ceux qui se sont développés sous abri.
Sous abri il n'y a qu'une seule pousse de type plagiotrope se terminant par un bourgeon parfaitement conformé avec des écailles protégeant parfaitement le méristème et les jeunes feuilles
préformées.
En plein découvert, il y a très fréquemment deux pousses . Une pousse normale d'été et une pousse
secondaire d'automne . Nous avons même pu observer, mais beaucoup plus rarement, une pousse
normale d'été, une pousse moins importante de fin d'été et une dernière pousse d'automne . Ces
observations rejoignent celles de Thiébaut (1981) [9].
Les photos 4, 5, 6 et 7, illustrent le devenir de cette deuxième ou troisième pousse tardive
d'automne pendant l'hiver . Ces photos ont été prises à la fin de l'hiver, en février 1982.
Le bourgeon terminal peut simplement s'ouvrir sans présenter d'allongement des entre-noeuds
(photo 4) . II peut s'ouvrir et légèrement s'allonger (photo 5), il peut s'allonger de quelques centimètres (photo 6) ou s'allonger de plusieurs centimètres (photo 7).
(2) Plagiotrope : qui se développe dans un plan . et souvent dans un plan horizontal.
455
R .F .F . XXXV - 6-1983
F . LE TACON
4
6
Photo
4
Eclatement du bourgeon terminal en
automne
sans
allongement
de
l'axe (plein
découvert).
Photo 5
Démarrage du bourgeon terminal en automne avec légère croissance de l'axe
(plein découvert).
Photo 6
Démarrage du bourgeon terminal en automne . Allongement de l'axe : destruction du méristème apical parle froid : formation de 2 bourgeons axillaires a la base
de l'axe détruit (plein découvert).
Photo 7
Polycyclisme d'automne avec démarrage du bourgeon terminal . Destruction
pendant l'hiver de la pousse tardive et du méristème formation de 2 bourgeons
secondaires a la base de la pousse détruite (plein découvert).
Photo 8
Fourche multiple formée en 1981 après destruction du
l'hiver 1980-1981 (plein découvert).
méristème
apical pendant
Photo 9
Printemps 1982.
A gauche . pousse monocyclique sous abri avec démarrage normal du bourgeon
terminal et des bourgeons axillaires.
A droite, pousse polycyclique de plein découvert avec destruction du méristème apical et début de formation de fourches.
7
Photos F. LE
TACON.
456
Technique et forêt
Ce débourrement tardif est évidemment catastrophique . Lorsqu'il y a seulement ouverture des
écailles, la protection contre le froid peut être suffisante et le méristème ne sera pas détruit . Par
contre, lorsqu'Il y a ouverture des écailles et allongement de la tige, il y a destruction des méristèmes avant qu'un nouveau bourgeon terminal ne se forme.
On voit parfaitement cette destruction sur les photos 5, 6 et 7.
Ce seront donc, soit des bourgeons axillaires qui assureront la croissance ultérieure du plant, soit
des bourgeons secondaires qui se sont développés à la base du bourgeon terminal détruit, soit à la
fois les bourgeons axillaires et des bourgeons secondaires (photo 6).
Ces bourgeons secondaires se forment souvent par paire à la base du bourgeon terminal détruit (photos 6 et 7) . On comprend donc facilement l'origine de la fourche qui peut être simple
(2 rameaux dominants) ou multiple (photo 8).
DISCUSSION
L'existence d'une pousse monocyclique (3) de type plagiotrope sous abri et l'existence de pousses
polycycliques( 4) en plein découvert nous semble être la cause essentielle de la fourchaison du Hêtre
planté en plein découvert . La pousse d'automne qui peut être une deuxième pousse, ou plus
rarement une troisième pousse, semble n'avoir le temps ni de s'aoûter, ni de reconstituer un
bourgeon terminal normal.
Les méristèmes terminaux sont donc détruits . Au printemps suivant, la croissance reprend, soit à
partir des bourgeons axillaires, soit à partir des bourgeons secondaires, ce qui entraîne la formation
de fourches simples ou multiples.
Ce fait nous semble assez bien établi à partir des observations effectuées dans la région de Verdun.
Des observations ultérieures effectuées à l'automne 1982 dans d'autres régions semblent indiquer
que le phénomène est généralisable.
(3) Pousse monocyclique : pousse s'effectuant en une seule fois.
(4) Pousse polycyclique : pousse s'effectuant en plusieurs vagues
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R .F .F . XXXV - 6-1983
F . LE TACON
Il reste cependant à rechercher les causes du polycyclisme en plein découvert et du monocyclisme
sous abri . Les causes sont probablement multiples . Il nous semble cependant que la vigueur est
probablement un élément déterminant [1].
En plein découvert, les jeunes hêtres ne sont pas concurrencés par les semenciers pour la lumière,
l'eau et les éléments minéraux . Ils ont donc une activité photosynthétique élevée, ce qui peut
parfaitement expliquer la présence de plusieurs pousses successives surtout si les conditions de
l'arrière-saison sont favorables.
Sous abri, la concurrence avec les semenciers est déterminante . L'activité photosynthétique est
réduite, d'une part par la quantité de lumière arrivant aux jeunes plants, et d'autre part en raison de
la concurrence au niveau de l ' eau et des éléments minéraux, d'où l ' existence d'une seule pousse et
formation précoce d'un bourgeon terminal protégeant parfaitement le méristème apical.
Il est certain aussi que sous abri les températures n'atteignent pas des valeurs aussi basses qu'en
plein découvert [1].
CONCLUSIONS
Les plantations de Hêtre en plein découvert présentent très fréquemment des défauts très graves de
forme, avec en particulier un manque de dominance apicale et des fourchaisons répétées.
Un dispositif partiellement expérimental . installé en forêt de Sommedieue (Meuse) nous a permis de
préciser certains facteurs pouvant expliquer ces défauts de forme.
La plantation en elle-même, c'est-à-dire un traumatisme du système racinaire, n'est pas à mettre en
cause puisque en conditions identiques de plein découvert, le comportement des semis naturels est
identique à celui des jeunes hêtres issus de plantation . Dans le cas précis de l'essai de Sommedieue . l'origine génétique des plants (plants d'origine roumaine) n'est pas non plus à mettre en
cause . Le facteur essentiel qui doit être incriminé est la plantation en plein découvert.
Sous abri, les jeunes hêtres ont une croissance de type plagiotrope caractérisée par une pousse
monocyclique (avec feuilles et bourgeons axillaires situés dans un plan), mais gardent une nette
dominance apicale . Le bourgeon terminal se forme très précocément et n'a pas tendance à redémarrer à la fin de la saison de végétation . Le caractère monocyclique des hêtres sous abri est
probablement à mettre en relation avec la forte concurrence des semenciers.
En plein découvert, les jeunes hêtres issus de régénération naturelle ou issus de plantation ne sont
plus soumis à la concurrence des semenciers . Ils sont beaucoup plus vigoureux et se caractérisent
par un développement polycyclique (deux et parfois trois pousses annuelles).
Le bourgeon terminal démarre très fréquemment à l'automne . Les écailles peuvent simplement
s ' écarter sans qu ' il y ait allongement de l'axe . Mais le plus souvent il y a allongement de l'axe de
quelques millimètres à plusieurs centimètres . avec formation de petites feuilles chétives . Cette
pousse d ' automne ne peut s'aoûter avant l'hiver et surtout il ne peut y avoir formation d'un nouveau
bourgeon terminal avant les périodes de froid . Le méristème apical est donc détruit pendant l'hiver.
Au printemps suivant, la croissance en hauteur est assurée, soit par un bourgeon axillaire de l'axe,
soit par plusieurs bourgeons secondaires qui se développent simultanément à la base de la
pousse gelée, soit à la fois par des bourgeons axillaires et des bourgeons secondaires . Le résultat
en est la formation de fourches simples ou multiples . ..
458
Technique et forêt
Ce phénomène se répète d'année en année . Dans la plantation de Sommedieue, 80 % des arbres
ont fourché au moins une fois en six ans ; 30 % ont fourché deux fois pendant la même période et
certains quatre fois et même cinq fois.
Il n'est pas certain que ces résultats soient généralisables . Il semble cependant d'après d'autres
observations que le Hêtre ait une tendance générale à devenir polycyclique lorsqu'il est planté, ou
se trouve, en plein découvert . Dans ces conditions, il a tendance à donner une pousse d'automne
chétive sans formation de bourgeon terminal bien constitué et susceptible de maintenir la dominance apicale l'année suivante . Si les jeunes hêtres plantés sous abri, ou qui se sont naturellement
développés sous abri, ont une forme satisfaisante, il arrivera un jour où ces hêtres seront découverts . Il pourrait alors y avoir des risques de fourchaison.
En l'absence d'observations ou d'expériences précises, il est difficile d'apprécier ces risques . Il nous
semble cependant qu'avec le temps ces risques doivent diminuer, ne serait-ce que parce que la
fourchaison aura tendance à se produire de plus en plus haut . Nous souhaitons que ces observations effectuées dans le Nord-Est de la France, suscitent les réflexions des gestionnaires forestiers,
en particulier dans les régions où les risques de gel sont moins importants qu'en Lorraine . On peut
se demander aussi également si une très forte densité ne pourrait pas réduire les risques d'accidents en augmentant la compétition et donc en réduisant la vigueur des plants . Une augmentation
de la compétition pourrait aussi être obtenue par le maintien d'essences secondaires (semis ou
rejets de taillis) .
F . LE TACON
Laboratoire de Microbiologie forestière
CENTRE NATIONAL DE RECHERCHES FORESTIÈRES (I .N .R .A .)
CHAMPENOUX 54280 SEICHAMPS
L
BIBLIOGRAPHIE
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