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LAZARE CARNO T REALISME REVOLUTIONNAIRE ET PRATIQUE MATHEMATIQUE *

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LAZARE CARNO T REALISME REVOLUTIONNAIRE ET PRATIQUE MATHEMATIQUE *
LAZARE CARNO T
REALISME REVOLUTIONNAIRE
ET PRATIQUE MATHEMATIQUE *
Jean DHOMBRE S
Même si notre héros est aujourd'hui Lazare CARNOT, je n'ai pour autant pa s
l'intention de fournir une analyse spécifique de son oeuvre savante * . Je ne crois
pas que le but de cet exposé soit d'entrer par exemple dans une étude de ce qu e
l'on peut appeler le théorème de Carnot en mécanique qui fournit, soit dit en passant ,
une sorte de conservation de la force vive . Mon propos est plutôt de situer un homme
et un savant dans un cadre bien déterminé, celui de la fin du XVIIIème siècle e t
du début du XlXème siècle, pour ne pas dire la Révolution Française .
* L'enregistrement de l'exposé oral donné en Sorbonne a servi d l'auteur pou r
établir le présent texte . L' écrit exige pourtant une construction plus explicite et de s
économies de style, mais celui-ci a préféré garder, malgré ses défauts, la vivacité de ce qu i
avait été dit .-33-
J. DHOMBRES
Le personnage, me semble t-il, nous pose le problème du savant en politique ,
de la politique du savant, mais aussi de la vie politique de la science, à tel poin t
qu'il serait difficile de vouloir trop distinguer . Ou plus exactement, à jouer au puriste ,
nous risquerions de manquer des éléments essentiels de la compréhension tant d u
personnage que de l'époque .
Le premier acte de la liberté - la transformation le 17 juin 1789 des Etats Généraux
en Assemblée Nationale - ouvrait le champ des possibles, en leur donnant une sorte
de valeur collective . Il s'agissait d'inscrire dans le présent de la loi des potentialité s
qu'auparavant les utopistes, disons les philosophes, avaient inscrit sur le mode du futur .
Le passage de ce mode du futur au mode du présent indéfini était extrêmemen t
brutal, et ce changement dans la conjugaison se vécut d'une façon symbolique, e n
quelque sorte pour en exorciser la puissance . Ce fut l'an I de la République . Toute s
les horloges et tous les computs étaient remis à zéro.
Progrès des sciences, continuité et révolutio n
Depuis le banc des écoles, nous avons médité sur de phénomène essentiel d e
la vie nationale française. Mais peut être n'avons-nous pas senti que cette rupture
dans le rythme du temps était en contradiction avec toute la pensée philosophiqu e
et au fond avec tout le sens de la continuité aussi bien intellectuelle que scientifiqu e
dont était grosse - dont était riche en tout cas - la période des Lumières . C'était l'idée
du progrès continu, l'idée que Condorcet exposait avec tant de brillant aussi bien e n
1780 qu'en 1792 ou 1793 . En effet, puisque la perception du progrès que procurai t
l'avancement des sciences avait largement diffusé, une condition nécessaire et suffisant e
de son maintien était précisément la capitalisation des connaissances. Qui dit
capitalisation s'oppose en fait à toute idée de rupture . Le temps additionné de la scienc e
paraissait donc à priori rebelle et comme incapable de se plier à la mode révolutionnaire .
II me semble pourtant que si l'on adopte cette position, on risque de manquer peutêtre l'essentiel, en croyant qu'un conflit était idéologiquement irrémédiable entre d'un e
part la Révolution comme politique - par principe en évolution -, et d ' autre part l a
vie scientifique. Je crois qu'il ne faut pas juger trop vite. Il ne faut pas céder e n
quelque sorte à l'attraction d'un idéal, certes rassurant, mais qui peut se révéler
intransigeant et inefficace : au fond, celui d'un savoir pur de toute compromissio n
sociale. Affirmer cette indépendance relève d'une conception d'autant moin s
historique que depuis le milieu du XVIIIème siècle, notamment en France, bien de s
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Les Cahiers du MURS n°17 - 3ème trimestre 1989
savants avaient pris conscience de la variété des liens désormais tissés entre des discipline s
scientifiques et la vie sociale, vie sociale bientôt conçue comme un champ sur lequel
on pouvait opérer des choses. Et c'est peut-être en ouvrant tant de possibles que l a
Révolution française est la plus marquante, jusques et y compris dans le domain e
des sciences .
En fait, bien des savants - et bien avant la Révolution - s'inscrivaient dûment ,
résolument et sans aucun état d'âme dans leur siècle, et ils engageaient avec eux l e
savoir dont ils étaient porteurs. On pourrait dire qu'en inscrivant la science dans leu r
époque, les savants n'avaient pas l'impression de faire oeuvre quelconque. Ils avaient
en fait - et c 'est très clair chez un Condorcet, mais il suffirait de relire les Lettre s
à une princesse d'Allemagne d'Euler pour avoir une symbolique identique - l'impressio n
qu'en donnant une épaisseur temporelle à la science, en la vivant dans l'histoire, il s
rehaussaient l'humanité toute entière . C'est-à-dire qu'ils poussaient vers une aventure ,
cette aventure qui s'appelait le progrès précisément. Du moins, je crois bien que cette
aventure était résumée dans le mot de «progrès» * .
Savants, société
L'expérience que vécurent les savants pendant la Révolution peut être décrit e
en remontant au ministère de Turgot . Turgot est peut-être le premier - ne disons pas
chef d'Etat - mais le premier responsable politique à avoir utilisé les savants, bie n
sûr dans leur représentation officielle, c'est-à-dire l'Académie des Science) comm e
des tenants du savoir - ce qui était assez classique et somme toute naturel - mai s
en plus comme pouvant agir directement - et si possible efficacement - sur le mond e
social. L'exemple le plus célèbre est celui où il fut demandé à Vicq d'Azyr de régle r
un cas d'épizootie particulièrement dure qui s'était déclaré dans le Sud de la France .
Non seulement Vicq d'Azyr réagit, non seulement il fit une étude sérieuse, non seulement
il publia un texte pour résoudre la question «Comment désinfecter chimiquement un e
étable», mais en outre son texte fut réparti et diffusé dans toute la France . Vous avez
* Je ne vais pas étayer ceci, me permettant de vous signaler puisqu' il fut mentionné dan s
la présentation de mon exposé, le livre écrit avec Nicole DHOMBRES : La naissanc e
d'un pouvoir : sciences et savants en France (1793-1824), Payot, Paris, 1989.
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J. DHOMBRE S
là un savant qui agit au fond comme aujourd'hui un préfet, par ordonnance . Vic q
d'Azyr indiquait ce qu 'il fallait faire parce que c'était scientifiquement exact, mai s
ce qu'il indiquait devenait en outre obligatoire . Et cette obligation signale l'insertio n
du savant dans la vie sociale ; il n'était plus question de ne pas désinfecter chimiquemen t
les étables comme Vicq d'Azyr désirait qu'elles le fussent . Si nous ne sommes pas
encore au temps des Jacobins, la loi est la loi, à l'établissement de laquelle contribu e
le savant, qui la connote d'une obligation qui relève de la logique et de la modernité .
Et je crois à l'importance de cette première inscription dans le temps, vers les année s
1774-1776.
On constate aussitôt que j'esquive la contrainte chronologique puisque je n e
m'en tiens pas à la seule période révolutionnaire, comme s'il s'avérait délicat d'inscrir e
le temps de la science, son rythme propre, dans le rythme historique de la Révolution .
Quoiqu'il en soit, il est un biais facile, celui d'inscrire l'espace de la vie d'un savant .
Et bien jouons le jeu effectivement . Inscrivons l'espace de la vie d'un homme dénomm é
Lazare Carnot dans le temps plus général, historique, que vivait la société français e
à une époque qui fut de bouleversements .
Carnot : le savant
Commençons par envisager l'aspect le moins connu de sa personnalité, à savoir
Carnot savant . Quant on fait l'histoire d'un homme, il est déplaisant de commence r
par un jugement peu flatteur. Ses contemporains, ses pairs, ne jugeaient pas Carno t
comme un savant de première envergure . Et nous en avons un exemple précis dan s
un rapport qui a été publié en 1810 . Il porte sur les progrès des sciences mathématique s
depuis 1789 et leur état actuel . De fait, la communauté scientifique fut commise pa r
Napoléon Empereur pour écrire ce rapport minutieusement dosé, afin, sans affiche r
de chauvinisme, de donner à connaître les savants qui avaient été influents en Europ e
depuis 1789 . Le rapport fut signé par l'astronome et membre de l"Académie des Science s
Delambre, mais la partie dont je vais citer quelques extraits fut écrite par le mathématicie n
Sylvestre François Lacroix, comme 1"atteste son manuscrit initial qui se trouve au x
archives de l'Académie des Sciences, datant d'environ 1802, donc bien avant l a
publication du rapport . Dans ce texte, la place assignée à Carnot s'avère assez négligeable .
Par exemple, après avoir évoqué et mis sur le même plan L 'huillier, dont je pense
que la plupart des gens ont oublié l'existence aujourd'hui, et qui avait écrit une thès e
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Les Cahiers du MURS n°17 - 3ème trimestre 198 9
sur l'Infini mathématique, il y a trois lignes qui commencent ainsi : «Il a paru auss i
en 1797 un écrit de M . Carnot.» Puis viennent les termes importants : «. ., où la métaphysique
du calcul infinitésimal est présenté d'une manière neuve, ingénieuse et concise.» C'est
tout. Soulignons qu'il y a une distance certaine entre la métaphysique de la scienc e
et la science elle-même . Cette phrase mettait donc Carnot aux marges du monde savant ,
marges intéressantes, mais marges quand même . Et le plus amusant est que le rédacteur
lui-même avait visiblement oublié de citer Carnot dans la partie géométrie . Nous somme s
en 1808 cette fois . Or Carnot avait publié un certain nombre d'ouvrages fondamentau x
en géométrie . Et visiblement Lacroix, qui avait été obligé de présenter son pré-rappor t
à la section de géométrie de la première classe de l'Institut (disons de l'Académie
des Sciences pour simplifier) avait oublié Carnot . En marge du manuscrit on trouve ,
écrit à la main : «parler ici du mémoire de Carnot sur les transversales», un peu
comme si Lacroix avait été morigéné en séance par ses collègues . De fait dans la
forme finale du rapport, on ne manquait pas de saluer l'intérêt et l'originalité de L a
géométrie de position, un livre publié par Carnot en 1803 . Aussitôt après, on lançait
pourtant une sorte de pointe contre l'auteur de la théorie des transversales, inscrivan t
que le résultat majeur de cette théorie était déjà connu et des Grecs et des Arabes.
Pour qui sait lire un texte scientifique, cela signifiait un manque d'originalité . Toutefois
rien de grave, au fond, car le texte poursuivait avec un sens de la pondératio n
académique mais aussi celui de l'exactitude scientifique : «Il est certain que M . Carnot
a trouvé ce résultat sans aucun secours . Mais ce qui lui appartient incontestablemen t
c'est le parti qu'il a su en tirer et les applications nombreuses qu'il en a faites e t
dont on ne trouve aucun vestige ni dans Ptolémée ni dans Théon .» Jugement équilibré
donc, mais jugement sans enthousiasme .
C'est en mécanique, section à laquelle appartenait Carnot à l'Académie de s
Sciences, que ses contributions auraient pu être le plus notablement soulignées . Il est
vrai que le rapport précisait qu'il y avait eu un Essai sur les machines, publié en
1783, donc un essai de jeunesse, très peu diffusé et bien peu connu - Carnot avai t
alors 30 ans - qui avait été transformé en 1803 en des Principes de l'équilibre e t
du mouvement. Le rapport se contentait de dire qu'au fond Carnot avais mis au poin t
et expliqué le principe des vitesses virtuelles, mais sans lui donner l'extension que
Lagrange avait su lui procurer grâce à son grand exposé de la Mécanique analytique
de 1788 . Nous savons aujourd'hui que le caractère novateur de Carnot savant se trouv e
là, dans cet Essai sur les machines transformé grâce à un certain nombre d'idée s
qui allaient permettre à une école de se manifester un peu plus tard, l'Ecole de s
mécaniciens de Metz avec le géomètre Poncelet, aux alentours des années 1824, c'est -37-
J. DHOMBRE S
à-dire quarante ans après la première parution . Par exemple, la notion de travail d'une
force, la notion de lien du travail d'une force avec la force vive ou la perte de forc e
vive dans un système, la notion de rendement d'une machine, notion théorique don t
le fils de Carnot tirera une utilisation extraordinaire en 1824 mais dans un autre domaine ,
la thermodynamique . Ces notions qui sont dans Carnot auraient très bien pu êtr e
développées dans le cadre des méthodes variationnelles de Lagrange . Elles ne l'on t
pas été et cela pose un problème : pourquoi donc Carnot n'a t-il pas été lu e t
compris ? Je ne peux pas donner ici de réponse vraiment argumentée . Onpréfait
de beaucoup à l'exposé de Carnot, me semble t-il, celui dû à Prony, se présentan t
peut-être de façon plus terre-à-terre, également mathématisé mais d'une forme plu s
plate . Il est vraisemblable que l'on pourrait écrire avec profit une histoire de la mécaniqu e
appliquée en quelque sorte à l'art de l'ingénieur entre 1780 et 1820, en essayant d' opposer
les textes de Carnot à ceux de Prony . Prony sait parler au monde des ingénieurs .
il en est issu, il le connait et il connait sur le terrain . Il a travaillé avec les ingénieurs ,
mais pas simplement au niveau des plans . Il a vu comment on s'occupait par exempl e
de la construction d'un pont sur la Seine à Paris . Carnot, s'il est ingénieur de formation
également, n'a pas ce contact, et du coup, au niveau de sa prose savante, les chose s
passent mal . C'est du moins une explication que je propose quant à l'insertion d e
Carnot dans la diffusion de la science, et en particulier de la science mécanique .
Je le disais donc mal jugé par ses pairs, à tort pour une partie de ses travau x
peut-être, à juste titre me semble t-il pour une autre, par exemple en ce qui concern e
son opposition aux nombres négatifs . Donnons quelques dates qui jalonnent son oeuvr e
scientifique . Le premier mémoire que nous ayons de Carnot est de 1780 et n'a pa s
été publié . Il s'agit d'un mémoire sur la théorie des machines, qui donnera en 178 3
son Essai sur les machines . En 1784 vient la Lettre sur les aérostats . Nous savon s
par différentes sources que Carnot pose essentiellement le problème de la dirigeabilit é
d'un aérostat. En 1786, parait sa Dissertation sur la théorie de l'infini mathématique .
En 1797, onze ans après, viennent ses Réflexions sur la métaphysique du calcu l
infinitésimal, qui sont des variations sur le thème de la Dissertation . En 1800, il
écrit une Lettre au citoyen Bossut contenant des vues nouvelles sur la trigonométrie .
En 1801, il donne De la Corrélation des figures en géométrie. En 1803, Carno t
sort un remake de son Essai sur les machines et la même année sa Géométrie de
position, un ouvrage imposant par la taille . C'est une méditation sur le rôle de l'analytiqu e
en géométrie élémentaire ; nous dirions aujourd'hui qu'il s'agit de géométrie métrique .
En 1806, son Mémoire sur la relation qui existe entre les distances respective s
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de cinq points quelconques pris dans l'espace est suivi d'un Essai sur la théorie
des transversales. Voilà en gros l'ensemble de l'oeuvre scientifique publiée de Carnot .
Ce n'est pas considérable .
Pour quelqu'un dont on dit qu'il fut d'abord un homme soucieux de scienc e
appliquée, nous avons entendu beaucoup de titres théoriques . Les Réflexions sur l a
métaphysique du calcul infinitésimal ne doivent pas servir à faire tourner les
machines ! Bien sûr il y a l'Essai sur les machines mais remarquons qu'il se mu e
quelques vingt ans plus tard en Principes de l'équilibre et du mouvement, et il
n'y est plus question d'une science directement applicable .
Oeuvre assez courte donc, mais dont l'étalement dans le temps implique un e
permanence de l'effort scientifique . Si Carnot ne sort qu'à l'âge de trente ans s a
première publication, c'est à plus de quarante ans, au moment où il vient juste d e
quitter son poste de Directeur où conjointement avec quatre collègues il était che f
du gouvernement de la France, que Carnot sort un nouveau livre particulièremen t
travaillé. On a peu d'exemples d'hommes qui, deux mois pratiquement après leu r
départ des affaires, publient quelque chose d'analogue à ces Réflexions sur la
métaphysique du calcul infinitésimal . Autre exemple . En 1801 Carnot vient de
démissionner de son poste de Ministre de la Guerre : vous devinez bien que ses rapport s
avec Napoléon (à l'époque Bonaparte) ne pouvaient qu'être conflictuels . Il publie aussitô t
De la corrélation des figures en géométrie . Ce n'était pas par délassement.
Carnot : le militaire et l'homme politiqu e
Carnot n'est pas un savant qui a d'abord fait oeuvre scientifique et a ensuit e
connu des honneurs d'un autre ordre . C'est un homme qui s'est fait connaître dan s
un tout autre domaine, militaire d'abord, et politique ensuite, et qui a poursuivi un e
curiosité entendue au sens le plus noble tout au long de sa vie . Cette curiosité scientifique
ne fut pas sanctionnée très tôt par une reconnaissance officielle : il n'est pas académicien
sous l'Ancien Régime, ne s'est pas présenté d'ailleurs, et il n'est pas nommé lorsqu e
l'Institut se réforme . Vous savez que l'Académie des Sciences fut supprimée en aoû t
1793, et refondue à la fin de l'année 1795 sous forme de la lère classe de l ' Institut.
Lors de cette création, alors que l'on reprenait tous les anciens académiciens de s
sciences encore vivants et que l'on créait même de nouveaux sièges, il eût été norma l
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J. DHOMBRES
que Carnot, au moins de par sa position politique, puisse y entrer . Il n'y entra qu'un
an plus tard, à la suite du décès de Vandermonde, un mathématicien doublé d'u n
économiste. Son siège connut d'ailleurs des aléas assez divers puisque Carnot devan t
s'exiler de France en 1797, fut radié de l'Institut, et que celui qui le remplaça était
un autre général qui, lui, avait une oeuvre scientifique infiniment moindre encore :
il s'appelait Bonaparte . Est-ce à dire que les académiciens favorisaient le pouvoir ?
Carnot réussit en tout cas à retrouver un siège à l'Institut en 1800 et ensuite le gard a
jusqu ' à ce que son nom soit à nouveau radié, cette fois-ci par les Bourbons revenu s
en France.
Envisageons maintenant l'oeuvre politique, non pour la détailler mais simplemen t
pour la situer, tant Carnot vécut toutes ses activités, politiques, militaires ou
scientifiques, en concordance des temps . Une carrière simple se dessine : Carnot est
élu, mal d'ailleurs, député du Pas-de-Calais, au deuxième tour, en sixième ou huitièm e
position, le 31 août 1791 à l'Assemblée législative . Il est tout de suite inscrit au Comit é
d'instruction publique, mais ce qui fait sa véritable entrée en politique, c'est qu'i l
participe - lui-même en est l'instigateur - à une mission à l'armée du Rhin, au lendemai n
de ce qu'on peut considérer comme la chute de la Monarchie, du 11 août 1792 au
4 septembre 1792. Carnot parvient à faire que cette armée du Rhin ne se désagrèg e
pas. Sa réussite, son sens de l'organisation créent en quelque sorte le personnage de
Carnot comme habile politique capable d'assurer le maintien d'un certain ordre de s
choses, un ordre qui devient l'ordre républicain . Carnot n'entre au Comité de salut
public que le 6 août 1793, peu de temps après Robespierre lui-même, et après l e
départ d'un autre scientifique, le chimiste Guyton de Morveau, un peu comme si l e
monde savant déléguait au moins un émissaire . Carnot ne quittera le Comité de salu t
public que le 6 octobre 1794, après avoir vécu la Terreur et la chute de Robespierre.
Si Carnot doit abandonner son poste le 6 octobre par suite de l'installation d e
tourniquets (c'est-à-dire des votes qui excluaient tous les mois quelqu'un), il y revien t
le 5 novembre et reste jusqu 'au 5 mars 1795 . La durée de son rôle au Comité de
salut public est donc assez considérable, c'est l'homme qui est resté le plus longtemp s
en permanence. De plus, le 4' novembre 1795, Carnot est élu Directeur, avec La RévellièreLepeaux, Reubel, Letourneur, Barras, et il restera Directeur jusqu'à la nuit du 4 o u
5 septembre 1797, quand les événements de Fructidor l'obligent à s'exiler . Il part
en Suisse, puis en Allemagne, mais revient au moment où est passée une loi d'amnistie ,
occupe derechef le poste de Ministre de la Guerre pratiquement pendant toute l'anné e
1800, puis démissionne par incompatibilité d'humeur avec Bonaparte. Il posera encore
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deux actes forts dans la suite de sa carrière politique : le 3 août 1802, il est l'un
des rares à voter contre le Consulat à vie, et le 1er mai 1804 presque tout seul à
voter contre l'Empire . Ce qui ne l'empêche pas d'avoir des relations qui restent finalement
cordiales avec Bonaparte . Celui-ci l'aidera même à reconstituer sa fortune à un certai n
moment où Carnot s'était lancé dans des opérations financières maladroites . Et Carno t
reprendra du service au pire moment, pendant les Cent Jours . L'opposition d'attitud e
est évidente à ce moment entre Carnot et le mathématicien Laplace qui avait ét é
particulièrement favorisé par Napoléon . Laplace sera introuvable pendant les Cen t
Jours ! Beaucoup plus que d'avoir été un régicide, cette acceptation d'un rôle majeur
juste avant Waterloo valut à Carnot le sort d'un exilé . Il ne rentrera pas en France
et mourra à Magdeburg en 1823 .
La carrière politique de Carnot dans les plus hautes sphères de l'Etat, fut
importante pendant quatre années, mais ses ambitions de démocratie furent déçue s
et de toute façon son rôle ne put bénéficier de la longue durée . Par contre son rôle
auprès des armées fut majeur car il put s'inscrire de façon décisive dans la court e
durée. C'est en 1796, à la Chambre, que quelqu'un le qualifia d'Organisateur de l a
victoire au moment où on envisageait de le mettre en accusation . L'expression est
réstée, je crois, dans la langue la plus commune. C'est à ce titre que Carnot est le
plus connu, aussi bien dans lés livres d'histoire que dans les mentalités populaires .
Carnot et les scientifiques
En tout cas, nous constatons la permanence de son intérêt scientifique, sans
le génie d'un Lagrange, d'un Laplace, ou d'un Gauss . Cet intérêt se doublait-il d'une
attention vigilante au bon développement des institutions scientifiques, d'un souc i
de donner au savant une place dans l'appareil de l'Etat puisque Carnot disposa d e
ces leviers ? Une question qui se pose donc dans le cadre de cet exposé est l a
suivante : qu'a fait Carnot pour les savants ? Sa formation de scientifique e t
d'ingénieur a-t-elle joué un rôle
dans sa vie politique ? Il faut bien prendre conscienc e
d
en effet qu'à l'époque de la Révolution, mais assez tard, disons sous le Directoire ,
et suivant des modalités qu'il faudrait mieux préciser, il s'est constitué quelque chos e
que l'on peut caractériser comme un «lobby scientifique» . Du moins si l'on accepte
de définir le lobby comme l'action d'un groupe de personnes qui agit directemen t
sur le pouvoir afin d'en favoriser certaines décisions qui servent les intérêts, d u
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J. DHOMBRES
moins ceux jugés tels, d'une corporation bien précise, mais qui n'est pas représenté e
politiquement. Les savants n'étaient pas représentés politiquement, et il y avait don c
à un certain moment donné, besoin d'une action de ce lobby pour faire passer u n
certain nombre de choses ou pour maintenir des acquis . Il ne s'agissait pas d'obtenir
des postes, disons honorifiques, ou d'obtenir un pouvoir dans l'Etat, c'est-à-dire u n
pouvoir de nature politique . Le lobby constitué répondait à un certain nombre d e
demandes qui correspondaient aux besoins de la communauté scientifique en tant qu e
telle . On pourrait en effet écrire un cahier de doléances des scientifiques à la veill e
de la Révolution française . Il y a trois points au moins sur lesquels un savant, mettons
un savant de trente ans, pouvait avoir des doléances à faire dans le cadre de la France
de 1789 . La première revendication était de l'ordre de la carrière . Il n'y avait pa s
de perspective de carrière, c'est-à-dire un échafaudage de postes rémunérés assuran t
la reconnaissance de l'utilité du savant et lui fournissant sans ambiguïté un statut dan s
l'Etat et une place civile dans la Nation . Carrière dont les grades successifs viendraien t
ponctuer les contributions scientifiques et permettraient la continuation de la recherche .
Or ceux-ci n'existaient pas . Une seule corporation existait (le mot corporation est employ é
à dessein) : l'Académie des Sciences, soit 55 postes rémunérés par le Roi . Mais en
1789 l'accès en était devenu difficile . Autant vers le début du XVIIème siècle on
pouvait entrer entre 25 et 35 ans à l'Académie des Sciences et ne plus avoir de souc i
de carrière, autant la chose était improbable en 1789, tout simplement parce que l e
nombre de scientifiques compétents avait augmenté . Le volume des vocation s
scientifiques satisfaites doublera entre 1775 et 1825 si l'on adopte comme définition
du scientifique celui qui publie assez régulièrement dans un journal professionnel comm e
les Mémoires de l'Académie, les Annales de mathématiques, les Annales de chimie,
etc. Si ce doublement est significatif, il faut malgré tout mesurer combien l a
population française qui vivait de la science, qui la lisait, qui s 'en nourrissait, étai
t
faible, au maximum 2 .000 personnes en 1825, peut-être 1 .000 personnes en 1775 .
Je parle bien de gens qui consomment de la science, c'est-à-dire qui l'utilisent pou r
leur profit personnel, éventuellement pour des applications, mais en tout cas qui utilisen t
une science en train de se faire . Cette communauté de 1 .000 personnes ne pouvait
avoir aucune représentativité à quelque degré que ce fut dans le cadre de l'Ancie n
régime .
La deuxième revendication du monde savant portait sur la possibilité d e
pouvoir se perpétuer en formant de jeunes savants . Pour les sciences dites exactes ,
il me semble que la reproduction du savant passait sous l'Ancien Régime par un résea u
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Les Cahiers du MURS n°17 - 3ème trimestre 1989
un peu compliqué de relations personnelles et par une façon de faire antique, mai s
efficace dans le cas de petits nombres : la passation de maître à disciple. Le maître
aidant en quelque sorte le disciple à trouver bon an mal an une place quelque par t
avant d'entrer à l'Académie, tout en lui passant son savoir, sinon un programme de
recherche, car ce serait trop dire . Quelquefois des écoles de pensée pouvaient se perpétue r
de la sorte. On peut au moins évoquer des lignées : d'Alembert engendra Laplace
qui engendra Poisson . Il faut aussitôt ajouter que certains, comme Laplace n ' ont pas
eu besoin d'être dirigés pendant bien longtemps . Disons deux ans de contact avec
d'Alembert, et Laplace était devenu Laplace . Mais ce passage de maître à discipl e
n'était pas institutionnel . Ainsi Carnot n'en profita pas et la majeure partie de so n
travail résulta de l'effort d'un isolé. D'où les difficultés des jeunes . L'astronome Delambre
par exemple, qui «crevait de faim» vers les années 1788-1789, avait tout de mêm e
réussi à calculer assez bien l'orbite d'Uranus découverte en 1781 par Herschel, e n
utilisant les techniques de la mécanique céleste de Laplace . Du coup il s'établissait
un nom, mais sans entrer à l'Académie des Sciences pour autant . Et il vivotait d'un
peu de préceptorat par ici et par là. Il est certain que s'il avait vécu quarante ans
plus tôt, et fait grosso modo les mêmes choses, il entrait derechef à l'Académie . Mais
en 1789 il y avait blocage des postes .
Et enfin dernier point, mais qui n'est pas négligeable, les scientifiques, et j e
pense presicément à Carnot, attendaient des conditions honorables et suffisammen t
rapides de publication . Il n'était pas rare que pour certains mémoires de l ' Académie
il fallût attendre trois à quatre ans entre le dépôt et l'acceptation d'un mémoire e t
sa publication, quelquefois même dans des conditions déplaisantes . Un exemple
significatif se produisit en 1781 . A l'Académie, Legendre déposa un mémoire sur la
figure des planètes qui intéressa énormément Laplace . Il s'agissait de voir quelle étai t
la forme d'équilibre d'une masse liquide qui tourne autour d'un axe ; était-ce une
unique surface de révolution, mieux encore un ellipsoïde du second degré ? etc... Beau
problème mathématique qui ne sera vraiment résolu que par Poincaré un siècle plu s
tard. Legendre trouva dans cette recherche les polynômes qui portent son nom et un e
méthode d'attaque de l'équation du potentiel. Mais il déposa son mémoire sans être
membre de l'Académie. Laplace le lut, et publia lui-même un mémoire où il allait
plus loin que Legendre . Il en oubliait de citer celui qui avait pu l'inspirer. D'ailleurs,
comment eût-il pu le citer puisque le mémoire de Legendre n'était toujours pas publié .
Dans un livre de 1784, soit trois ans plus tard, Laplace mentionnait enfin Legendr e
dont le mémoire finit par paraître en 1785. Vous voyez le temps mis et les difficulté s
qui provenaient des publications. Aucun lieu n'existait pratiquement en dehors d e
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l'Académie pour publier des mathématiques en France en 1780 . Les Annales de mathématiques n'étaient pas encore fondées, les Annales de Chimie qui furent fondée s
en 1789 ne publiaient pas de mathématiques du tout et ne sortaient au fond qu'u n
certain type de chimie, certes la plus novatrice, celle de Lavoisier .
Ces trois revendications permettent de comprendre les doléances de scientifiques .
Et l'exemple de Carnot est très précis . Il a énormément de mal 1) à être reconnu
comme un savant ; 2) à publier. Heureusement il peut recevoir un prix de l'Académi e
de Berlin et arrive à faire publier son libre en impressionnant un peu un libraire qu i
accepte de prendre des risques . 3) à vivre de la science . Carnot est ingénieur militaire,
ce qui lui procure un revenu mais gêne sa professionnalisation en tant que savant .
La carrière scientifique remodelée par la Révolution
Après avoir décrit les difficultés de la situation d'un jeune savant en 1789 ,
il est indispensable de se reporter une génération plus tard, disons en 1814 . A cette
époque, pour un savant du même âge, les choses avaient considérablement évolué .
Décrivons . Sur le plan de la carrière, il y avait eu la création dans chaque départemen t
d'une chaire de mathématiques, d'une chaire de physique et chimie, et d'une chair e
d'histoire naturelle. Or on comptait 83 départements, et même un peu plus car
l'Empire français était à ce moment obèse . Si vous multipliez par trois, vous ave z
déjà une population professorale scientifique qui approche les deux cents. Or, grosso
modo, c'était ce nombre de jeunes scientifiques qu'il fallait caser . Le salaire d'un
professeur de lycée en 1814 était exactement de 1500 francs, soit le salaire d'u n
académicien en 1780. Le franc germinal s'était bien conservé, cette somme assurai t
le vivre, et plus que le vivre, une certaine aisance sociale . Ajoutons que d'autre s
disposaient de postes bien supérieurs, comme un professeur à l'École Polytechniqu e
qui rapportait dans les 3000-3500 F . Même au simple niveau de répétiteur à cett e
École Polytechnique, le salaire était convenable . Or, rien qu'en mathématique s
officiaient vingt répétiteurs . Il n'y avait aucun organisme de l'Ancien Régime offran t
vingt postes de mathématiciens permettant à des jeunes de faire de la recherche et
en même temps un enseignement, sur la place de Paris . Au point qu'on peut pense r
que la Sorbonne elle-même ne dispensait aucun enseignement de mathématique e n
1788. Le Collège Mazarin par exemple, qui avait un mathématicien, l'abbé Marie ,
ne le garda pas car il était devenu précepteur des enfants du Comte d'Artois .
Comme l'Ancien Régime était devenu relativement stable pour les emplois, on n'allai t
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Lazare CARNOT (1753 -1823)
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surtout pas prendre le poste de l'abbé Marie pour le donner à quelqu'un d'autre, ca r
il fallait maintenir à l'abbé Marie son poste quand il reviendrait, une fois les enfant s
princiers éduqués vers l'âge de quinze ans . Donc on n'enseignait plus les mathématique s
au collège Mazarin . Cet exemple très précis permet de saisir le changement intervenu
après la Révolution .
La reproduction des savants était désormais réalisée grâce à la création des
grandes écoles, et notamment de l'Ecole Polytechnique qui avait pour mission de former
des ingénieurs et des chercheurs. Effectivement, certains jeunes polytechniciens asse z
doués n'entraient pas dans la vie d'ingénieur, mais ils étaient maintenus à l'Ecole
pendant un ou deux ans, sous la protection d'un professeur . Ils étaient rémunérés pour
faire des petites classes et en même temps pour s'initier à la recherche . Le meilleu r
exemple est celui de Gay-Lussac, un protégé de Berthollet dont il prendra d ' ailleurs
la succession comme professeur de chimie à l'École Polytechnique . Gay-Lussac sortait
de l'Ecole Polytechnique dans le Corps des Ponts-et-Chaussées, mais en fait se mettai t
aussitôt à la science.
Dernier point : les publications . Il n'y avait pas floraison, ce serait trop dire ,
mais il y avait multiplication des lieux de publications après 1795 et en augmentatio n
plus ou moins régulière tout au long du XIXème siècle . En 1795 l'Institut recommenç a
à siéger, et avec lui revinrent les Mémoires de l'Académie . En 1810, les Annales
de mathématiques se créèrent, et beaucoup plus tôt le Journal du Muséum. Il n'y
avait pas de journal du Jardin du Roi, alors que le Journal du Muséum offrait
un lieu où ceux qui s'appelaient Geoffroy Saint-Hilaire, Cuvier, ou Lamarck pouvaien t
publier.
Quel rôle Carnot a t-ii joué pour l'institution de ce nouveau cadre pour les
scientifiques dont nous ne retraçons qu'à grands traits les contours ? Carnot fait parti e
de ces savants qui ont un métier : c'est un ingénieur. C'est un ingénieur au sen s
étymologique de ce mot, c'est-à-dire quelqu'un qui s'occupe du Génie, et le qualitati f
est militaire. Formé à l'Ecole royale du Génie de Mézières, sa carrière a piétiné comme
celle de beaucoup de ses collègues. Certainement il dut piaffer d'impatience dans le
cadre militaire où l'on ne montait pas vite quand on n'était pas noble . En plus, il
y avait beaucoup de lenteurs dans l'acceptation d'un certain nombre de transformations
techniques, d'autant que les querelles internes au Génie - au sujet des fortifications
notamment - étaient particulièrement venimeuses avec des clans, des coups-fourrés ,
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etc. Mais au moins Carnot avait un poste et le maintiendra . E ne sera jamais professeur .
Il ne vécut donc pas lui-même le grand changement de la vie savante - changemen t
d'ordre social - qu'apporta la Révolution avec la transformation du savant en professeur .
En ce sens il resta aux marges du monde savant . Ainsi d'Alembert ne fut jamai s
professeur. A la génération suivante, Laplace n'avait été professeur que très peu d e
temps sous l'Ancien Régime, juste pour gagner de quoi vivre à l'Ecole militaire, e t
dès qu'il avait pu s'en débarrasser il l'avait fait . Il ne sera pas professeur d'ailleur s
pour le restant de ses jours mais de façon exceptionnelle à l'Ecole normale pour quelque s
mois en 1795 . Mais quand vous examinez le cas de la génération des plus jeunes ,
c'est-à-dire de ceux qui furent formés pendant les années révolutionnaires, en les prenan t
les uns après les autres on constate pratiquement que tous les savants furent professeurs .
La «méthode révolutionnaire» appliquée à l'enseignement scientifiqu e
Il y a un domaine où il est clair que Carnot a joué un rôle, quoique ce rôl e
ne soit pas facile à cerner . Dans le contexte de la France, de 1793 et 1794, un vocabl e
bien précis désigna un changement dans la vision qu'on avait de la science, et dan s
l'appréhension des problèmes scientifiques : la «méthode révolutionnaire» . Cette
méthode avait peu à voir avec « la science sans culotte», qui est une autre affaire .
La méthode révolutionnaire était précisément destinée dans la pensée des politique s
à développer l'enseignement scientifique en France et à accélérer la connaissance d e
la science la plus immédiatement pratique .
Attardons nous quelque peu sur cette méthode révolutionnaire. L'origine en es t
connue. Le 19 février 1794, donc en l'an II, débutait l'Ecole des Armes . A l'issue
de trois fois dix jours, l'Ecole devait former un certain nombre de jeunes gens (j e
reviendra sur les nombres d'élèves concernés), non préparés préalablement qui devaien t
savoir au bout du compte raffiner le salpêtre, fabriquer la poudre, mouler, fondre et
forer les canons. Trente jours . Formation rapide couronnée de succès, de façon assez
étonnante. Voilà la matrice de la méthode révolutionnaire . Deux choses la
caractérisent : 1) on enseignait l'aspect le plus nouveau, le plus original, de la disciplin e
concernée . 2) Cet enseignement était cautionné par les savants les plus reconnus . Il
y a donc un double mouvement : prendre la science en train de se faire, avec bie n
entendu les risques que cela comportait, et ne pas demander un enseignement de second e
main . Seuls les savants qui avaient fait des découvertes et précisément pour cette raison ,
avaient le devoir d'enseigner . Pratique révolutionnaire qui allait à l'encontre de tout e
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l'habitude des collèges, où il fallait avoir un esprit rassis pour enseigner . Entendez
les noms retenus pour faire les cours à l'Ecole normale, ou à l'Ecole Polytechnique :
Guyton de Morveau, Fourcroy, Berthollet, Lagrange, Laplace, Monge, etc ... L'idée
était de former un esprit capable de concevoir l'innovation. Il ne s'agissait donc pas
simplement de fournir une technique, mais de comprendre des raisons qui expliquaien t
la nouveauté d'une fabrication par rapport à une autre, et par conséquent de permettre ,
par effet multiplicateur dans les provinces, le développement d'une fabrication
meilleure. Expérience réussie pour la fabrication de poudre puisque la France devin t
autosuffisante dans ce domaine à la mi-94 . De même pour la production de canons.
On comprend qu'un certain 14 juillet 1794, le 26 messidor selon le calendrie r
révolutionnaire, Barère ait déclaré en séance à la Convention : «Cette grande expérienc e
des cours révolutionnaires a fait connaître un nouveau mode d'instruction qui donn e
au Comité de salut public un instrument nouveau dont il tirera un grand parti pour
plus d'un genre .»
Et effectivement la méthode révolutionnaire permit un certain nombre de créations ,
trois autres au moins : l'Ecole de Mars, décidée le 1er juin 1794 et qui fonctionna
du 8 juillet au 24 octobre 1794 ; l'Ecole centrale des travaux publics qui ouvrit
provisoirement ses portes en décembre 1794 par des cours révolutionnaires, et qu i
prit l'année suivante le nom d'Ecole Polytechnique ; et enfin l'Ecole Normale de l'A n
III considérée comme étant l'ancêtre de l'Ecole Normale Supérieure, qui ouvrira ses
portes le 20 janvier 1795 . Aux yeux des conventionnels, aux yeux des savants, ce s
créations s 'inscrivaient dans le cadre révolutionnaire.
On peut être surpris par certains chiffres . Nous sommes tellement habitués à
des chiffres universitaires importants que nous ne voyons pas la différence par rappor t
à l'Ancien Régime . L'Ecole de Mars comptait 3 .500 élèves ; l'Ecole Normale de l'A n
III environ 1 .400 et l'Ecole Polytechnique de la première promotion, 400 . Or, il est
impossible de trouver dans l'Ancien Régime une école de ce niveau ayant ce nombre
d'étudiants . L'Ecole Royale du Génie de Mézières en 1789 avait 20 étudiants . L'Ecole
des Ponts-et-Chaussées devait tourner autour de 45 étudiants. Il y avait déjà un effet
de masse important . De plus, une unité de conception prévalait dans ces différentes
écoles dont les objectifs avoués étaient pourtant notablement différents . L'Ecole de
Mars formait des soldats qui connaissaient en gros les armes à utiliser et
éventuellement comment en gouverner la fabrication . L'Ecole Centrale des Travaux
Publics formait des ingénieurs et des savants, l'Ecole Normale devait former les instituteur s
et les professeurs de la République . Trois objectifs totalement différentes . Pour ces
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trois écoles pourtant, la même méthode «révolutionnaire» . Si certains apprentissages
techniques pouvaient s'acquérir de cette façon, pour d'autres formations au premie r
abord cette méthode paraissait vaine . Je vais prendre précisément l'exemple d'une
formation où l'emploi de la méthode révolutionnaire s'avérait à priori délicat .
L'École Normale de l'An III était constitué pour donner à la France des instituteur s
qui devaient enseigner le grec, le latin, le français, l'histoire, la géographie, aussi bie n
que l'histoire naturelle, les mathématiques, la physique, la chimie . On n'avait pas
organisé de sections spécialisées puisque précisément un même esprit «révolutionnaire »
devait guider tous les instituteurs . On pouvait prévoir alors un écueil redoutable :
comment enseigner les mathématiques les plus novatrices en 1795, à quelqu'un don t
la spécialité était l'hellénisme ? Or contrairement à ce que beaucoup d'historiens on t
voulu dire, l'École normale ne fut pas un échec . Certes cette école ferma ses porte s
au bout de cinq mois, dans la logique même de la méthode révolutionnaire . Mais
elle eut le mérite de modeler des générations d ' enseignants par la façon d 'aborde r
les sciences, et fut particulièrement influente sur les rédacteurs de manuels . Des
enseignants, comme en mathématiques Lagrange, Monge ou Laplace, ne tergiversèren t
pas avec la mission qui leur était imposée . Laplace donna devant ses 1.400 étudiants ,
à l'amphithéâtre du Muséum d'Histoire Naturelle, une démonstration parfaitemen t
originale qui n'avait jamais été donnée auparavant, celle du théorème fondamenta l
de l'algèbre, (ce que l'on appelle en France le théorème de d'Alembert . 11 faut prouver
que tout polynôme possède au moins une racine complexe) . La vieille démonstratio n
qui remontait à d'Alembert était extrêmement compliquée et en plus on savait qu'ell e
comportait des trous, qu'elle présupposait des développements en séries non entières .
La démonstration de Laplace, très courte, frappait par sa nouveauté. „Enseigner le
théorème fondamental de l'algèbre à 1 .400 élèves, faire comprendre le succè s
de la méthode analytique et inciter à sa diffusion, voilà qui était proprement révolutionnaire. Se manifestait ici une foi, une militance révolutionnaire, pas la militanc e
d'un jacobin excité . Je crois cette militance au fond de la méthode révolutionnaire ,
mais sans qu'elle soit une panacée . Il y avait d'autres composantes, comme l'indiquai t
Barère : «La Révolution a aussi ses principes : c'est de tout hâter pour les besoins» .
Et il terminait : «La Révolution est à l'esprit humain ce que le soleil de l'Afriqu e
est à la végétation».
Carnot accepta cette méthode révolutionnaire, et il fut à l'origine de l'Ecole
des Armes . Si son rôle précis à l'Ecole Polytechnique fut moins net, on le crédit a
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pourtant d'une action efficace et de toute façon ces Ecoles furent décidées par le
Comité de salut public dont il fut un des membres influents .
Carnot : l'homme, sa carrière et sa famill e
Autant Carnot pouvait aider politiquement à ces créations révolutionnaires ,
autant il ne joua aucun rôle actif comme professeur. Sans doute parce que non
seulement la communauté scientifique, mais lui-même, ne se considérait pas comm e
un savant novateur. Nous touchons là quelque chose qui me parait important . Vous
pourriez en effet penser à quelques exemples de la Révolution culturelle chinoise ,
où des médiocres devinrent précisément les «savants» qui devaient enseigner selo n
la méthode «rouge» . Ce ne fut pas le cas en France . La Révolution fit appel pour
un enseignement de pointe aux gens qui étaient effectivement les plus compétents .
Qui, en France et en 1795, pouvait mieux enseigner les mathématiques que Lagrange ,
Laplace et Monge ? Peut-être Legendre ? Mais on ne pourrait pas citer beaucou p
d'autres noms.
Puisqu'il y a relative modestie de la place de Carnot sur le plan scientifique ,
ce qui ne signifie nullement médiocrité, ce dernier n'utilisa en rien ses fonctions officielles ,
son pouvoir, pour se faire attribuer un vain titre . Précisément au nom de ce
républicanisme et de l'intransigeance peut-être puritaine de son tempérament . Puisque
pour la méthode révolutionnaire, il n'était pas l'homme ad hoc, il ne se présenta pas ,
il n'essaya pas de s'imposer . Pour la même raison Carnot ne se présenta pas lor s
de la création de l'Institut . Pourtant il aurait pu éviter l'élection et se faire nommer ,
puisque tel était le parti pris pour la première fournée .
Le personnage devient étonnant quand on pense que deux mois après son dépar t
des affaires, il publiait en mathématiques . Par certains témoignages on sait qu'i l
travaillait sur des domaines scientifiques pendant le mois d'août 1794, pendant c e
mois extrêmement difficile de la chute de Robespierre, où la France et les élite s
politiques ne savaient pas très bien par qui et comment elles voulaient être gouvernées .
Carnot faisait alors des mathématiques !
J'aurais aimé vous dire aussi quelque chose sur la façon dont Carnot élevai t
ses enfants, auxquels il consacrait beaucoup de temps, ce qui était d'autant plus méritoir e
que l'homme était débordé. Il les éduquait sur le plan scientifique mais aussi bie n
au niveau des humanités . Lui-même connaissait bien le latin, et toute sa vie il tint
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J . DHOMBRES
à garder cette culture . Peut-on essayer de le mieux situer parmi les courant s
philosophiques et idéologiques de son époque ? Carnot est un homme qui ne fit jamai s
de déclarations péremptoires d'athéisme, même au plein feu de la Révolution . E y
a une neutralité républicaine, laïque, de Carnot qui est je crois particulièrement nett e
car il se permit par ailleurs des poésies sur le thème biblique : «les étoiles disent
la gloire de Dieu» par exemple. Carnot fut bien sûr un lecteur de Rousseau . Même
ses textes scientifiques furent écrits avec une tension qui rappelait beaucoup cet esprit
à la fois géométrique et insinuant de Rousseau, voulant convaincre à l'aide d'un e
démonstration, pas uniquement faite pour l'intelligence, aussi pour le coeur . Carnot
écrivait assez volontiers de cette façon . Un aspect beaucoup plus positiviste provenait
chez Carnot de la lecture de Diderot et de l'influence de l'Encyclopédie : quelque
chose d'un peu froid. Ce couple Diderot-Rousseau nous donnerait-il l'image d'un
Carnot ?
Carnot : en définitive quelle image ?
Je voudrais terminer en lisant un poème, quelques vers d'une ode que Carno t
a intitulé «Ode à l'enthousiasme» où se mêlent ces deux influences, à une époqu e
ou l'enthousiasme n'était plus à la mode .
«Sublime essor des grandes âmes,
Enthousiasme, amour du beau
Principe des plus nobles flammes,
Eclaire-moi de ton flambeau .
Tu n'est point une folle ivresse,
Tu n'est point la froide raison,
Tu vas plus loin que la sagesse,
Sans sortir de sa région .
Instinct délicat qui devanc e
Et les conseils de la prudence ,
Et les calculs du jugement.
Instruit par la simple nature,
Ta marche est toujours prompte et sûre,
Et ton guide est le sentiment.
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Tu hais la morne indifférence ,
Comme l'aveugle emportement ;
La stupide insouciante ,
Et le désir extravagant.»
Quoique je n'aie pas le temps d'en parler, il y eut avec la génération de Carno t
quelque chose que nous avons peut-être complètement oublié, une sorte d 'hymne à
la connaissance, cette sorte de jouissance, de jubilation de la connaissance scientifique
que l'on trouve dans de grands poèmes parus entre 1780 et 1810 . Je voudrais juste
rappeler ce fameux vers sur lequel je ne sais combien de potaches ont du faire de s
dissertations : «sur des pensers nouveaux, faisons des vers antiques» d'Andr é
Chénier. Le poème plus précis s'appellait l'invention, et invitait à versifier sur le s
idées de Newton . Poème à la gloire de l'imagination scientifique et de la nécessité
d'inventer, de se dépasser soi-même par une invention de l'imagination . Carnot se
coulait dans ce type de littérature.
«Admirateur de la nature ,
Tu prêtes l'oreille d sa voix
Tu pénètres dans sa structure ,
Tu découvres enfin ses lois
Newton dissèque la lumière ,
Franklin dirige le tonnerre
Lavoisier décompose l'ea u
La terre n'est plus immobile,
Et le miracle est inutile
Pour expliquer un fait nouveau . »
Carnot opposait la «folle ivresse» à la «froide raison» . «La froide raison» tombait
comme un couperet. Il est certain que Carnot a signé et a été l'un de ceux qui on t
signé des décrets et des actes qui ont permis le ravage de la Vendée . «Folle
ivresse» : il y a chez cet homme d'état qui continue à faire des mathématiques et
qui écrit des poésies, qui garde une modestie certaine, élève lui-même ses enfants ,
vénère un humanisme renouvelé par la République et par la science, il y a cette utopie .
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Je crains de ne vous avoir pas, et j'en suis désolé, dressé un portrait analytique
de Carnot, là il aurait fallu entrer dans des démonstrations rigoureuses, ni un
portrait raisonnablement politique, et était-il pensable que je vous dresse un portrai t
de la Terreur ou du Comité de salut public, certainement pas . Ce que j'ai essay é
simplement, c'est de montrer qu'un homme a pu s'inscrire dans un temps, en épouse r
les querelles, et en même temps garder ce qui a fait la flamme, la force intime d e
sa jeunesse . Ses poèmes le montrent, qui font passer le réalisme révolutionnaire e t
le sens pratique mathématique . Il me semble que c'est en ce sens que Carnot, e n
tout cas aujourd'hui en 1989 pour le Bicentenaire, pouvait être célébré, à tout l e
moins raconté .
Jean DHOMBRE S
Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociale s
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