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D Hegel Vol. 6 N° 1 - 2016

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D Hegel Vol. 6 N° 1 - 2016
Hegel Vol. 6 N° 1 - 2016
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DOI : 10.4267/2042/58970
D
ans son numéro 5 n° 4 de 2015, la revue Hegel a publié un dossier consacré aux Thérapies
Complémentaires où figure notamment un article de Jean-Louis Garillon exposant une tentative de
classification et d’insertion des pratiques innovantes dans la « médecine intégrative ».
Pour être plus précis, s’agissant de pratiques médicales, je tiens à réagir contre les invocations répétées
de la théorie quantique et des phénomènes pour lesquels elle est pertinente, telles qu’on en trouve
dans cet article (section Vers une évaluation des « médecines complémentaires ») et hélas ailleurs, en
bien d’autres occurrences dans la littérature. Si l’auteur précise que le qualificatif quantique est « un
terme relatif aux quanta d’énergie, c’est-à-dire à l’interaction de la matière et du rayonnement », il
omet plus loin d’expliquer ce qu’est l’effet tunnel, la résonance, l’intrication, la cohérence (pas plus qu’il
ne mentionne la décohérence, passée sous silence et pourtant essentielle), etc. comme s’il s’adressait
à un public d’experts de la théorie quantique. Si nul n’est tenu de dominer les subtilités que contient
cette description des phénomènes naturels dont Roger Penrose affirme qu’elle est « la plus mystérieuse
et la plus exacte de toutes les théories physiques », personne ne devrait brandir des mots abscons
pour le profane afin de décrire et utiliser des concepts qui ne sont traduisibles que par le langage des
mathématiques. Que peut comprendre le lecteur qui ne sait pas que l’intrication survient lorsque le
vecteur d’état est un produit tensoriel non factorisable ?
Il n’est sans doute pas inutile de rappeler que la théorie quantique a été inventée il y a près d’un siècle
afin de rendre compte des résultats d’expériences cruciales portant sur les atomes qui, à l’époque,
étaient considérés comme les briques élémentaires de la matière. Depuis, on a appris qu’ils ne le sont
pas, et que de surcroît, la lumière et toutes les forces représentant les interactions fondamentales
relèvent de la quantification. En outre, et surtout, les physiciens ont compris que si cette théorie permet
de comprendre la stabilité du monde observable, des quarks aux étoiles à neutrons, il serait toutefois
inepte de vouloir l’utiliser afin de décrire le mouvement des boules de billard sur un tapis vert. En
d’autres termes, si la théorie quantique a pour objet premier le monde de l’infiniment petit, comme on
dit - et peut donc théoriquement venir à la rescousse des réductionnistes purs et durs - elle n’est d’aucun
secours pour décrire, comprendre et prévoir les phénomènes observables à l’échelle humaine, et ceci
même pour des systèmes que l’on peut définir objectivement sans la moindre ambiguïté - ne parlons pas
de l’organisme humain dans sa globalité et sa complexité qu’il serait illusoire et vain de vouloir réduire
à des mécanismes élémentaires. Et d’ailleurs, sur un plan épistémologique, il convient de rappeler que
les physiciens eux-mêmes n’ont pas tout élucidé du passage continu (à supposer qu’il existe) entre les
mondes microscopique et macroscopique. Peut-on leur en vouloir ? Certes non, en raison de l’insondable
subtilité de la théorie et des mystères qu’elle semble imposer à l’esprit au point de la rendre d’ailleurs
au sens strict incompréhensible, voire ahurissante, quand les mots sont seuls à disposition parce que
le langage mathématique - exclusivement approprié en la circonstance - doit être remisé. Ce n’est pas
sans raison que Franck Laloë, l’un des plus grands experts de la théorie quantique, a écrit il y a peu,
un ouvrage au titre révélateur, « Comprenons-nous vraiment la Mécanique quantique ? » : tout un
programme.
Inventée il y a quatre-vingt-dix ans, cette théorie mystérieuse s’est révélée être non seulement d’une
incommensurable fécondité conceptuelle et d’une robustesse à toute épreuve (on a envie d’écrire à toute
expérience), elle est aussi l’origine première d’applications extraordinaires y compris dans les domaines
les plus inattendus. Il est banal de dire que la plupart des objets que nous manipulons aujourd’hui
n’existeraient pas si l’on n’avait pas été capable, grâce à cette théorie, de décrire avec une prodigieuse
précision les mécanismes microscopiques qui en assurent le fonctionnement. Est-ce une raison pour dire
qu’un smartphone est quantique et que son utilisateur est un quanticien ?!
Ce n’est pas parce que l’IRM utilise la sensibilité quantique des atomes d’hydrogène au sein de la matière,
vivante ou non, à l’action conjuguée d’un champ magnétique et d’un signal de radiofréquence, que l’on
va plaquer sur cette fabuleuse technique d’imagerie médicale le qualificatif quantique. Et ce n’est pas
non plus parce que les ordinateurs qui vont traiter le signal enregistré tirent profit du phénomène de
magnétorésistance géante qu’il faut les traiter de quantiques (l’ordinateur quantique, c’est une tout
autre affaire !). Non, tout n’est pas quantique au sens du physicien et même de la raison pure, pas
plus la médecine que la police scientifique ou le code de la route. La théorie quantique est en un sens,
universelle, comme en attestent ses prodigieux succès, mais elle possède son talon d’Achille : ses
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Lettre à la rédaction
Peu instruit de la littérature médicale et des débats qui agitent le milieu où elle se développe, je me
garderai de rentrer dans les sempiternelles discussions sur la place que doivent occuper certaines
pratiques situées au-delà des frontières de la médecine conventionnelle, que ce soit dans l’enseignement
de la médecine ou au sein des établissements de santé. En revanche, en tant que physicien, je dois
réagir à l’utilisation de concepts ayant leur pertinence exclusive dans le domaine des sciences dures et
qui, pour cette raison, ne doivent en aucun cas faire l’objet d’une sorte de récupération constituant de
façon ostentatoire un discours à façade scientifique - mais les apparences peuvent être fallacieuses.
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extravagances aux yeux du néophyte, qui lui font prêter le flanc aux dérapages que permet la candeur
quand elle n’est pas ignorance ; n’a-t-on pas lu naguère dans une revue grand public que, grâce à la
téléportation quantique, nous pourrons bientôt, nous pauvres humains, être téléportés ?! Bel exemple
de désinformation.
A lire l’article sus-mentionné, on est pour le moins surpris par un tel mélange des genres. La surprise
provoquant le réflexe de la recherche bibliographique, on est alors vite saisi d'effarement en découvrant
sur Internet des sites, au demeurant fort luxueux, consacrés aux nombreux congrès de « médecine
quantique », terminologie absurde qui impose l’envie de dénoncer ce qu’il faut bien appeler par son
nom : une mystification. Il pourrait s’agir d’un monumental canular de potache prêtant à (sou)rire ; mais
comme il est question de santé, quel nom faut-il donner à un tel dévoiement de la connaissance et de
la pensée ?
Claude Aslangul
Physicien,
Professeur émérite à l’Université Pierre et Marie Curie
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