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JOURNALISME ET MONDIALISATION Hervé Bourges Union internationale de la Presse francophone

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JOURNALISME ET MONDIALISATION Hervé Bourges Union internationale de la Presse francophone
Hervé Bourges
Union internationale de la Presse francophone
JOURNALISME ET MONDIALISATION
L'évolution actuelle des technologies de la communication, grâce à la numérisation de toutes les données, textes, images,
sons, transforme radicalement les médias que nous connaissions jusque-là, et en fait apparaître de nouveaux.
Dans ce bouleversement programmé, l'enthousiasme des uns répond à l'inquiétude des autres. En effet, une mutation
technologique de cette ampleur a toujours des conséquences économiques, culturelles et sociales, qui peuvent être positives
ou négatives, selon l'orientation politique qui leur est donnée.
Il est donc nécessaire de comprendre comment les nouveaux espaces de communication que nous défrichons peuvent
changer notre rapport au monde, notre rapport à autrui, notre manière de vivre ensemble. La pratique du journalisme est
au croisement des trois dimensions de notre espace vital : espace géographique, espace relationnel, espace politique, et
toutes ces dimensions sont concernées par les mutations en cours. Or ces trois espaces définissent aussi, à leur intersection,
une culture et sa vitalité. Dès lors, il est légitime et même nécessaire de s'interroger sur l'avenir des identités culturelles et
sur le rôle du journalisme pour les préserver.
La mondialisation des communications est un fait. C'est aussi une chance pour l'humanité, si nous savons en faire bon
usage et si nous respectons un certain nombre de conditions. Ses effets sur le journalisme sont instantanés : il n'est plus
possible de circonscrire l'information, de faire taire ceux qui la propagent. En juin 2004, à Kinshasa, plusieurs journalistes
indépendants éditent leur titre de presse sur Internet, et ils sont ainsi lus par davantage de lecteurs tout autour du monde
qu'en République démocratique du Congo où l'imprimé peine à circuler. Cet exemple vaut pour tout journaliste, où qu'il
soit, car les rotatives n'ont pas encore fini de tourner que déjà l'édition du jour est disponible en ligne.
La responsabilité de chaque journaliste est donc décuplée car il n'a plus le droit d'écrire approximativement, sur quelque
sujet que ce soit. Il n'est pas de terre si lointaine qu'il ne puisse y compter un lecteur, c'est-à-dire quelqu'un qui pourra
vérifier le bien-fondé de l'information, et éventuellement y réagir, dénoncer l'erreur. La pratique du journalisme devient
un sport de haute précision, refondant toute la tradition déontologique à laquelle les écoles de journalisme sont, à juste
titre, tellement attachées.
Pour le journaliste francophone en particulier, cette mondialisation des échanges d'information a une conséquence
extrêmement positive : elle resserre les liens qui existaient entre les rédactions des pays francophones, elle fait disparaître
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les frontières qui limitaient souvent l'accès à l'information, elle constitue l'espace francophone en espace cohérent où la
circulation des nouvelles crée une respiration médiatique plus large.
Rien de nouveau, pourrait-on objecter, car l'AFP jouait ce rôle de fédérateur de l'information francophone. Et certes,
il est impossible de négliger le rôle essentiel joué depuis des décennies par l'une des premières agences d'information au
monde, pour faire circuler une information indépendante dans l'espace francophone, et au-delà. Mais il ne s'agit plus désormais
de fédérer l'information francophone et de l'alimenter ainsi par un brassage des nouvelles réalisé depuis Paris. Il s'agit
désormais d'une germination polycentrique, d'une profusion des sources et d'une visibilité nouvelle pour des informations,
des reportages, des articles, des points de vue, des analyses, qui témoignent de la diversité des regards francophones !
C'est tout l'enjeu de la Francophonie médiatique : elle devient progressivement, pour les journalistes un prodigieux
réservoir d'informations fraîches, échappant aux courants dominants de l'information anglophone, échappant aux «armes
de conviction massive» que sont les médias anglo-saxons et principalement ceux des Etats-Unis d'Amérique. Tous les journalistes
francophones deviennent des soldats de la diversité culturelle, et du pluralisme de l'information. C'est une nouvelle manière
de concevoir leur rôle et leur travail qui doit aujourd'hui prévaloir : l'écoute de la diversité et la lutte, consciente, contre
l'uniformisation linguistique et culturelle.
Face à cette formulation extrêmement positive de cette transformation pour le journalisme francophone, il faut toutefois
soulever deux remarques critiques, qui permettent d'en tracer les limites, au moins provisoires, et les dangers, probablement
plus fondamentaux.
Tout d'abord, une révolution démocratique ne vaut que si elle est partagée par tous, si l'accès à l'information généralisée
est équitable.
Nous devons faire attention, à la fois à l'intérieur des communautés existantes (nationales, régionales, locales) et au
sein de la communauté des nations, à ne pas faire perdurer une fracture plus radicale que toutes les autres, la fracture
numérique, qui structure de nouvelles inégalités, plus dures et plus durables.
Nous ne devons pas laisser s'enraciner une séparation des hommes en deux groupes : ceux qui sont en prise sur les
réseaux de communication matérielle et immatérielle rapides, et ceux qui seront longtemps encore relégués hors de ces
réseaux, à l'écart du développement global.
Car paradoxalement, rien ne peut devenir plus dangereux que l'universel. Rappelons nous que c'est au nom de valeurs
qui se prétendaient universelles que des continents ont été colonisés, et des peuples opprimés. L'universalité des échanges
d'informations ne doit pas servir de masque à une marginalisation rapide de tous ceux qui n'en profiteraient pas, qu'il
s'agisse de pays ou de peuples du tiers-monde, aussi bien que des couches défavorisées de la population des pays
développés !
Telle est la première réserve qui s'impose vis-à-vis de la société de l'information : elle doit devenir une société de
communication ouverte, non sélective, elle doit garantir à tous les mêmes droits et les mêmes facultés, la même liberté et
les mêmes facilités. L'ordre qu'elle va nécessairement instaurer entre les hommes ne doit en laisser aucun à l'écart. Qu'un
seul homme soit privé de l'accès à cette communication universelle, et la société de l'information sera illégitime, dirait
aujourd'hui Charles Péguy.
Deuxième évolution importante à prendre en compte, la société de l'information dessine autrement les contours des
communautés humaines, au préjudice, notamment, des identités classiques liées aux États-nations.
Au sein de tous les groupes humains, de nouvelles logiques communautaires sont à l'œuvre, qui ne recoupent pas
forcément des limites géographiques ou physiques. Chacune de ces logiques communautaires se constitue une culture de
références communes, et des centres nerveux électroniques pour faciliter la communication.
Communications privilégiées, corpus culturel partagé, et lieux de rencontres virtuels composent progressivement des
groupes humains disparates et dispersés, sans cesse modifiés, et de moins en moins exclusifs les uns des autres.
Ces identités peuvent être transversales aux identités géographiques et locales : il en est ainsi des réseaux religieux, par
exemple, ou traditionnels, qui permettent à des minorités expatriées de conserver vivaces leurs cultures et leur mémoire.
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La nouveauté essentielle de ces nouvelles communautés virtuelles est de n'être pas totalement contraignantes : elles
n'existent qu'au terme d'un acte d'adhésion volontaire, et toujours révocable, au gré d'une envie, d'un désir de changement,
d'un changement d'état d'esprit. Les communautés virtuelles sont également fragiles parce qu'elles peuvent être factices,
et transitoires. Elles n'offrent pas une identité définitive, mais des définitions instables de soi.
Les nouveaux moyens de communication et d'échanges permettent aussi d'accueillir des visages différents, et de ne
pas se refermer sur une communauté close. Pourtant le risque existe aussi de voir se développer des réflexes de peur, de
refus de l'évolution en cours, donc de reflux irrationnel vers les définitions du passé. Et d'ores et déjà dans de nombreux
pays, on observe une tentation des franges les plus fragiles de l'opinion de se tourner vers des discours identitaires qui
offrent des réponses toutes prêtes à leurs doutes et à leurs inquiétudes.
L'expansion de courants racistes et xénophobes en Europe occidentale peut être rapportée à une crise d'identité née
de l'impression de voir la collectivité nationale devenir une abstraction, entre la montée de l'identité européenne et le
développement des multinationales. Les accès de violence que connaissent certaines parties du monde permettent de s'interroger
sur les conséquences possibles d'un tel trouble.
C'est ainsi que l'effet des attentats du 11 septembre 2001 a été de faire entrer le monde entier dans une spirale de
déstabilisation durable, renforcée par l'invasion de l'Irak par les troupes des États-Unis et de leurs quelques alliés. Tous
les pays du monde sont ainsi aspirés dans une logique de conflit à la fois culturel, économique et militaire.
L'information est dans cette spirale l'une des armes les plus redoutables : qu'il s'agisse des télévisions internationales
éditées à partir des États-Unis ou de celles qu'éditent certains États arabes, qu'il s'agisse de presse écrite ou de radios nationales
ou internationales, aucun média n'échappe au processus de mondialisation d'un affrontement territorialement limité.
Les journalistes francophones ont une mission particulière dans ce contexte : celle de faire prévaloir l'objectivité et la
rigueur professionnelle partout où, par un entraînement nécessaire observé lors de chaque conflit, l'emportent la partialité,
voire l'engagement et la solidarité avec l'un des belligérants. En rester aux faits, se garder de toute présentation partisane,
conserver la distance nécessaire pour constater ce qui doit l'être.
Ce n'est pas par hasard que les journalistes qui font scrupuleusement leur métier sont extrêmement exposés. Ce n'est
pas par hasard que des organisations non gouvernementales comme l'Union internationale de la Presse francophone se
mobilisent à chaque fois pour leur venir en aide, les défendre, et rappeler aux gouvernants ou aux forces en présence que
la liberté du journaliste et sa capacité à suivre les événements est aussi l'un des piliers de ce nouvel ordre international
démocratique et pluraliste auquel nous aspirons.
Dans la société de l'information, il faut compter au nombre de ces valeurs universelles qui fondent le projet démocratique
la liberté de communication, et donc l'égalité d'accès à l'information, la libre circulation des journalistes, et leur indispensable
protection dans l'exercice d'un métier aussi indispensable au fonctionnement de la démocratie que l'eau l'est à la vie.
À ces deux défis de la mondialisation médiatique, une même réponse : la généralisation rapide de l'accès aux réseaux,
pour que tous les hommes puissent en profiter, qui doit aussi s'accompagner d'un renforcement de la conscience démocratique,
et d'une consolidation de la liberté d'expression et de communication.
Il est ainsi permis d'espérer que le développement des réseaux de communication parvienne à entraver les processus de domination
culturelle que nous avons connus jusqu'à aujourd'hui. Partout, chacun pourra trouver des moyens de rester en contact avec sa
culture, sa mémoire, ses traditions. La mémoire de l'humanité sera mobilisable sur demande, par chacun d'entre nous, en tout lieu.
Il n'y a donc pas contradiction, à terme, entre l'inévitable mondialisation et l'affirmation des cultures. À condition que
dans les années qui viennent, toutes les cultures, dans leur diversité, investissent largement les nouveaux réseaux, en s'opposant
à la colonisation de ces nouveaux espaces médiatiques par un seul discours journalistique, un seul flux d'informations, une
seule langue, l'anglais, et par une seule création, celle d'une production internationale, insipide et sans saveur.
Nous devons passer le cap des réseaux : toutes les cultures qui passeront ce cap seront assurées de se développer, d'être
encore nourricières pour des talents nouveaux. L'enjeu majeur, celui qui reste et restera essentiel, ce sont les programmes,
les contenus, et les capacités d'expression de nos journalistes et de nos créateurs.
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Nous devons trouver dans la pratique du journalisme francophone une arme contre l'exclusion d'autrui et l'intolérance.
L'information et le journalisme doivent être un élément positif de l'ouverture, et non pas les outils d'un repliement frileux
sur soi, a fortiori d'une mobilisation nationaliste dans un conflit «de civilisations».
Le journalisme doit être un instrument de dialogue, une ouverture à autrui, un refus de l'uniformisation mondiale
comme de l'exclusion de la diversité par l'imposition de valeurs univoques, apparemment universelles et qui serviraient de
façade à des ambitions impériales. La Francophonie s'est constituée à la faveur d'une telle expansion mondiale, celle qu'a
connu la France à partir du XIXe siècle. Mais la Francophonie, telle qu'elle existe aujourd'hui, a survécu au reflux colonial
parce qu'elle représente justement les valeurs qui perdurent et dépassent les enjeux de puissance et de pouvoir. Cela doit
rendre tous les journalistes francophones particulièrement attentifs à une lecture indépendante et réaliste des événements
du monde. Ils ont payé pour savoir ce qui se cache derrière l'exportation de la civilisation. Ils sont armés pour décoder les
discours idéologiques.
La vocation des journalistes francophones, dans le nouveau paysage médiatique mondial, est de faire entendre la voix
de la raison, dans une langue à laquelle Voltaire enseignait le scepticisme pendant que Rousseau lui donnait la générosité.
Être un journaliste francophone aujourd'hui, c'est être un peu leur double héritier : ne pas se laisser prendre aux fausses
valeurs des discours idéologiques dominants, et ouvrir largement son esprit à la diversité humaine, pour que la vérité des
faits et la multiplicité des paroles puissent trouver leur expression.
Dans ce nouvel espace à la fois économique, militaire et moral où nous nous situons désormais, nous devons rester
inspirés par des valeurs universelles, qui s'appliquent à tous les hommes. Face aux tentations de repli, prenons garde à ne
pas y renoncer, au moment où elles sont les plus nécessaires pour nous définir nous mêmes et donner à chacun sa place
dans le monde de demain. Un monde qui sera plus riche « de nos mutuelles différences ».
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