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Jean-Baptiste Perret

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Jean-Baptiste Perret
Jean-Baptiste Perret
Université de Paris 4 Sorbonne (Celsa)
Groupe de recherches interdisciplinaires sur
les processus d'information et de communication (Gripic)
Y A-T-IL DES OBJETS
PLUS COMMUNICATIONNELS
QUE D'AUTRES ?
Chacun sait sur quoi portent les sciences de «l'information et de la communication». Ces deux termes
suffisent d'ailleurs à faire venir à l'esprit une série de pratiques sociales, de lieux, de techniques et d'acteurs,
considérés par le sens commun comme relevant de ces domaines d'activités. Un manuel parmi d'autres de
la discipline indiquera donc les champs ou domaines d'études suivants : les NTIC, les communications de
masse, les communications commerciales et politiques, la communication organisationnelle. On pourrait
ajouter à cette liste l'ensemble des messages dits «ordinaires», les échanges interpersonnels, les
transformations du système des industries culturelles et de l'espace public, et bien d'autres phénomènes
encore. Cette liste spontanée a pour mérite de fournir une première idée du champ scientifique tel que l'a
formé sa jeune «tradition» : les travaux qui, reconnus comme importants, ont fédéré autour d'eux des
courants de recherche pérennes.
On constatera pourtant que cette première approximation des Sic repose sur des domaines d'objets
concrets. Or, plus d'un siècle d'épistémologie a suffisamment montré que la science n'explique pas les objets
existants : elle se cherche des objets. Ce qu'on appelle construire des objets scientifiques. Les sciences de
l'information et de la communication ont-elles un objet spécifique ? Il est clair que du point de vue d'une
épistémologie normative, une discipline n'existe pas sans remplir cette condition. Mais il n'est pas non plus
d'objets scientifiques spécifiques sans discipline pour les construire... On voit combien la question des
objets est liée à celle de la vocation scientifique des Sic, et par conséquent de leur identité et de leur unité
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en tant que discipline (puisque les Sic sont une (inter)discipline, au moins sur le plan institutionnel1). En
fait, et dans la mesure où les Sic sont aujourd'hui une discipline reconnue dont l'existence institutionnelle
ne fait plus problème, c'est maintenant son autonomie cognitive qui dépend de sa capacité à construire
scientifiquement ses propres objets.
Nous ne tenterons pas d'établir une cartographie des objets que les Sic se donnent, aspect déjà
traité et mieux que nous ne pourrions le faire (Jeanneret, 2001 ; Ollivier, 2000). Nous allons plutôt nous
demander à quels problèmes épistémologiques et théoriques se heurte la construction des objets de la
discipline, et tenter d'éclairer les solutions auxquelles elle a pu recourir. Il s'agit donc d'épistémologie
analytique, et non normative, mais de la part d'un chercheur soucieux de rigueur scientifique et de la
capacité de sa discipline à produire, sur un champ particulier, des connaissances nouvelles. Comme on
va le voir, la construction des objets en Sic n'a guère à envier aux autres sciences humaines, même si ces
dernières jouissent, vues de loin, de plus de dignité. Elle se fait pourtant à partir de particularités qui
sont autant de chances et de difficultés spécifiques : la polysémie du terme communication et, surtout,
la revendication d'interdisciplinarité. Enfin, à la lumière de ces remarques, peut-être sera-t-il possible de
revenir sur l'importance de cette expression qui, pour une bonne partie des chercheurs en Sic,
caractérise leur projet scientifique : «penser communicationnellement la communication» (Bougnoux,
1993).
Les Sic, une discipline sectorielle ?
On sait que les Sic aujourd'hui, de l'aveu même de plusieurs de leurs chercheurs, souffrent d'un certain
trouble de l'identité (Mucchielli, 2000; La Lettre d'Inforcom, 2000; Jeanneret, 2001). Celui-ci s'exprime
notamment par un «désir de disciplinarité», c'est-à-dire de la reconnaissance commune d'un paradigme
unitaire. Cette situation est, semble-t-il, due au fait qu'il semble définitivement impossible de définir une
théorie «standard» (allant bien sûr de pair avec une méthodologie «standard»), spécifique à l'Infocom, qui
fasse l'unité de la discipline et le fonds commun de ses chercheurs. Pourtant cette impossibilité n'a rien
d'original2, elle constitue au contraire une caractéristique commune à toutes les disciplines constituées : le
désir de délimiter en principe le champ d'une discipline se heurte en effet à deux apories classiques
concernant les critères de reconnaissance et de validité d'une science.
• Au plan socio-historique, le cercle du relativisme : une discipline est ce que les chercheurs qui
l'animent décident qu'elle est. Son identité repose donc plus sur l'accord entre la communauté des
chercheurs que sur des attendus conceptuels, et dépend avant tout de l'état des rapports de force entre
eux.
• Au plan théorique, le cercle de la connaissance : tout jugement sur la pertinence ou la validité d'un
énoncé repose lui-même sur la reconnaissance implicite d'un certain paradigme donc sur un autre jugement
lui-même indémontrable. Dès lors il n'y a pas et il ne peut y avoir de définition scientifique de la scientificité,
ni de « théorie d'une bonne théorie ».
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Y a-t-il des objets plus communicationnels que d'autres ?
Sans pouvoir éviter ces cercles, les tentatives de définition successives de l'Infocom, de la part de ses
auteurs ou par des actes officiels, ont alternativement choisi deux pôles3 :
- le pôle socio-historique correspond à une définition pragmatique, par le domaine: des objets
«concrets» sont socialement considérés comme relevant de la communication. On dira alors que l'Infocom
est une discipline sectorielle qui s'intéresse aux activités de communication, et uniquement à celles-là. On
considère donc qu'il y a des objets plus « communicationnels » que d'autres ;
- le pôle rationnel correspond à une définition conceptuelle ou théorique. Les objets sont
théoriquement construits comme relevant de la communication. Il n'existe pas d'objets plus
communicationnels que d'autres, l'essentiel réside dans le mode de traitement communicationnel des objets.
Il s'agit d'alors d'adopter une «approche communicationnelle», sur n'importe quel objet, en droit.
C'est la première option qui a prévalu dans l'histoire de la discipline, ce qui n'est guère étonnant étant
donné les conditions et les enjeux de son apparition. À un niveau très général en effet, les études de
communication sont apparues avec la nécessité de comprendre et de situer les transformations techniques
et sociales qui s'accélèrent avec la seconde moitié du XXe siècle, et qui ont présidé à l'essor de ce qu'on a
appelé la « société de communication ». En outre, dans la situation particulière de la France, l'apparition et
le développement de la discipline doivent beaucoup aux exigences concrètes de la formation (Boure, 2002)
et ses fondateurs ont toujours privilégié le développement institutionnel (Sfsic, 1994). Cette politique des
Sic naissantes a eu le grand mérite de se pencher sur des objets assez largement méprisés par l'université et
les disciplines traditionnelles (les médias, la publicité, le graphisme, la documentation, etc., c'est-à-dire en
fait tous les messages non nobles). Cette solution a donc permis d'amorcer les recherches en
communication, et d'ouvrir à l'analyse de nouveaux domaines en leur donnant une assise universitaire. Elle
pose cependant plusieurs problèmes.
Une première difficulté de délimitation des objets en Sic tient au terme de «communication», qui
présente le défaut de désigner des objets existant à la fois partout et nulle part. Comme chacun sait, il n'est
pas d'activité humaine qui ne puisse à l'un ou l'autre titre être décrite comme un fait de communication. On
peut donc supposer qu'il y a de la communication partout, voire que «tout est communication». Cette
difficulté renvoie à un risque de dilution déjà souvent souligné (Wolton, 1997; Ollivier, 2000): comme l'a
fait remarquer Philippe Breton, « croire que tout est communication place les sciences de la communication
dans la position intenable d'être la science de tout» (Breton, 1994, p. 74). En fait, il n'est pas de définition
«neutre», indépendante d'une théorie ou du sens commun, de ce qu'est concrètement la communication.
Rien n'est communicationnel en soi, et ne se donne directement comme tel dans la réalité. C'est pourquoi
une discipline qui ne se définirait qu'à partir de ce qu'il est socialement convenu d'appeler
«communication» reste dépendante de théories spontanées qui lui sont étrangères, et risque fort de se voir
dicter ses objets par la demande sociale, voire par les problématiques professionnelles du champ.
Une autre difficulté tient au risque de parcellisation et d'hétérogénéité : du fait de leur jeunesse, les Sic
ont été et sont encore animées par des chercheurs venus d'autres disciplines. Or, comme le remarque Robert
Boure, la tendance spontanée des fondateurs a été de «continuer à fonctionner intellectuellement à
l'intérieur de [leur] discipline d'origine» (Boure, 2002, p. 11). Tendance qui s'est poursuivie logiquement
par la suite, les quelques étudiants formés à l'intérieur de la discipline y ayant fait l'objet d'un enseignement
non spécifique à celle-ci; les autres, en l'absence de recommandations claires, appliquant spontanément les
grilles d'analyse de leur formation d'origine. Cet usage du transfert de problématiques depuis d'autres
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disciplines pose en outre un problème concernant la gestion des échanges entre chercheurs que la définition
de la compétence des Sic par la délimitation de domaines d'objets concrets ne résout pas non plus. En effet,
la possibilité pour chaque chercheur de conserver son propre programme disciplinaire rend difficile la
discussion de l'un à l'autre et favorise au contraire les diverses querelles et procès en réductionnisme.
Enfin et surtout, le travail sur des objets concrets de communication à partir de paradigmes déjà
constitués des autres disciplines des sciences humaines revient à tirer un trait sur la capacité des Sic à
construire des objets spécifiques. D'où la question finale : à quoi sert de forger une discipline nouvelle si,
premièrement, ses chercheurs ne travaillent pas à partir des mêmes paradigmes sur les mêmes objets
scientifiques, et si, deuxièmement, chacun d'eux a plus de points communs avec les chercheurs de sa
discipline d'origine, qu'il utilise, qu'avec les collègues de sa propre discipline ? En autorisant les chercheurs
à privilégier une dimension donnée parmi d'autres, celle qui correspond à leur discipline de formation, et à
envisager leur objet à partir d'elle, la revendication d'interdisciplinarité a sans doute ici joué un rôle
critiquable, venant masquer l'absence de théorisation originale des travaux.
Cette dernière difficulté en dit long sur la construction scientifique des objets et sur la nature de
l'organisation disciplinaire des connaissances en sciences humaines, si bien qu'il faut nous y appesantir un
peu plus longuement.
Expliquer le communicationnel par le communicationnel?
Il est impossible de choisir entre les objets d'études concrets et la théorie, entre la dimension historique
et la dimension rationnelle. Une discipline est une manière spécifique d'interroger un certain domaine d'objets
concrets. Mais, d'une part, les contours de l'objet concret contribuent à dessiner la théorie, d'autre part
l'intention théorique choisit l'objet concret, le découpe dans le réel, découpage par lequel elle le constitue
en objet scientifique. Si bien qu'une discipline est toujours l'intégration problématique et dynamique de ces
deux pôles, qui se co-construisent simultanément selon un processus de genèse réciproque.
Un paradigme disciplinaire consiste à s'intéresser à un ordre de faits spécifique, distinct des autres et
doté d'une relative autonomie. Chacun sait que la sociologie consiste à «expliquer le social par le social»,
mais que cet ordre de fait est distinct théoriquement, par souci d'intelligibilité, et non physiquement
(Bourdieu, Chamboredon, Passeron, 1968). Il est donc construit dans l'acte même de sa saisie, ce qui revient
à dire que c'est le point de vue qui crée l'objet. Ainsi, en sociologie, il n'existe pas d'objets plus sociologiques
que d'autres, l'essentiel réside dans le mode de traitement sociologique des objets. Pour le dire autrement,
c'est la sociologie qui fait le social et le social qui fait la sociologie. Dans la réalité n'existe qu'une poussière
de fait, et sans les concepts qui le font exister, le social n'a pas d'existence plus «réelle» que n'importe quelle
autre des dimensions que l'existence collective et l'histoire de l'organisation des connaissances nous ont
rendu familières : le politique, le technique, le psychologique, le langagier, etc. La sociologie s'est développée
à la fin du siècle dernier parce qu'à cette période «le social» est apparu comme une réalité distincte... Nous
venons de voir qu'il en est exactement de même pour la communication, dont les sciences se développent
à mesure que le phénomène lui-même, encore difficile à distinguer, pose question.
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Pour en revenir aux Sic, on peut tirer de ces remarques deux fortes conclusions. D'abord, si une
discipline est, en partie, un paradigme ou un «point de vue», il faut garder à l'esprit le fait que les différents
points de vue ne se comparent pas, faute d'étalon absolu auquel les ramener. Les objets étant construits, on
ne peut trouver d'échelle d'observation plus pertinente, ou d'angle de vue plus juste, car il n'existe pas de
point de vue transcendant et intégrateur. À l'intérieur d'un paradigme donné, il est donc légitime que
coexistent plusieurs manières de construire les objets de recherche (Lahire, 1998). D'où, d'une part,
l'inanité des conflits de compétence entre, par exemple, le point de vue des acteurs (auxquels on rapporte
les discours) et le point de vue des signes (qu'on commente, de loin, par leurs acteurs). Et, d'autre part, le
fait que les chercheurs sont fondés à construire, expliciter, puis défendre des approches particulières, et à
les présenter comme telles sur le marché de la théorie en Sic, comme l'a fait par exemple Alex Muchielli
(Mucchielli, 2000).
Enfin et surtout, on voit mal, en droit, ce qui oblige les Sic à se fonder sur les paradigmes des autres et
ce qui les empêche de construire les objets à partir de leur propre niveau de pertinence, à savoir le
« communicationnel ». De ce point de vue, nous nous inscrivons en faux contre les positions défendues par
exemple par Bernard Miège, pour lequel une bonne manière d'unifier les champs des Sic serait de les
envisager comme des constructions sociales (Miège, 1998). Le social n'est pas le substrat du
communicationnel. Plus exactement, il ne l'est que pour les sociologues. À moins bien sûr de voir dans le
social ce que le marxisme faisait de l'économie : un ordre de fait prédominant, tendanciellement cause de
tous les autres, et existant donc «plus objectivement» que les autres dimensions du réel, ce dont on attend
depuis un siècle et demi un signe tangible (Veyne, 1971). Le social, mais aussi le technologique et le
sémiotique, sont des dimensions de la communication, non des causes finales.
Une caractéristique métathéorique commune :
la multidimensionnalité
Résumons-nous : pour le moment les objets de l'Infocom montrent une discipline qui s'est davantage
développée au plan pragmatique (par l'interrogation d'objets concrets) qu'au plan rationnel. Pourtant, il est
indéniable que le souci propre aux chercheurs des Sic de respecter la complexité des phénomènes et de
rendre justice à chaque niveau d'analyse, s'il a pu mener à un certain déficit d'intégration, n'en a pas moins
permis de concevoir un nouveau mode d'interrogation des objets : le regard multidimensionnel. On l'a vu,
les Sic récupèrent des dimensions d'analyse nées dans les disciplines déjà existantes. Mais elles les
retravaillent en liaison avec d'autres dimensions, en veillant toujours à articuler les différents niveaux du
phénomène. Cette volonté de construire des objets complexes, caractérisés par une multiplicité de niveaux
emboîtés, n'est pas présente chez les disciplines mères auxquelles les Sic empruntent. C'est pourquoi ces
dernières nous paraissent se diriger aujourd'hui vers un programme de la multidimensionnalité.
Les Sic construisent donc leurs objets aux frontières de ce que les disciplines classiques reconnaissent
comme pertinent à analyser, et à un niveau différent, à la fois plus vaste et plus précis, de ce que celles-ci
retiennent traditionnellement : celui des relations entre dimensions, et des processus de composition des
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phénomènes. À un niveau très général, on peut distinguer trois pôles, trois dimensions dont toute recherche
en communication cherche à élucider les rapports : celui de la circulation du sens, celui des acteurs et des
pratiques sociales, celui des techniques. Les Sic sont la discipline qui s'intéresse prioritairement aux
relations croisées que chacun de ces termes entretient avec les deux autres. Son originalité est de construire
des axes de recherche guidés par l'intention de traiter conjointement ces dimensions que les spécialisations
traditionnelles laissent séparées: comment faire se rejoindre les signes et les supports, les acteurs et les
objets, les situations et la génération du sens ? C'est pourquoi les concepts les plus usités en Sic sont des
concepts de composition entre dimensions, où ces trois pôles que nous indiquons sont généralement traités
par deux : le linguistique et le social (discours), le sémiotique et le technique (dispositif), le social et le
technique (usage). Pour prendre un exemple emblématique de cette tendance, le chercheur en Sic peut
travailler sur la «médiatisation», objet complexe relevant d'un domaine concret de communication, les
médias, et tentant d'articuler : la dimension pragmatique, qui concerne les producteurs de messages comme
types particuliers d'acteurs sociaux, le discours médiatique comme parole publique spécifique, le journal
comme objet langagier, les dimensions de la forme et du contenu des discours en question, la dimension de
la publicisation des problèmes sociétaux, et enfin le caractère processuel de l'ensemble (Delforce, Noyer,
1999).
À la lumière de cet état de choses, nous pouvons faire quelques remarques plus personnelles quant à
la capacité des Sic à produire des connaissances nouvelles, rigoureuses et discutables sur ces nouveaux
objets que sont les processus de communication.
Le risque pour l'Infocom aujourd'hui repose sur la tentation de remplacer la construction
paradigmatique des objets par un point de vue épistémologique ou métaméthodologique :
l'interdisciplinarité et la multidimensionnalité des faits et des processus. Par conséquent, au lieu de «penser
communicationnellement» la communication (comme passage et transformation), la tendance est à la
penser multidimensionnellement (comme articulation de niveaux) ce qui n'est pas tout à fait la même chose.
Cette situation peut engendrer deux dérives.
D'abord, en l'absence de paradigme communicationnel reconnu, la revendication interdisciplinaire
dévie aisément vers la tentation de s'intéresser à tous les aspects d'un phénomène en même temps. Comme si
les Sic, parce qu'elles se veulent une pensée des relations, devaient prendre en compte et articuler
l'ensemble des dimensions d'un phénomène. On retombe alors dans le risque déjà évoqué de dilution qui
ne peut conduire, en pratique, qu'à généraliser les approches partielles et les problématiques hétérogènes.
Ensuite, si l'interdisciplinarité trop focalisée peut conduire à un cloisonnement des recherches et des
chercheurs, l'interdisciplinarité non focalisée peut présenter la limite inverse : vouloir traiter les différentes
dimensions qu'elle se donne sur un même plan. Cela vaut mieux que de rabattre la communication sur le
social ou la technique, mais cela n'est pas encore la reconnaissance d'un principe communicationnel
d'explication de la communication, ce qui supposerait une reconnaissance de la primauté de ce type de
phénomènes (circulation, transformation, émergence de significations, langages, supports, places, etc.) sur
celles traitées par les autres disciplines des SHS. Dire qu'en communication il n'est pas de théorie générale
possible parce que les phénomènes sont « complexes » marque une confusion entre la complexité du réel et
la nécessaire organisation disciplinaire (ou, en tous les cas, paradigmatique) de la connaissance. C'est croire
que la muldimensionnalité des faits, qui est réelle, prive chaque dimension de son autonomie ou de sa
logique spécifique de fonctionnement. Les objets construits par les sciences de l'information et de la
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communication ne se doivent pas particulièrement d'être multidimensionnels, mais de placer la dimension
«communication», ou celle du rapport «information/communication», au centre de l'analyse, et de
n'étudier les autres dimensions qu'à partir d'elles et depuis leur point de vue : « expliquer la communication
par la communication». Il est donc normal que coexistent en Infocom des courants de recherche
concurrents, à condition que cette concurrence s'organise autour de conceptions de la communication, et
non autour de ce que les autres sciences humaines font de la communication : un produit des pratiques
sociales, un produit de la technique, un produit des systèmes de signes.
NOTES
1.
Pour ne pas alourdir la discussion, on nous autorisera à parler familièrement «des Sic» ou même de «l'Infocom», comme le font
étudiants et enseignants.
2.
Jean-Marie Berthelot rapporte que par rapport aux économistes et aux historiens, les sociologues eux-mêmes se caractérisent par
«un rapport tourmenté à leur identité», (Berthelot, 1996, p. 169).
3.
En particulier la définition de son domaine de compétence par la 52e section des universités en 1975 (Miège, Meyriat, 2002, p. 59),
et son inverse, le rapport du Comité national d'évaluation de 1993, pour qui tous les phénomènes abordés par les autres sciences
ressortissent également des Sic à condition de faire l'objet d'une «approche communicationnelle» (cité in Muchielli, 2000, p. 10).
RÉFÉRENCES
BIBLIOGRAPHIQUES
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