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AVANT-PROPOS Dominique Wolton Le moment de la communication

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AVANT-PROPOS Dominique Wolton Le moment de la communication
Dominique Wolton
Laboratoire communication et politique, CNRS, Paris
AVANT-PROPOS
Le moment de la communication
En cinquante ans tout, ou presque, a changé dans la communication. Les techniques d'abord, avec le
triomphe successif du téléphone, de la radio, de la télévision, de l'ordinateur et de l'Internet. L'économie
ensuite avec l'expansion des industries culturelles et de la communication, devenues progressivement
mondiales, et où se mêlent les logiques des tuyaux et du contenu. La société enfin où l'explosion de la liberté
individuelle et la transformation des rapports sociaux, comme la multiplication des déplacements ont
substantiellement modifié les relations entre des individus, les sociétés, et les cultures. Les volumes
d'informations et de connaissances ont également considérablement augmenté, ainsi que les capacités de
diffusions et d'interactions. Et même si les inégalités sociales et culturelles sont devenues plus visibles, et
parfois se renforcent nettement entre le Nord et le Sud, il est certain que le domaine de l'information et de
la communication est un de ceux où les mutations et les aspirations ont le plus évolué dans ce dernier demisiècle. Il suffit de voir aujourd'hui les industries de l'image, de la musique, la mondialisation de
l'information, l'essor des industries culturelles et des systèmes d'informations pour s'en convaincre. Au
point que le thème de la société de l'information est devenu l'objet d'un sommet mondial en décembre 2003.
Du «village global» des années 1960 à «la société en réseau» des années 2000, la communication s'est
trouvée au cœur de toutes les mutations, avec à chaque fois ces trois dimensions : la technique, l'économie,
la culture.
Mais pendant ce demi-siècle d'expansion, la disproportion s'est amplifiée entre les dimensions économiques
et techniques de la communication, et la connaissance, la recherche et la formation. Tout a été tellement vite,
et avec de tels progrès dans les services offerts, que la demande de connaissances est restée faible. La
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Dominique Wolton
communication, devenue le symbole de la modernité, ne soulevait pas tellement de questions, même si
parallèlement à ces progrès techniques et économiques, on vit progressivement l'incommunication
culturelle, la montée des irrédentismes, et parfois des violences. La performance des outils fascinait trop.
L'accélération du progrès technique, et des marchés, pendant cinquante ans, a amplifié le divorce entre une
révolution qui devait être pensée, et une pensée qui s'en désintéressait. L'essor et l'effondrement de la bulle
spéculative d'Internet entre 2000 et 2003 a peut-être été le premier événement facilitant un peu de distance.
Nous en sommes là.
Nous, universitaires et chercheurs, venant d'horizons différents, intéressés et passionnés par ce domaine de
connaissance neuf, difficile, et interdisciplinaire, avons dû beaucoup batailler pour en faire reconnaître
l'importance. C'est maintenant chose faite. À peu près. Sans que les autres disciplines plus classiques, et très
souvent bouleversées, par l'explosion de la communication n'aient encore tiré les conséquences théoriques,
épistémologiques, et méthodologiques de ce renversement de représentation du monde. Car la
communication ne se réduit évidemment pas à la performance des outils ni à l'émergence de nouveaux
usages et marchés. Elle est d'abord une réalité culturelle et sociale, et concerne la manière dont les hommes
et les sociétés entrent en contact les uns avec les autres. Dans la «révolution de la communication», les
médias et les réseaux ne sont que la partie visible de l'iceberg. L'essentiel est l'ordre culturel est social : la
communication renvoie d'abord aux représentations que les hommes et les sociétés se font de leurs identités
et de leurs modes de relations. C'est réellement à un «communication-turn» auquel nous sommes
confrontés depuis un demi-siècle, et dont le monde académique prend enfin conscience. Mais la
disproportion reste grande entre l'importance des changements techniques, économiques et sociaux et
l'analyse qui en est faite. Pas seulement, comme je l'ai dit parce que les innovations ont été très nombreuses,
rapides et séduisantes en ce demi-siècle, mais aussi, parce que les élites et le monde intellectuel n'y ont pas
accordé l'importance nécessaire. Ou plutôt, les uns et les autres furent plus intéressés par les outils, et leurs
usages, que par une réflexion d'ensemble sur les rapports entre information, culture, communication,
société et politique. Nul doute que les contradictions liées à la mondialisation des industries culturelles et
de la communication sera un accélérateur de prise de conscience.
À Hermès, depuis 15 ans, et avec d'autres, à l'université, au CNRS, et à l'étranger, nous essayons de montrer
l'importance pour tous, des enjeux scientifiques culturels et sociaux de ce «communication-turn» qui est
en fait la suite du «linguistes-turn» des années 1960. Sortir de la facilité technique et de ses usages pour
entreprendre une réflexion, où la plupart des disciplines des sciences sociales, et beaucoup d'autres
également, sont les bienvenues pour analyser la profondeur et l'hétérogénéité des changements en cours. La
communication fait partie de ces champs scientifiques et de connaissances, neufs et vastes, qui tout en étant
interdisciplinaires ont besoin des disciplines traditionnelles. Un champ interdisciplinaire ne se construit
jamais en soi, comme le montre d'ailleurs l'histoire des sciences.
Quelle est la question la plus importante du point de vue de la connaissance ? Savoir s'il y aura encore dans
quelques années une place pour une approche critique dans le domaine de la communication, entre la
performance des techniques et l'essor des marchés. Une place pour la recherche et la connaissance
académique. Une place pour une formation universitaire non exclusivement professionnelle. Une place
pour une nouvelle discipline, qui tout en étant interdisciplinaire soit à l'origine d'approches et de
connaissances scientifiques originales. C'est un enjeu essentiel pour éviter une rationalisation et une
instrumentalisation complètes de tout ce qui concerne l'information et la communication. Non pas que la
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Avant-propos
rationalisation vienne à bout des innombrables labyrinthes de la communication humaine et sociale, mais
qu'elle donne l'illusion d'une solution pratique à une des questions les plus compliquées de l'existence:
comment entrer en relation avec autrui ? Arriver à lui dire quelque chose. En être entendu. S'intéresser à ce
que lui a aussi à dire. Comprendre. Respecter l'altérité. Les risques d'une technisation de la communication
sont d'autant plus sérieux qu'avec la communication on touche à l'essentiel des rapports humains sociaux
et culturels. Et plus l'échelle de la communication s'élargit, avec la mondialisation des techniques, et
l'amélioration des performances, plus la tentation d'une rationalisation de la communication s'installe.
D'autant que les difficultés inhérentes à toute activité de la communication renforcent cette fuite en avant
vers les techniques et les marchés. Comme si tout ce que les hommes n'arrivent pas à faire pour s'écouter,
se comprendre, se tolérer, pouvait être plus facilement atteint par l'intermédiaire d'outils de plus en plus
sophistiqués.
En réalité, penser la communication, c'est admettre la nécessité de dépasser deux réductionnismes. Le
premier, le plus visible est lié aux techniques et à leurs performances. Le second, à partir des sciences
cognitives pense trouver la clé scientifique de la compréhension entre les Hommes. Penser la
communication, c'est naturellement s'appuyer sur les sciences cognitives et les techniques, mais c'est aussi
reconnaître cette spécificité, qui est d'être au-delà de l'individu une réalité et une expérience indissociable
de la culture et de la société. Communiquer, c'est toujours sortir de soi, et prendre le risque de l'Autre.
Penser la communication c'est admettre cette pluralité des échelles de connaissance et cette réalité
anthropologique : il n'y a pas de communication sans incommunication. Altérité et incommunication restent
l'horizon de toute communication.
Avec la communication, ses promesses, ses prouesses techniques, et ses limites, ce sont les grandeurs et les
difficultés de toute expérience humaine et sociale que l'on retrouve. Mais aussi toutes les apories du projet
et de la culture démocratique. La question de l'altérité, qui est l'horizon de toute problématique de la
communication, est aussi le défi de toute société démocratique. C'est pourquoi donner une place, à la
connaissance, entre technique et économie, est indispensable. La compréhension de la communication entre
les hommes et les sociétés passe d'abord par un effort spécifique, scientifique et intellectuel, et pas
seulement par la modélisation ou l'usage d'outils. La communication est peut être un des domaines de la
connaissance, et de la réalité, où l'on voit le plus nettement la nécessité des liens, et de la discontinuité entre
cognition, outil et expérience. Entre les savoirs et les techniques. Entre l'homme et la société. Entre la
culture et la politique. La communication, inséparable de la complexité, requiert la mobilisation de toutes
les sciences et connaissances, «anciennes» et «nouvelles». Elle renvoie toujours finalement à la liberté et à
la reconnaissance de l'Autre. C'est pourquoi elle est inséparable de la démocratie.
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