...

Urbain Le Verrier : des nuages sur la Crimée e Histoir

by user

on
Category: Documents
1

views

Report

Comments

Transcript

Urbain Le Verrier : des nuages sur la Crimée e Histoir
47
Urbain Le Verrier :
des nuages sur la Crimée
John D. Cox
Ndlr Ce texte est la traduction du
chapitre 11 du livre Storm Watchers
de John D. Cox (© 2002 by John D.
Cox, texte reproduit avec l’autorisation de John Wiley & Sons, Inc.)
Résumé
Lors de la guerre en Crimée de la
France et ses alliés contre la Russie, en
novembre 1854, de nombreux navires
de la flotte alliée furent perdus à cause
d’une violente tempête. Ce désastre fut
l’occasion pour Le Verrier, alors responsable de l’Observatoire de Paris, de
lancer son grand projet de météorologie télégraphique.
Abstract
Urbain Le Verrier:
clouds over Crimea
In November 1854, during the Crimean War (France and her allies
against Russia) a violent storm sank
many allied warships. This disaster
drove Le Verrier, director of the Paris
Observatory, to carry out his plan of
telegraphic meteorology.
Ndt
En 1854, il y a cent cinquante
ans, l’astronome Le Verrier, déjà
célèbre, succède à Arago, décédé, à
la tête de l’Observatoire de Paris.
C’est pour cet anniversaire que nous
avons décidé de publier cette traduction(1) concernant l’activité en météorologie de Le Verrier (un compte
rendu de lecture de Storm Watchers
figure dans le numéro 43 de notre
revue, page 59).
Urbain Le Verrier (1811-1877),
Urbain Jean Joseph Le Verrier est né
directeur de l’Observatoire de Paris à partir de
en 1811 à Saint-Lô, chef-lieu de la 1854.
Révoqué en 1870, il en retrouve la direction
Manche. Il entre à l’École polytechde 1873 à sa mort.
nique (1831) où il côtoie Émilien
Renou, Hervé Faye et Charles Sainte-Claire-Deville, qui ont aussi, tous trois,
joué un rôle dans la météorologie française. À sa sortie de l’école, il choisit la
carrière des tabacs et commence des travaux en chimie dans le laboratoire de
Gay-Lussac, mais il abandonne cette carrière pour ne pas avoir à se rendre en
province.
C’est ainsi, grâce à un poste de répétiteur d’astronomie à l’École polytechnique, qu’il débute des travaux sur les planètes et les comètes qui lui ouvrent
la porte de l’Académie des sciences (1846). Sur les conseils d’Arago, il
aborde le problème de l’orbite d’Uranus, ce qui le conduit à la découverte de
la planète Neptune (1846).
Les électeurs de la Manche envoient Le Verrier à l’Assemblée législative
(1849), où il est notamment chargé d’un rapport sur la construction des lignes
télégraphiques électriques (1850). En effet, se posait la question de garder le
télégraphe Chappe ou de le remplacer par le télégraphe électrique, position
défendue notamment par Arago.
Le Verrier donne la première estimation de la période de variation de l’excentricité de l’orbite de la Terre, 100 000 ans, qui a été reprise par James Croll
en 1875 pour expliquer les glaciations, en plus de celle de la précession des
équinoxes proposée par Alphonse Joseph Adhémar en 1842.
À l’Observatoire de Paris, Le Verrier trouve un service météorologique rudimentaire. L’idée de créer un service météorologique puissant et efficace est
alors dans l’air, mais c’est à lui, servi par les circonstances, que revient le
mérite de l’avoir fait aboutir. Il convient d’ajouter que Le Verrier ne fait pas
partie des nombreux membres de l’Institut qui ont présidé à la naissance de la
Société météorologique de France en 1852, société à la vie de laquelle il a très
peu participé. Il a, en revanche, créé l’Association scientifique de France en
1864.
(1) Toutes les notes de bas de page ont été ajoutées par le traducteur.
Histoire
La Météorologie - n° 44 - février 2004
La Météorologie - n° 44 - février 2004
48
ans la longue histoire des guerres
européennes, celle de Crimée se
classe parmi les plus grandes
erreurs militaires. En 1854, l’Angleterre,
la France, l’empire Ottoman et l’Autriche
étaient alliés contre la Russie qui s’employait à étendre son influence sur les
Balkans et le Moyen-Orient. Les Russes
étaient retranchés dans Sébastopol, où
pendant une année, leur flotte de la mer
Noire fut assiégée par une flottille de
vaisseaux alliés. Pour l’élite des armées,
des deux côtés, Crimée allait devenir
synonyme de bêtise en matière de stratégie et d’incompétence en logistique.
Dans son livre La charge de la brigade
légère, Alfred Tennyson, le poète lauréat
de la reine Victoria, a glorifié l’horrible
anéantissement de la cavalerie légère britannique à la bataille de Balaklava : « Ils
ne pouvaient pas savoir pourquoi / Mais
seulement obéir et mourir. » La célèbre
infirmière Florence Nightingale y soignait les blessés et les malades. À la fin
des opérations, environ 250 000 soldats
et marins ont péri de chaque côté, plus de
maladies que de blessures. Ce fut une
coûteuse défaite pour le Tsar et une bien
trop coûteuse victoire pour l’Angleterre
et la France. Quelles qu’aient été ses autres conséquences, la guerre de Crimée
a cependant favorisé la création de services météorologiques nationaux en
Europe.
D
Naufrage du Henri IV le 13 novembre 1854, pendant la guerre de Crimée.
(© Musée de la Marine, photothèque Météo-France).
beaucoup, il était clair que la tempête
s’était abattue sur l’Europe de l’Ouest
quelques jours avant d’arriver sur la
mer Noire. Louis-Napoléon désirait
savoir si un tel désastre aurait pu être
évité, si une alerte aurait pu être donnée en Crimée à l’infortunée flotte
pour l’avertir qu’une forte tempête
menaçait. L’arrivée d’une tempête en
un lieu et à un instant donnés était-elle
prévisible ? Pour répondre à cette
question, il se tourna vers l’un des
plus célèbres savants au monde.
Au cours de la soirée du 13 novembre
1854, le ciel s’obscurcit sur la mer Noire
et de fortes pluies commencèrent à tomber. Des vents de nord-est s’abattirent
sur la flotte et le campement alliés,
soufflant de plus en plus fort à mesure
que la nuit s’installait. Au lever du jour,
les tentes et le matériel de couchage surnageaient au milieu d’une cinglante
tempête de sud-est. Le long des côtes
ouest et sud de la péninsule de Crimée,
les vents continuèrent à s’intensifier,
labourant la flotte avec la force d’un
ouragan et apportant de violents grains
d’ouest. Et ensuite vinrent le froid et la
neige. Après le passage de la tempête,
commença le décompte des énormes
pertes sur terre et sur mer. Le vapeur britannique Prince et ses 7 000 tonnes de
médicaments, bottes et vêtements d’hiver
étaient au fond de la mer, tout comme le
Henri IV, navire de 100 canons et fleuron
de la flotte française, ainsi que plus d’une
douzaine d’autres(1).
Emmanuel Liais (1826-1900),
chargé du service météorologique international
de 1854 à 1857.
Pour un public et une presse impatients, en France et en Angleterre, la
tempête était simplement une
effroyable catastrophe supplémentaire.
Et en cette ère nouvelle des communications télégraphiques, de nouvelles
questions furent soulevées. Pour
Urbain Le Verrier avait découvert
l’existence de la planète Neptune en
1846, ce qui constituait un résultat
scientifique étonnant. Ce qui impressionna le plus le public, la presse et les
gouvernements de l’époque est qu’il le
fit sans l’aide d’aucune observation ni
d’instruments ; il fit sa découverte par
la seule application de l’analyse
mathématique et avec un crayon pour
seul outil. En étudiant l’orbite de la
planète Uranus, Le Verrier calcula que
son excentricité ne pouvait être expliquée par la seule attraction des planètes Jupiter et Saturne. Il pointa une
région de l’espace et calcula la position où une planète inconnue serait
visible. Il écrivit à un collègue astronome, Johann G. Galle de l’observatoire de Berlin, qui pointa son télescope
vers la région désignée et vit immédiatement un objet qui ne figurait pas sur
les cartes du ciel de l’époque. « La planète dont vous avez donné la position
existe réellement », écrivit Galle. Suite à
cette découverte, Louis-Napoléon
nomma Le Verrier à la direction de
l’Observatoire de Paris, à la mort de
François Arago, en 1853(2).
En 1855, Le Verrier confia à l’un de
ses assistants, Emmanuel Liais,
l’étude de la tempête de la mer Noire.
Il lança un appel à d’autres chercheurs
de toute l’Europe, dont James Glaisher
de l’observatoire royal de Greenwich,
Christoph Buys-Ballot(3) en Hollande,
Heinrich Dove en Prusse et Adolphe
Quételet en Belgique, pour obtenir des
observations pour la période du 12 au
(1) Cette tempête célèbre est souvent citée mais a
fait l’objet de peu de travaux. On peut citer l’article de Landsberg (1954), « Storm of Balaklava
and the daily weather forecast », paru dans
Scientific Monthly.
(2) Après la mort d'Arago (2 octobre 1853), le
gouvernement entreprend une modification de
l'Observatoire pour l'affranchir de la tutelle du
Bureau des longitudes. Ce n'est qu'en 1854 que
Le Verrier en est nommé le directeur.
(3) Il s’agit évidemment de Christophorus
Henricus Didericus Buys-Ballot.
La Météorologie - n° 44 - février 2004
16 novembre 1854. À l’aide de ces
observations, les scientifiques de
l’Observatoire de Paris étudièrent la
trajectoire de la dépression à travers
l’Europe et l’Asie. Le Verrier conclut
que l’arrivée de la dépression sur la
Crimée aurait pu être prévue et que les
marins pourraient être avertis de l’arrivée des tempêtes futures. « Ce qu’il
faut, dit-il, c’est la création d’un
“vaste réseau météorologique” sur
tout le continent. » Mais Le Verrier
sera encore frustré pendant plusieurs
années dans ses efforts pour établir un
tel réseau en France.
Obtenir la coopération des différentes
compagnies de télégraphe de même
que la coordination des travaux des
autres observatoires nationaux pour un
tel but était naturellement plus complexe dans une Europe fractionnée en
de nombreux pays qu’aux États-Unis.
Mais la tâche de Le Verrier était
encore plus ardue. Parmi ses collègues
savants de l’Académie des sciences,
une résistance conservatrice à l’idée de
prévoir le temps était solidement
ancrée. Le Verrier était parfaitement au
courant des idées sans compromis de
son mentor au sujet des progrès de la
météorologie. Tout le monde se souvenait des exhortations du grand Arago, le
prédécesseur de Le Verrier à
l’Observatoire, qui, en 1846, avait écrit
des phrases définitives sur le sujet.
Il arriva qu’un éditeur parisien peu
scrupuleux détourna le nom réputé de
l’astronome pour vendre un livre de
Leçons d’Arago, qui contenait des prévisions du temps. En 1846, le livre
frauduleux en était à sa quatrième édition, et l’éminent savant Arago en était
profondément blessé. C’est cette injustice qui l’a incité à écrire dans le rapport annuel de l’Observatoire de Paris
pour cette année (1) : « Jamais une
parole sortie de ma bouche, ni dans
l’intimité, ni dans les cours que j’ai
professés pendant plus de quarante
années, jamais une ligne publiée avec
mon assentiment, n’ont autorisé personne à me prêter la pensée qu’il
serait possible, dans l’état actuel de
nos connaissances, d’annoncer avec
quelque certitude le temps qu’il fera
une année, un mois, une semaine, je
dirai même un seul jour d’avance. »
Et il ajoutait : « Quoi qu’il en soit, je
crois pouvoir déduire de mes investigations la conséquence capitale dont
voici l’énoncé : “Jamais, quels que
puissent être les progrès des sciences,
les savants de bonne foi et soucieux de
leur réputation ne se hasarderont à
prédire le temps.” »
49
Les recherches météorologiques
d’Arago ont été de grande envergure et
ont eu une influence certaine. Ce sont
elles qui ont fini par faire que les
météores ont quitté la météorologie,
réfutant les opinions de James P. Espy
et d’autres selon lesquelles ils avaient
leur origine dans l’atmosphère. Arago
récupérait les météores, les étoiles
filantes, les comètes et les astéroïdes
pour la haute science astronomique.
Laissant de côté ces conceptions erronées, il a étudié avec soin l’idée
ancienne que la lune et les comètes ont
une influence sur les évolutions du
temps. Dans le rapport annuel de 1846,
il a déclaré : « J’ai trouvé la preuve
péremptoire, je crois, que les influences
lunaires et cométaires sont presque
insensibles et dès lors, que la prédiction
François Arago,
d’après une lithographie de Delpech.
(© ND-Viollet).
du temps ne sera jamais une branche de
l’astronomie proprement dite. » Bien
que sa conclusion ait été saine, pour les
savants de l’époque, la prévision du
temps aurait gagné en respectabilité s’il
l’avait retenue comme une branche de
l’astronomie à proprement parler. Cette
association avec l’astronomie et la
comparaison des résultats de la science
du temps avec la divine exactitude des
cieux a toujours hanté la météorologie,
et cela depuis ses débuts. Pour les
astronomes européens du XIXe siècle,
les approximations empiriques de la
météorologie ne la faisaient pas du tout
ressembler à une science.
Les météorologistes américains étaient
plus intéressés à aborder le problème
des tempêtes pour étudier leur progression et leur prévisibilité. Cette
approche, dont le pionnier a été l’Allemand Heinrich Wilhelm Brandes, sera
appelée météorologie synoptique car
elle repose sur des observations simultanées réalisées sur de vastes zones
géographiques ; elle sera intimement
liée à la prévision du temps. À l’exception de Heinrich Dove, les scientifiques
européens, à la moitié du siècle, étaient
préoccupés de questions théoriques,
spécialement de la dynamique de l’atmosphère. Qu’est-ce qui cause la pluie,
la grêle, les éclairs et le tonnerre ?
Quelques compétitions internationales
offrant de belles récompenses ont été
lancées dans l’espoir que des scientifiques seraient attirés par la solution
de tels problèmes, mais peu d’entre
eux ont été tentés.
Il est difficile d’éviter la conclusion
que les scientifiques américains du
XIXe siècle avaient un grand avantage
sur leurs collègues européens du fait
de l’absence, dans cette jeune nation,
de grandes, vieilles et puissantes organisations scientifiques sclérosées, les
académies et les sociétés royales, pas
seulement en ce qui concerne les travaux sur la prévision du temps, mais
même dans les recherches fondamentales de physique et de chimie de l’atmosphère. Les gardiens de la science
européenne étaient très puissants. À
Londres, par exemple, une simple analyse critique de Lord Henry Brougham
a conduit Thomas Young à arrêter les
leçons dans lesquelles il préfigurait la
théorie ondulatoire de la lumière. À
Paris, les savants de l’Académie des
sciences étaient peu enclins à accepter
les progrès.
C’est ainsi que Pierre Hermand Maille(2),
un amateur inconnu de la petite ville de
Saint-Florentin, s’est vu refuser une
place dans l’histoire de la science pour
sa première description du processus de
convection. En 1834, Maille avait
répondu avec une contribution très originale à une compétition organisée par
l’Académie des sciences qui demandait
(1) Cette citation et les suivantes sont extraites d’un
texte contenu dans les œuvres complètes d’Arago
sous le titre « Sur la prédiction du temps », qui a
été réédité dans la revue La Météorologie en
1994, dans le n° 5 de la 8e série.
(2) Pierre Hermand Maille (1802-1882) fait partie
des fondateurs de la Société météorologique
de France. La profession qui figure dans la liste des
fondateurs est « marchand ». L’Académie des
sciences ayant offert en 1830, un prix pour une
théorie de la grêle, Maille propose en 1834 une
théorie très moderne de la convection, dans
laquelle il applique la loi de Poisson jusqu’au
niveau de condensation et résout ensuite numériquement, par des différences finies, le problème.
Ayant eu connaissance de la reconnaissance des
travaux d’Espy par l’Académie, il a vainement tenté
de faire reconnaître l’antériorité de sa contribution.
Il a finalement publié à ses frais le livre Nouvelle
théorie des hydrométéores (Bachelier, 1853).
La Météorologie - n° 44 - février 2004
50
Première carte météorologique sur l’Europe,
pour le 7 septembre 1863,
publiée dans le Bulletin international
de l’Observatoire de Paris.
européens à l’idée de prévoir le temps.
L’arrivée du télégraphe a rendu de plus
en plus évident l’avantage militaire de
pouvoir communiquer instantanément
des informations sur le temps. Rien n’a
plus fait pour les progrès de la météorologie que les exigences de la guerre.
Cependant, c’est un fait curieux et une
révélation sur l’état de la science en
Europe qu’à la fin de 1855, le rapport
de Le Verrier sur la progression de la
tempête vers la Crimée ait été célébré
en France comme une découverte (2),
bien des années après que les scientifiques américains Redfield et Espy
aient décrit le mouvement des tempêtes. Le rapport décrivait le mouvement d’une « onde atmosphérique » qui
pouvait être lue sur les oscillations du
baromètre et dessinée par des isobares
sur une carte.
des mémoires expliquant la formation
de la grêle. Maille ne s’était pas
contenté d’expliquer la formation de la
grêle, mais – mieux que l’Américain
James P. Espy – il avait aussi décrit les
processus de convection, de condensation et de formation des nuages. Et
étrangement, en 1841, les mêmes
savants ne tarirent pas d’éloges sur la
vague théorie des tempêtes de Espy.
C’est à la suite de cela que le physicien
Jacques Babinet, membre influent de
l’Académie des sciences, finira par
reconnaître l’antériorité des travaux de
Maille. Le mémoire original de Maille
ne sera exhumé des archives de
l’Académie qu’en 1965, et encore estce à la demande de l’historien britannique W. E. Knowles Middleton(1).
Au milieu du siècle, une commission
spéciale de l’Académie étudiait le
problème de l’installation de stations
d’observations météorologiques dans
la colonie française d’Algérie ; le
physicien Henri-Victor Regnault
lança une attaque décisive contre les
bases théoriques faibles de cette
science. Comme il l’a dit : « Nous ne
savons toujours pas ce qui doit être
observé, comment il faut l’observer ni
où il faut l’observer. » À la même
époque, le physicien et astronome
vieillissant Jean-Baptiste Biot donnait
comme argument que des années de
telles observations en Russie
n’avaient conduit à rien, et « il faut
maintenant se rabattre sur l’espoir
d’applications pratiques pour justifier l’étude de la météorologie ».
Seul quelqu’un de la stature internationale de Le Verrier, et seules des circonstances comme la débâcle de
Crimée pouvaient avec succès surmonter la résistance des scientifiques
Pourtant, les progrès ont été lents. Un
journal parisien a commencé à publier,
en 1857, des observations du temps en
France et dans d’autres stations européennes, mais le service imaginé par
Le Verrier était encore très loin. Le
premier système d’avertissement des
tempêtes en Europe a été lancé en
1860 en Hollande, et non en France,
par Chistoph Buys-Ballot, directeur de
l’Institut royal de météorologie des
Pays-Bas, qu’il a fondé en 1854.
L’amiral Robert FitzRoy a commencé,
en 1861, à diffuser des avertissements
depuis le Board of Trade, tandis que
l’Observatoire de Paris a commencé en
1863, bien que, comme en GrandeBretagne, le service ait fait l’objet de
considérables interruptions et batailles.
Le contraste entre l’astronomie et la
météorologie ne pouvait pas avoir
d’illustration plus dramatique que dans
(1) William Edgar Knowles Middleton (19021998) est généralement qualifié de canadien. Il
est né à Londres mais a fait ses études supérieures au Canada, travaillé au service météorologique (division des instruments, qu’il a dirigé)
et au National Research Council canadiens. Son
œuvre principale est History of meteorological
instruments (1941), mais il a beaucoup écrit sur
l’histoire de la météorologie après sa retraite. On
trouve plus d’informations biographiques sur le
site internet science.ca. Middleton (1965) a
écrit : « P. H. Maille, a forgotten pioneer in
meteorology », Isis, 56, 320-326.
(2) L’astronome Hervé Faye, polytechnicien de la
même promotion que Le Verrier, a écrit la même
chose dans « Trombes and Tornadoes », publié
dans l’American Meteorological Journal en 1890.
La Météorologie - n° 44 - février 2004
l’expérience personnelle d’Urbain Le
Verrier. D’un côté, il y a un astronome
qui, avec la seule aide de son cerveau et
d’un crayon, a été capable de pointer la
position dans les cieux d’une planète
inconnue ; de l’autre, quand il s’est mis
à la pratique de la météorologie, même
avec l’aide d’assistants, même avec les
ressources d’un observatoire national,
même avec les observations simultanées de tout un continent, le grand Le
Verrier en était réduit à ne pouvoir donner que de vagues généralisations
concernant le temps du lendemain.
Hors de l’Observatoire, certains le traitaient de fou pour vouloir essayer, alors
que d’autres se plaignaient qu’il ne
fasse pas mieux. En 1863, Le Verrier a
été contraint d’assister sans gloire à une
réunion de l’Académie au cours de
laquelle les plus grands savants de
France ont écouté le ministre de la
Guerre(1) de Louis-Napoléon mettre en
doute ses revendications de précision et
critiquer ses méthodes de prévision.
Même après que l’Observatoire ait
commencé ses propres prévisions du
temps, la Marine impériale a continué à
faire confiance aux bulletins qu’elle
recevait de FitzRoy en Angleterre.
À l’intérieur de l’Observatoire de Paris,
rien n’était plus perturbant pour le service de la météorologie que le tempérament et le caractère de Le Verrier.
Autocratique et prompt à s’offenser, Le
Verrier était plus fortement respecté par
ses collègues étrangers, qui ne le fréquentaient qu’occasionnellement.
Personne ne semble avoir été capable de
travailler longtemps pour lui. Plusieurs
scientifiques quittèrent l’Observatoire
dès que sa nomination fut annoncée.
Emmanuel Liais, qui avait étudié la tempête de Crimée de 1854, a été renvoyé
par Le Verrier en 1857. Le météorologiste sans doute le plus talentueux de
l’Observatoire, le directeur adjoint,
Edme Hippolyte Marié-Davy, qui avait
lancé le service d’avertissement en août
1863, entretint une inimitié permanente
51
contre Le Verrier. Finalement, en octobre
1867, Le Verrier supprima le service des
avertissements et consacra toute son
énergie à faire renvoyer Marié-Davy. Le
directeur adjoint en appela directement à
l’Empereur, donnant sa version du
conflit et soulignant le fait que, depuis la
nomination de Le Verrier en 1854, plus
de cent personnes avaient quitté
l’Observatoire. Après une démission
massive de l’encadrement en 1870,
Le Verrier a été renvoyé(2). Le service
d’annonces a été remis en place avec
Marié-Davy, mais à nouveau interrompu
en 1871 par la guerre franco-prussienne,
d’un ingénieur des Mines nommé
H. Peslin. En 1869, Peslin a soumis à
l’Académie des sciences un article(3)
dans lequel il développait une relation
mathématique entre l’écartement des
isobares – lignes d’égale pression – et
la vitesse du vent. L’article a été examiné par une commission de
l’Académie, comprenant Le Verrier, qui
a décidé de ne pas le diffuser(4). Le travail de Peslin a été publié en 1873 par
Marié-Davy, qui dirigeait alors un autre
observatoire, celui de Montsouris. Cinq
années plus tard, il a été traduit en
anglais par l’Américain Cleveland
Abbe et publié par la Smithsonian
Institution. À l’Observatoire de Paris,
cependant, il n’existe aucune évidence
du fait que la formulation de Peslin ait
été intégrée au processus de prévision.
Traduit de l’anglais
par Michel Rochas
Hippolyte Marié-Davy (1820-1893),
chef du service météorologique
de l’observatoire de Paris,
puis directeur de l’observatoire de Montsouris.
l’abdication de Napoléon III et l’occupation de Paris par les communards. Le
Verrier a été réinstallé en 1873, et les
crises et conflits ont repris. À l’importante conférence internationale de météorologie de Vienne, en août de la même
année, la France n’a même pas été représentée.
La recherche française la plus importante de cette période en physique de
l’atmosphère est venue de l’extérieur,
(1) Il s’agit du maréchal Vaillant, collègue de Le
Verrier à l’Académie des sciences, celui qui a
demandé à Le Verrier d’étudier la question de la
prévisibilité de la tempête de Balaklava.
(2) En fait, Le Verrier, député de la Manche, a
interpellé son ministre sur la question en pleine
séance, ce qui a provoqué son renvoi.
(3) Il s’agit vraisemblablement de l’article « Sur
les relations entre les variations du baromètre et
la circulation générale de l’atmosphère », que
Gizela Kutzbach situe dans le Bulletin international de l’observatoire de Paris et de l’observatoire
central de Montsouris, mais je n’ai pas pu vérifier cette information.
(4) Le Bulletin hebdomadaire de l’Association
scientifique de France, association fondée par Le
Verrier en 1864, a cependant publié un travail
très important de Peslin (1868), « Sur les mouvements généraux de l’atmosphère », dans lequel il
étudie l’évolution adiabatique d’une masse d’air.
L’élégance de sa présentation l’a fait recopier au
moins jusqu’à Dynamic Meteorology de
Haurwitz (1941), sans mention d’origine.
Fly UP