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LE TOUT-À-L'ANGLAIS EST-IL INÉVITABLE ? Michael Oustinoff

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LE TOUT-À-L'ANGLAIS EST-IL INÉVITABLE ? Michael Oustinoff
Michael Oustinoff
Université Paris III - Sorbonne Nouvelle
LE TOUT-À-L'ANGLAIS EST-IL INÉVITABLE ?
La Déclaration universelle de l'Unesco sur la diversité culturelle, adoptée le 2 novembre 2001 marque un
tournant : pour la première fois, les enjeux culturels se
voient accorder de facto la même importance que ceux
d'ordre politique ou économique.
Ce qui a été moins souligné , c'est que ce tournant
est indissociable d'un autre. La déclaration affirme qu'il
ne saurait y avoir de diversité culturelle sans diversité
linguistique (Wolton, 2003), ce qui revient à opérer un
virage à 180 degrés par rapport au modèle dominant qui
s'est progressivement mis en place à la suite de la
Seconde Guerre mondiale et qui consiste à faire du
recours à une lingua franca universelle la panacée ultime.
Vaste programme, diront certains, car le « tout-àl'anglais » (ou l'une de ses variantes) semble en train de
tout balayer sur son passage. L'Union européenne,
pourtant partisane du modèle inverse, n'échappe plus à
son influence : la part des documents traduits originellement écrits en anglais n'y est-elle pas passée de 35 %
en 1992 à pas moins de 72 % en 2007 au détriment des
deux autres langues de travail, le français et l'allemand
(Ferenczi, 2008) ?
Le tout-à-Panglais est cependant loin d'être la
meilleure des solutions, comme le montre un nombre
croissant d'études. Elle n'est pas non plus inéluctable :
en se plaçant dans le cadre de la mondialisation, il se
1
HERMÈS 51, 2008
peut que ce soit au contraire le modèle de la diversité
linguistique qui l'emporte. L'anglais, en tant que langue
« hypercentrale » (Calvet, 2002) commence d'ailleurs à
être concurrencé par le chinois, l'espagnol ou l'arabe,
grâce notamment au développement des nouvelles
technologies de l'information et de la communication
(NTIC).
Quelle que soit l'issue du combat parfois sans
merci que se livrent ces deux modèles, une chose est en
tout cas certaine : il est dorénavant impossible de
réduire la question des langues à son angle purement
linguistique. Elle est devenue un enjeu géopolitique
majeur du monde contemporain, à analyser en tant que
tel, et en termes nouveaux.
La diversité linguistique,
enjeu majeur de la mondialisation
La question de la diversité linguistique demande à
être examinée à trois niveaux différents, selon que l'on
se place à l'échelle mondiale, régionale ou locale. À
chaque niveau, il est facile de faire apparaître une hiérarchisation des langues, d'ordre éminemment politique, autour de laquelle tout s'ordonne. Dans le cadre
79
Michael Oustinoff
des institutions de l'Union européenne, par exemple,
il n'y a pas seulement deux cas de figures possibles :
tout-à-l'anglais, d'une part, plurilinguisme intégral de
l'autre. François Grin (2004) distingue, en l'occurrence, ce qu'il appelle « six régimes linguistiques
différents ».
2
Les « régimes linguistiques » potentiels de l'Union européenne selon François Grin (N = 21 )
Régime
Nombre
de langues
officielles
Nature des langues
officielles
Directions
de traduction
et interprétation
Besoins
d'apprentissage
de langues étrangères
Monarchique
1
Une langue parmi N ,
par ex. l'anglais
0
anglais, par tous les
non-anglophones
Synarchique
1
Une langue tierce,
par ex. l'espéranto
0
espéranto, par tous
Sélection de k langues parmi N
(par ex., anglais + français
+ allemand : k = 3)
6
anglais ou français
ou allemand,
par les locuteurs
d'autres langues
Oligarchique
k, où
l<k<21
Panarchique
21
Toutes les N langues présentes
420
aucun
Hégémonique
21
Toutes les N langues,
dont l'une sert de pivot
dans l'interprétation-relais
40
aucun
Technocratique
21
Toutes les N langues,
une langue tierce servant de pivot
dans l'interprétation-relais
42
aucun
Contrairement à ce qu'avancent les partisans du
« régime monarchique » du tout-à-l'anglais, ce n'est
pas pour des raisons économiques que le «régime
panarchique » (où toutes les langues sont traduites dans
toutes les autres) est impraticable, mais pour des raisons
de faisabilité: avec 21 langues, il faut traduire et/ou
interpréter dans 420 « directions » à la fois (du français
vers le polonais, du portugais vers le hongrois, etc.) , ce
qui est actuellement techniquement impossible. Réparties sur une population d'environ 452 millions d'habitants, les dépenses en traduction correspondantes ne
3
80
représentent que 5,79 euros par personne et par an : « Il
devient difficile de prétendre qu'il s'agit d'une somme
excessive pour garantir que toutes les langues soient
traitées sur un pied d'égalité (Grin, 2004). »
À l'inverse, le régime du tout-à-l'anglais n'est pas,
ainsi que le tableau pourrait le laisser croire un système
plus économique. Certes les frais de traduction passeraient de 2 618,9 millions € par an (estimation la plus
pessimiste) à... zéro, mais c'est oublier que « cette solution est tellement inéquitable qu'elle en devient, sur le
plan distributif, inacceptable. En effet, accorder à
HERMÈS 51, 2008
Le tout-à-Vanglais est-il inévitable ?
l'anglais le statut de langue officielle unique donne lieu
à cinq types de transferts au bénéfice de ses locuteurs
natifs. » (Grin, op. cit.). Les coûts induits sont bien réels.
L'analyse est transposable à l'échelle de la planète
et des évolutions de la mondialisation. En 2050, il est
très probable que l'anglais se fera rejoindre par le chinois, le hindi/ourdou, l'espagnol et l'arabe en haut de
son piédestal, et l'on se retrouvera non avec une seule
lingua franca dominante, mais avec plusieurs (chacune
ayant sa sphère d'influence propre) sur le mode
« oligarchique », à moins que ce ne soit le régime
« hégémonique » qui soit préféré, avec l'anglais pour
pivot (Graddol, 2000, p. 58).
Cette diversification des langues au sommet de la
hiérarchie du marché des langues (Calvet, 2002), on la
retrouve au niveau des langues régionales et nationales.
C'est particulièrement net dans le domaine des médias,
grâce aux nouvelles technologies, que ce soit par
Internet (Paolillo et al., 2005) ou par satellite interposés. La tendance, pour les chaînes à l'origine uniquement accessibles en langue anglaise (CNN, CBS, MTV,
etc.), est à la multiplication des langues dans lesquelles
leurs programmes se déclinent, à les « localiser »
(Graddol, 2000, p. 60). Il en va de même dans le
domaine de l'économie mondialisée, où le mot d'ordre
est désormais no translation, no product (Topping,
2000, p. 111) : « pas de traduction, pas de produit ».
Récepteurs et consommateurs veulent qu'on s'adresse à
eux dans leur propre langue. Le paysage audiovisuel
mondial est probablement appelé à devenir, de plus en
plus, multilingue, le streaming sur Internet ne faisant
qu'amplifier le processus.
On distinguera cependant entre multilinguisme et
plurilinguisme, entre pays et Etats, etc. : la France, par
exemple, est un pays multilingue, car de nombreuses
langues y sont parlées (mais c'est un Etat monolingue, le
français étant la seule langue officielle, contrairement à
l'Afrique du Sud, qui en compte onze). Le pluri4
HERMÈS 51, 2008
linguisme est, avant tout, d'ordre individuel : est plurilingue celui qui maîtrise, à des degrés divers, plusieurs
langues. Par conséquent, le développement du multilinguisme est une donnée de fait de la mondialisation,
dont Internet est l'illustration sans doute la plus
spectaculaire : en 2000, l'anglais y était encore majoritaire (51,3 %) ; en 2005, sa part est tombée à 32 %
(Graddol, 2007, p. 44). On peut s'en féliciter au nom de
la diversité linguistique, mais ce n'est nullement une
condition suffisante au regard du dialogue interculturel
(Debray, 2007).
Diversité linguistique
et dialogue interculturel
Le multilinguisme peut favoriser le repli identitaire
sur soi plutôt que l'ouverture sur l'autre, si chacun
s'obstine à demeurer emmuré dans sa propre langue et
sa propre culture. Voilà pourquoi il faudrait se réjouir
du fait que la mondialisation est en mesure d'assurer à
l'anglais une diffusion comme jamais aucune autre
langue n'en a connu jusqu'ici : pour la première fois
dans l'histoire de l'humanité, tous les hommes seraient,
à terme, en mesure de communiquer les uns avec les
autres « directement ». Défense de la diversité et du
tout-à-l'anglais iraient, pour ainsi dire, main dans la
main.
Cet argumentation est très exactement celle
employée par le Premier ministre britannique Gordon
Brown dans un document vidéo mis en ligne par le site
du 10 Downing Street (Brown, 2008) à l'occasion d'une
visite officielle en Inde et en Chine. Il y déclare son
intention de mettre à la disposition de ceux qui n'ont
pas encore accès à l'anglais à travers le monde tous les
moyens pédagogiques nécessaires (notamment grâce
aux nouvelles technologies) leur permettant d'assimiler
81
Michael Oustinoff
une langue que deux milliards de personnes seront en
train d'apprendre en 2020. Le deuxième point concerne
plus particulièrement l'Inde : le Premier ministre
annonce le lancement d'un nouveau programme pour
recruter des formateurs experts {master trainers) destinés à former pas moins de 750 000 professeurs d'anglais
en Inde en l'espace de cinq ans.
On reconnaît là les analyses de deux rapports réalisés successivement par David Graddol (2000 et 2007)
pour le compte du British Council : le premier s'interroge sur l'avenir de l'anglais {The Future ofEnglish ?) ;
le deuxième {English Next) prolonge le précédent en
avançant notamment que le sort de l'anglais est étroitement lié au processus de la mondialisation et se jouera
par conséquent... en Inde et en Chine. Il est en effet à
prévoir que dès la première moitié du XXI siècle
l'anglais entrera en concurrence avec le chinois, l'arabe
et l'espagnol pour des raisons aussi bien d'ordre démographique, économique que géopolitique, comme
l'explique David Graddol dans une interview accordée
au journal The Hindu (Hiddelston, 2008). Le tout-àl'anglais n'est donc pas, comme on l'entend dire un peu
partout, une fatalité : les spécialistes anglophones ne
sont pas, comme on le voit, les derniers à l'avoir compris
ou à en avoir tiré les conséquences.
Aucune langue, cependant, ne saurait être culturellement ou politiquement « neutre ». Rappelant l'erreur
de Shell qui avait décidé de se débarrasser à moindres
frais de sa plateforme pétrolière Brent Spar en la faisant
couler au fond de la mer du Nord, ce qui avait entraîné
un désastre sur le plan des relations publiques (boycott
de ses produits en Allemagne et aux Pays-Bas, dégradation durable de son image de marque, etc.), David
Graddol n'exclut pas que l'anglais soit à l'abri d'un
« scénario catastrophe » analogue, à un moment où la
défense de la diversité des langues et des cultures est de
E
82
plus en plus clairement perçue comme une nécessité par
l'opinion publique mondiale : « Ces tendances rendent
possible un "scénario catastrophe", dans lequel le
monde entier se retournerait contre l'anglais, en associant cette langue à l'industrialisation, la destruction des
cultures, l'atteinte aux droits de l'homme fondamentaux, l'impérialisme de la culture-monde, comme à
l'accroissement des inégalités sociales (Graddol, 2000,
p. 62) . »
De ce point de vue, les difficultés que rencontre
actuellement la Belgique devrait servir de cas d'école.
C'est ainsi que Krzysztof Pomian souligne : « Ne pas
tenir compte de la question linguistique, privilégier partout l'anglais comme [l'Union européenne] le fait, pour
des raisons de rationalité, est idiot et peut avoir des
conséquences politiques majeures. Je compare cela à
l'attitude de la bourgeoisie francophone belge au début
de l'existence du pays : convaincue de parler une langue
mondiale à l'époque, elle a méprisé le néerlandais. On
en voit aujourd'hui les conséquences. » (Pomian, 2008).
Ce serait d'autant plus incompréhensible que l'heure
n'est pas au monolinguisme, mais bel et bien au plurilinguisme (Graddol, 2000 et 2007), notamment dans le
cadre d'une économie mondialisée.
C'est pourquoi Léonard Orban, commissaire européen au Multilinguisme, ne craint pas de dire : « Les
salariés devraient donc maîtriser, pour le plus grand
bonheur de leurs employeurs, au moins trois langues :
celle de leur pays d'origine, l'anglais bien sûr, et une
troisième parmi les plus parlées de l'UE - l'allemand, le
français, l'espagnol ou l'italien. Sans négliger le russe,
l'arabe ou le chinois. » (Ricard, 2007). Il ne suffit pas de
promouvoir la diversité linguistique : il faut également
promouvoir, activement, le plurilinguisme. Ce qui ne
peut se faire sans véritable volonté politique et vision à
long terme.
5
HERMÈS 51, 2008
Le tout-à-l'anglais est-il inévitable ?
Conclusion
« L'idée selon laquelle l'anglais est la langue universelle pèche par simplisme. » (Ricard, op. cit.). Telle est la
conclusion à laquelle parvient une enquête réalisée pour
le gouvernement britannique, ce qui ne fait que confirmer l'avis des spécialistes de plus en plus nombreux à
partager ce point de vue, compte tenu de l'évolution
mondiale. La conclusion aurait été tout autre il y a une
trentaine d'années : continuer à défendre le tout-àl'anglais, ce n'est pas avoir une modernité d'avance,
c'est avoir une modernité de retard.
Prendre l'exact contre-pied est tout aussi absurde :
au train où l'Asie continue à apprendre l'anglais, c'est
près des deux tiers de l'humanité qui, à terme, seront
sans doute en mesure de communiquer dans cette
langue (Hiddleston, 2008). Par ailleurs, être contre le
tout-à-l'anglais, ce n'est pas forcément être contre
l'anglais, bien au contraire (Cassin, 2004).
Être contre le tout-à-l'anglais, c'est avant tout
prendre conscience que le monde dans lequel nous
vivons est de plus en plus multiculturel, qu'il
demande, pour être compréhensible dans toute sa
complexité, de faire appel à la « pensée métisse »
(Gruzinski, 1999). Il ne s'agit plus seulement, comme
par le passé, de savoir se déplacer dans une culture
homogène et dans un espace essentiellement monolingue. Face à un tel monde, où il faut au contraire
apprendre à passer d'une culture à l'autre, mais aussi
d'une langue à l'autre, le tout-à-l'anglais - en dépit de
sa puissance actuelle - n'est pas une solution : c'est
une impasse.
NOTES
1. Une rapide recherche sur Google (mars 2008) fait, par exemple,
apparaître 660 000 entrées pour « diversité culturelle » et seulement 95 000 pour « diversité linguistique ».
2. Depuis l'entrée de la Bulgarie et de la Roumanie dans l'Union
européenne, les langues officielles de l'UE sont passées à 23.
3. Le nombre des combinaisons est facile à calculer. Il est égal à
N(N - 1), c'est-à-dire qu'il augmente, à une unité près, comme
le carré du nombre en question : la progression est exponentielle. Avec 23 langues, on passe ainsi à 23 X 22 = 506. À titre
de comparaison, dans l'Europe des six, il y avait quatre langues
officielles, soit seulement 4 X 3 = 12 combinaisons.
HERMÈS 51, 2008
4. Ces transferts, qui se chiffrent en milliards d'euros, sont à la fois
d'ordre quantitatif (nécessité pour les non-natifs d'investir
massivement dans l'apprentissage de la langue, dans la traduction, etc.) et qualitatif (en particulier le désavantage des nonnatifs à devoir s'exprimer dans une langue qui n'est pas leur
langue maternelle).
5. « These trends suggest a "nightmare scenario" in which the
world turns against the English language, associating it with
industrialisation, the destruction of cultures, infringement of
basic human rights, global culture imperialism and widening
social inequality » (notre traduction).
83
Michael Oustinoff
R É F É R E N C E S
B I B L I O G R A P H I Q U E S
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