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LES TRANSFORMATIONS DES « POST-COLONIAL STUDIES » Françoise Verges

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LES TRANSFORMATIONS DES « POST-COLONIAL STUDIES » Françoise Verges
Françoise Verges
Goldsmiths College, University of London
LES TRANSFORMATIONS
DES « POST-COLONIAL STUDIES »
Comment effectuer la distinction entre frontières
culturelles et frontières politiques quand on considère
les mouvements migratoires ? La gestion politique des
frontières et des identités nationales montre une volonté
accrue de maîtriser l'accès des individus à une communauté : quels sont les effets de cette volonté sur la perception des identités culturelles ? Que nous apportent les
études culturelles (cultural studies) et postcoloniales
pour une meilleure compréhension de ces phénomènes ?
Les cultural studies se donnent pour objectif
d'étudier les pratiques culturelles populaires. Pour
leur part, les post-colonial studies explorent les traces
du colonialisme une fois celui-ci évincé, les représentations, les images, les mémoires postcoloniales (postindépendance) qui portent les traces du colonial. Le
contact entre les cultures est filtré, modelé, affecté par le
colonialisme, vécu comme mission civilisatrice par les
colonisateurs et comme vol, prédation, déni d'humanité
par les colonisés. Si tout contact passe par une traduction des signes, des gestes, des mots, traduction imparfaite pour les deux partenaires, il serait, dans le cas du
contact colonial, toujours inégal, toujours en faveur du
colonisateur. Mais les études postcoloniales ne se
penchent pas seulement sur le passé. Pour Homi Bhabha,
HERMÈS 51, 2008
professeur de littérature critique, la « critique postcoloniale témoigne des forces inégales et inégalitaires de
représentation culturelle qui sont à l'œuvre dans la
contestation de l'autorité politique et sociale au sein de
l'ordre mondial moderne ». Le récit national postcolonial a recouvert l'expérience de minorités, a imposé le
mythe d'une nation homogène et le nouvel Etat-nation
s'est soumis à la logique économique occidentale. Les
chercheurs postcoloniaux critiquent le nativisme (là où le
discours national postcolonial rejette l'Europe et invente
une tradition qui serait pure et authentique) perçu
comme recréant une homogénéité alors que les études
sur l'identité ont démontré son aspectfluideet malléable.
Ces approches peuvent-elles rendre compte de
l'accroissement des inégalités et des richesses aujourd'hui,
les contacts induits par les nouvelles migrations SudSud et Nord-Sud ? C'est ce dont doutent certains critiques de ces théories. Les conflits, les nouvelles guerres
(Afghanistan, Irak), le rôle du capitalisme financier rappellent, pour ces critiques le poids de l'économie et de
la géopolitique. Pour Arif Dirlik, « la postcolonialité est
la condition de l'intelligentsia du capitalisme global ».
La complicité d'une « classe compradore » de chercheurs
avec la diversité culturelle telle qu'elle est acceptée par le
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Françoise Verges
capitalisme global est, pour ces critiques, constitutive de
leur pensée. Pour l'anthropologue Jean-Loup Amselle,
les études postcoloniales auraient opposé de manière
simplificatrice l'Occident et le reste du monde, ignorant
les connections et les interférences réciproques comme
les discours européens contre le colonialisme, méconnaissant les controverses venues d'Afrique, d'Asie et
d'Amérique Latine et favorisant l'ethnicisation des
rapports sociaux.
La place qu'occupe Frantz Fanon pour les chercheurs postcoloniaux pose alors question, puisque
Fanon fut un partisan d'un nationalisme émancipateur.
Le nationalisme génère une capacité à imaginer de nouvelles politiques économiques et sociales, et les « espoirs
nationalistes fournissent en eux-mêmes une base au
renouvellement de la mobilisation sociale » écrit Laura
Chrisman. La critique culturelle et féministe du nationalisme ignore à quel point le nationalisme offre aux
opprimés des armes culturelles et politiques. Elle
méconnaît les travaux de Fanon ou Amilcar Cabrai sur
les pièges de la conscience nationale bourgeoise. Pour
les critiques de la postcolonialité, le nationalisme continue à constituer un terrain de résistance, hier contre
l'impérialisme, aujourd'hui contre le capitalisme global.
La notion d'identités fluides et hybrides proposée par
les chercheurs postcoloniaux peut-elle alors rendre
compte de l'expérience de l'individu migrant ? Intègret-elle suffisamment la dimension économique, le rapport de forces brutal entre le Nord et le Sud ? La notion
de Sud est-elle d'ailleurs toujours pertinente dans
l'approche postcoloniale ?
Diversité culturelle et mondialisation
Il est possible qu'à trop prendre le moment actuel
comme unique dans l'histoire induise à donner à certains
phénomènes une aura injustifiée. La diversité culturelle
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n'est pas une chose nouvelle et la comparaison avec des
phénomènes précédents permettrait sans doute de
redonner au présent à la fois ses singularités et ses similarités avec un processus ancien, celui du contact entre
les cultures. Le mouvement et la migration sont des
conditions socio-historiques. Stuart Hall rappelle que
«les peuples se sont déplacés pour de nombreuses
raisons : les catastrophes naturelles, le changement climatique et écologique, la guerre, la conquête, la famine, la
pauvreté, l'exploitation, l'esclavage, la colonisation... ».
Ces déplacements ont produit de la diversité, des processus de créolisation dont sont issues la culture swahili
sur la côte orientale de l'Afrique ou les cultures créoles
dans les sociétés esclavagistes des Caraïbes et de l'océan
Indien. L'étude de ce dernier offre d'ailleurs l'exemple
d'une longue histoire de la diversité culturelle.
L'océan Indien constitue un espace millénaire
d'échanges et de contacts culturels. C'est le plus vieil
espace maritime maîtrisé par les êtres humains : les
contacts transcontinentaux permanents existent depuis
5 000 ans, quand l'Atlantique (comme espace permanent d'échanges transcontinentaux) a 500 ans et le
Pacifique 2 000 ans. L'océan Indien a mis en contact
plusieurs mondes : l'Asie du Sud-Est, l'Inde, le monde
musulman, l'Afrique, l'Europe et les îles. L'historien
Sugata Bose le définit comme un système interrégional
c'est-à-dire liant les caractéristiques d'un système monde
et celles de diverses grandes régions. Dans cet océan, les
échanges entre Chine, Inde et Afrique précèdent l'arrivé
de l'islam au VII siècle, qui le transforme profondément
car la majorité de la population sur ses rives se convertit
à cette religion et une large part du commerce transocéanique va passer aux mains des musulmans.
Un capitalisme commerçant s'installe avec crédit
bancaire, comptabilité, organisation de l'offre et la
demande, comptoirs... Des villes cosmopolites se créent.
On commerce des esclaves, des épices, des objets manufacturés. Kiri Chaudhuri, le grand historien de l'océan
E
HERMÈS 51, 2008
Les transformations des « post-colonial studies »
Indien, insiste sur cette longue histoire qui questionne
radicalement le récit eurocentrique de la globalisation et
du capitalisme : « Le capitalisme comme activité commerciale était universel dans l'océan Indien » et les mouvements migratoires en Inde et en Chine suivaient les évolutions de l'économie. Le va-et-vient entre occupation
agricole et activité industrielle était répandu. Pour l'historien malgache Solofo Randrianja, l'océan Indien
« abrite plusieurs fuseaux historiques, pour reprendre
l'expression de Fernand Braudel qui, à un moment ou à
un autre de l'histoire des civilisations riveraines, avaient
tenté et réussi à exercer un contrôle de l'océan et de la
circulation de marchandises et des hommes, et partant à
impulser des éléments décisifs à l'interpénétration des
cultures. Un tel processus a conduit à la constitution de
réseaux d'échanges qui ont duré plusieurs siècles. Du
point de vue historique il faut parler de mondialisations
qui ont aussi produit des régionalisations. ».
L'océan Indien est un carrefour de civilisations, matérialisé par l'existence de ce que l'anthropologue Paul
Ottino (1974) a appelé les civilisations de frange qui se
sont épanouies dans différents archipels et îles, notion à
laquelle fait écho celle de zone de contact. Encore à l'heure
actuelle l'océan Indien continue à abriter les plus importantes routes maritimes liant le Moyen-Orient, l'Afrique,
l'Asie à l'Europe et à l'Amérique. Par lui transite en particulier une part importante du pétrole brut et de ses dérivés extraits des puits du golfe Persique et de l'Indonésie.
L'étude historique de cette zone de contact révèle la permanence d'une régionalisation où, géographie, histoire et
culture entrent en interaction pour donner lieu à une
conscience et une réalité dont profitent diasporas et institutions. Ces échanges sont soumis à des évolutions
internes et externes et l'on peut voir dans ces évolutions
la constitution de districts, recomposant dans la globalisation de nouvelles figurations territoriales. Cette région
a aussi connu différentes globalisations : celles des
empires pré-européens, celle produite par la traite et
HERMÈS 51 2008
l'esclavage, celle des empires européens, chacune avec ses
formes d'économie informelle.
Ces dernières années, les échanges transnationaux,
transcontinentaux ont connu un renouveau. De nouveaux itinéraires sont venus coexister avec des routes,
comme celle de Zanzibar à Singapour, qui n'avaient
jamais, selon Rajat Kanta Ray, perdu leur identité.
L'émergence de nouvelles villes mondialisées (Dubaï,
Johannesburg, Singapour...) fait apparaître de nouvelles zones de contact culturel. L'océan Indien est un
espace sans supranationalité ni territorialisation précise.
C'est un espace culturel où plusieurs espaces-temps se
chevauchent, où les temporalités et les territoires se
construisent et se déconstruisent. L'aspect polycentrique du capitalisme actuel a renforcé les échanges
informels et la constitution de nouvelles identités
diasporiques. La présence accrue de Chinois dans des
pays africains soulève des questions : comment se
déroule l'échange ? Y a-t-il constitution de pratiques de
la diversité ? La spécificité indiano-océanique de la
mondialisation ouvre de nouvelles perspectives à l'étude
de la diversité culturelle et du vivre ensemble car elle
remet en question le récit d'une modernité et d'une
globalisation induite essentiellement par l'Occident.
Postcolonialité, migrations
et créolisation
Les migrations et les échanges Sud-Sud qui
s'observent dans l'océan Indien dessinent d'autres cartographies des mondialisations, mettant en lumière
l'émergence de formes d'hybridité culturelle et de
manières de vivre ensemble. Soumise à des reconfigurations, cette hybridité est un « processus de traduction
culturelle, agonistique parce que jamais achevé, mais
qui repose sur son indécidabilité » précise Stuart Hall.
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Françoise Verges
Dans une étude que j'ai faite sur les restaurants chinois
dans des villes portuaires de l'Afrique de l'Est et du bassin sud-ouest de l'océan Indien, j'ai pu constater à quel
point une approche strictement économique ou géopolitique ne pouvait rendre compte de la complexité des
échanges. La perception d'un échange qui échappe à la
logique de relations héritées du colonialisme européen
est fortement présente. Les Etats africains et la Chine
parlent d'un monde afro-asiatique futur qui échapperait
à l'hégémonie occidentale. Il ne s'agit cependant pas
d'ignorer l'inégalité entre les partenaires car les mouvements migratoires de l'Afrique vers la Chine sont
minimes, pratiquement inexistants alors que ceux de la
Chine vers l'Afrique s'accélèrent.
Les études postcoloniales et culturelles nous aident
à mieux étudier la rencontre et le contact entre cultures
car elles insistent sur l'asymétrie de la rencontre, son
opacité, ses processus de traduction, ses capacités de
création comme de destruction. A la suite de Stuart
Hall, il ne s'agit pas d'ignorer la matérialité du pouvoir
et des inégalités mais d'intégrer la force du texte, de la
mémoire, du sentiment dans la manière dont le monde
RÉFÉRENCES
est perçu dans l'analyse de la rencontre. La rencontre et
le contact entre les cultures se fait toujours de manière
asymétrique, ils s'établissent rarement en état d'égalité.
Pour autant, cela ne signifie pas qu'il n'y ait pas échanges,
emprunts, traductions. Les productions de ces rencontres sont à la fois permanentes et éphémères, à l'état de
palimpsestes, de tradition réinventée ou de révisions
dynamiques. La notion de créolisation comprise comme
un processus dynamique de pertes et d'emprunts,
d'oublis et de remémorations, dans des situations d'inégalité, permet d'observer ces phénomènes où diversité,
hybridité, identités et vivre ensemble créent un terrain
dynamique. L'Autre représente à la fois un danger et
une possibilité : danger de la nouveauté, possibilité de
renouvellement. Ces processus peuvent notamment être
étudiés dans les îles de l'océan Indien soumises à l'esclavagisme, système qui a forcé des centaines de milliers
d'Africains et de Malgaches à l'exil sur de petites îles,
créant un brassage des cultures dans des conditions de
brutalité extrême, qui ne sont pas sans rappeler certaines des conditions actuelles de migration, et forgeant
une éthique du vivre ensemble.
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