...

ALLEMAGNE : UNE VISION POUTICIENNE ET INSTITUTIONNELLE Christine Landfried et Wolfgang Settekorn

by user

on
Category: Documents
6

views

Report

Comments

Transcript

ALLEMAGNE : UNE VISION POUTICIENNE ET INSTITUTIONNELLE Christine Landfried et Wolfgang Settekorn
Christine Landfried et Wolfgang Settekorn
avec la collaboration de
Jens-Christoph Müller, Kolja Raube et Astrid Reining
Université de
Hambourg
ALLEMAGNE : UNE VISION
POUTICIENNE ET INSTITUTIONNELLE
traduit de l'allemand par Micheline Theune
Notre analyse de la couverture allemande du référendum français sur le «Traité établissant une
Constitution pour l'Europe» concerne trois quotidiens allemands nationaux: le Welt, de Berlin, plutôt
conservateur (tirage moyen : 3 83 000 exemplaires) le Süddeutsche Zeitung (SZ), de Munich, libéral (550 000
exemplaires) et le quotidien économique Handelsblatt (HB), de Düsseldorf (181000 exemplaires).
Ce choix offre un éventail d'orientations politiques, d'origines géographiques et de groupes de presse,
et par le choix du Handelsblatt, permet l'intégration d'un lectorat intéressé par les questions économiques
et financières. Or ces deux domaines, à côté des enjeux de politique intérieure et extérieure, se trouvent
au centre du projet européen que la Constitution devait faire avancer.
La période du 27 avril au 4 juin 2005 a été retenue. Une analyse détaillée est réalisée pour la période du
26 mai au 1er juin 2006. Nous constatons que dans la couverture allemande, c'est surtout l'image des
personnalités politiques dirigeantes qui joue un rôle prépondérant et que, de ce fait, dominent les arguments
en faveur de la Constitution. Nous trouvons que la représentation des leaders politiques a une place importante
dans la presse allemande, ce qui illustre une fois encore le phénomène de personnalisation, désormais classique
dans la presse. L'évocation du nom du président Chirac n'est cependant très souvent que le point de départ
permettant de classer les arguments favorables et hostiles à la Constitution. On trouve dans la description
des faits, les peurs des Français concernant une détérioration de la situation sociale ainsi qu'une peur liée à
l'entrée de la Turquie dans l'Union européenne. Globalement la presse allemande étudiée transmet l'image
d'une classe politique dont les intérêts ne concordent plus avec ceux de la majorité du peuple.
HERMÈS 46, 2006
159
Christine Landfried et Wolfgang Settekorn
Chronologie du référendum dans les quotidiens allemands
Pour toute la période du 27 avril au 4 juin 2005, on peut dire que le Welt donne continuellement des
informations sur le thème «Référendum en France», suivi en cela par le SZ et le HB. Dans Pensemble la
période dominante est celle du 26 mai au 1er juin 2005.
Figure 1. Nombre d'articles sur le référendum français sur l'Europe dans le HB, le SZ et le Welt.
Il apparaît que le Welt, avec une moyenne de 5,27 articles (158 articles en tout) montre une moyenne
plus élevée que celle du SZ qui suit de très près avec une moyenne de 4,88 articles (117 articles). Le HB
donne des informations sur le référendum avec une moyenne de 3,53 fois par jour (81 articles au total).
Lors de la période analysée, du 26 mai au 1er juin 2005, 133 articles furent publiés sur le référendum et
ses thèmes connexes. Ce nombre d'articles reflète un vrai intérêt de la presse allemande envers ce référendum
français. 21 articles de la SZ, 18 articles du Welt et 14 du HB ont été publiés le seul 31 juin, ce qui illustre
l'extrême importance accordée au scrutin. Pendant un mois, la presse allemande a informé quotidiennement
sur la France (figure 1). Cette importante couverture, accrue encore entre le 26 mai et le 1er juin, peut
160
HERMÈS 46, 2006
Allemagne: une vision politicienne et institutionnelle
s'interpréter comme le signe de la valeur donnée à ce référendum pour le projet européen, et des
répercussions que le résultat aura sur l'Allemagne. Le nombre habituel de reportages sur la France et les
autres Etats est assez élevé (Kevin, 2003 ; Macchili et al., 2006)l On constatait déjà durant la Convention
sur l'avenir de l'Europe, un intérêt des médias allemands plus intense concernant l'achèvement de la
Constitution européenne (Landfried, 2006). Après l'acceptation du projet par le Conseil de l'Union, ce
dernier devait être ratifié par tous les pays, le rejet dans un seul pays impliquant un échec provisoire du
texte constitutionnel pour tous. La ratification parlementaire en Allemagne, le 12 mai 2005, avait marqué
une sensibilisation de l'opinion à ce thème. Le Oui allemand avait valeur de message adressé à la France.
Les sondages de l'époque n'indiquaient qu'un refus de 21 % de l'opinion contre 59 % d'approbation et
21 % d'indécis (Eurobaromètre, n° 63)2. Le résultat négatif présumé en France, depuis les signes avantcoureurs de mars 2005 (Müner 2006, p. 258) étaient donc en discordance avec l'opinion allemande, ce qui
intéressait l'opinion publique. En général, les articles sur la France ont exposé le phénomène comme un
sujet français, avec une interrogation principale : est-ce que les Français votent bien sur le projet de
Constitution?, mais dans un contexte européen toutefois qui a amplifié l'intérêt du public allemand: la
Constitution pourra-t-elle s'appliquer en cas de victoire du Non ? En ce sens l'approche de ce sujet est
différente des autres sujets français de la même période, comme l'affaire Clearstream.
Analyse quantitative et qualitative
Une combinaison de critères quantitatifs et qualitatifs permet de montrer à quels sujets s'intéressent
les journaux dans la phase finale de la campagne pour le référendum, et quels sont les moyens et les perspectives
utilisés. En ce qui concerne l'étude quantitative, nous avons relevé, en premier lieu, dans notre analyse, le
nombre de fois où les quotidiens couvraient ce sujet et quels étaient les acteurs principaux et les thèmes
présentés dans ces trois organes de presse.
D'une part, nous avons procédé à un décompte de tous les hommes politiques français (par exemple
Chirac, Villepin, Raffarin, etc.) et allemands (Schröder, Fischer, etc.) apparaissant dans ces articles mais
aussi des experts (Grosser, etc.).
D'autre part, nous avons numérisé les articles en fonction du nombre de certains mots-clés (par exemple,
constitution, référendum, oui, non, etc.). La répétition des noms de certains hommes politiques montre
leur rôle et reflète en même temps leur importance dans les institutions (Président, Premier ministre, ministre,
actuel ou ex, dirigeant de parti, etc.) et les médias. Le nombre des mentions permet de se faire une idée
des acteurs principaux et des grandes lignes des reportages. Cela pourrait aussi être prouvé par une analyse
détaillée avec des programmes d'analyses textuelles appropriés.
Sur le plan qualitatif, l'analyse du rôle des différents acteurs tels que les hommes politiques, les experts
et spécialistes, qui interviennent dans les médias (dans des discussions, interviews, citations, commentaires
ou éditoriaux) et leur présentation visuelle précisent la position donnée à ces personnes dans les reportages.
HERMÈS 46, 2006
161
Christine Landfried et Wolfgang Settekorn
La place des acteurs du débat
L'opinion de quelques
experts
Parmi les experts présentés, Alfred Grosser occupe une position privilégiée : en tant que politologue
né en Allemagne et exerçant ses activités en France, il est considéré dans les médias allemands comme le
« spécialiste français de la France, par excellence ». Etant bilingue, il est aussi un interlocuteur très recherché
dans les médias allemands. Sa parole a du poids parce qu'il est connu et reconnu comme expert des relations
franco-allemandes. C'est ainsi qu'il est interviewé dans le Welt et dans le SZ, où Ü utilise chaque fois la
métaphore de l'Allemagne et de la France comme «moteur de l'Union européenne», qui a maintenant des
ratés parce qu'il n'a plus d'essence. Avec sa critique de l'arrogance de l'élite politique française, il utilise
un argument que l'on retrouve très souvent chez les partisans du Non en France.
Le deuxième expert est Daniel Cohn-Bendit : lui aussi bilingue, actif dans la politique en France, en
Allemagne et dans l'Union européenne (membre du Parlement européen) et en plus invité privilégié en
Allemagne et en France dans les médias (surtout à la télévision) en raison de ses talents rhétoriques. Il est
perçu comme acteur engagé et passant bien sur le petit écran.
Enfin dans le Welt du 1er juin intervient, de France, André Glucksmann, un intellectuel français qui
critique fondamentalement la politique française actuelle: dans sa contribution traduite, «Das Land der
Nihilisten » (« Le Pays des nihüistes »), il voit cette campagne comme marquée par les antinomies fétichistes
du XIXe siècle, ce qui s'applique aussi à Müntefering, leader du Parti social-démocrate, et à sa critique des
« sauterelles du capitalisme international ». Ce faisant Glucksmann attaque aussi bien Paris que Berlin, se
rapprochant ainsi de la vision conservatrice du Welt.
L'omniprésence
de la classe politique
et des «histoires
de
famille»
La représentation est dans l'ensemble fortement personnalisée. La plupart des politiciens cités
apparaissent en tant que représentants de partis et de courants politiques et, à l'intérieur de ceux-ci, en
tant que familles politiques avec divers groupes, diverses sympathies et antipathies, avec leurs préférences
spécifiques, leurs hostilités et inimitiés. Le «cadre de famille» (Musolff, 2004, p. 13 sq.; cf. Goffman,
1991) fonctionne sur quatre niveaux : 1. pour la présentation individuelle, des acteurs (origine, formation,
carrière, objectifs etc.) ; 2. pour le traitement des structurations politiques au sein des différents camps
politiques ; 3. pour la caractérisation des camps différents. Ce cadre se réfère aussi, quatrième point, à tous
les foyers français qui sont divisés et déchirés par le référendum. Une fois de plus, on peut constater combien
les domaines familiaux influencent le discours politique, et ce tout particulièrement en France, et comment
la presse se réfère à un nombre restreint d'acteurs centraux (figure 2).
162
HERMÈS 46, 2006
Allemagne: une vision politicienne et institutionnelle
Figure 2 : Les mentions d'hommes politiques dans le corpus.
Côté gouvernemental, le président Chirac, son «fils spirituel», Villepin, ainsi que Sarkozy (dont les
problèmes matrimoniaux n'ont pas été passés sous silence), leur rival et ennemi, constituent le centre actif
alors que le Premier ministre Raffarin, très peu populaire, fonctionne comme pion dans le jeu du pouvoir.
À la tête de l'Etat et du gouvernement, il offre à Chirac un ballon d'oxygène et fait fonction de victime
expiatoire après le référendum, ce que Chirac avait annoncé très clairement dans la phase finale de la
campagne. La remarque de Sarkozy selon laquelle Villepin serait toujours entré en fonction sans avoir été
élu s'oppose à l'intervention rhétoriquement brillante de ce dernier devant l'ONU. On rappelle souvent
que c'est sur son conseil que Chirac avait procédé à des élections parlementaires qui avaient amené à l'impasse
de la cohabitation. Une étude quantitative entérine cette constatation : la fréquence des mentions de noms
(figure 2) montre une fixation particulièrement grande sur les acteurs principaux et donc une vision très
institutionnelle de cette campagne: Chirac (230), Villepin (78) et Sarkozy (71). Les socialistes, au cours
de cette campagne, ont eu eux aussi leurs « querelles familiales », avant tout avec Laurent Fabius. Il n'est
cependant mentionné et montré que 30 fois dans les journaux étudiés. Le fait que ce soit, du moins en
apparence, par sympathie pour l'Europe qu'il se prononce pour le Non est, comme dans le cas de Villepin
et Sarkozy, interprété comme une pure tactique dans la course à la candidature pour les prochaines
élections présidentielles. Les arguments des acteurs principaux sont donc fondés sur des ambitions de
politique intérieure à long terme. Le décryptage prioritaire du scrutin référendaire repose donc sur la vision
d'un jeu politicien.
HERMÈS 46, 2006
163
Christine Landfried et Wolfgang Settekorn
Cela confirme que les Français se focalisent sur leurs propres problèmes et intérêts, l'impopularité
du gouvernement Raffarin et de Chirac jouant un rôle prédominant (cf. Ritzenhofen, 2005 ; von Oppeln,
2005). Au fond d'eux-mêmes, les partisans du Non restent plus français qu'européens : on se sent menacé
aussi bien par la mondialisation que par la libéralisation et on redoute la dégradation de la couverture
sociale. Il est caractéristique, dans cet ordre d'idées, que l'on évoque très souvent le «plombier polonais
qui accule les Français au chômage par son dumping» (cf. Uterwedde, 2005).
Aux yeux des partisans du Oui, leurs adversaires, pour utiliser un proverbe allemand, tapent sur le
sac et visent l'âne français. Ce qui leur importe, c'est de donner une leçon au gouvernement, de lui flanquer
une bonne gifle, de montrer à ceux qui gouvernent de quel bois on se chauffe et de sanctionner sévèrement
le gouvernement.
L'analyse du «raffarindum»
Les adversaires du Oui ont exprimé leur aversion contre le Premier ministre avec le néologisme
« raffarindum », c'est ce qu'apprennent les lecteurs du Welt le 28 mai 2005 dans un des articles bihebdomadaires
du parlementaire anglais conservateur au Parlement européen, Daniel Hannan. Le Welt donne la parole
aussi à d'autres hommes politiques et experts de différents pays de l'Union européenne, élargissant ainsi
l'horizon des lecteurs allemands.
L'utilisation des illustrations et des infographies montre deux grandes tendances. Au centre, on trouve
avant tout des acteurs principaux français, allemands et européens. L'information visuelle générale
(caricatures, photos) se réfère presque toujours au Non. En outre dans les infographies se montrent les
tendances des différentes enquêtes et sondages, les courants d'opinions et les jugements actuels.
L'information visuelle dans les reportages allemands montre que ce n'est pas seulement l'élite politique
française, et parfois allemande, qui est visible. L'opinion des citoyens français est sollicitée par de fréquentes
évocations des sondages d'opinion. La présentation des diverses motivations du Non a bien été faite dans
la presse allemande. Est mise en avant l'insatisfaction des Français vis-à-vis de leur gouvernement. Et à côté
de la libéralisation supposée et des anxiétés sociales, se trouve aussi évoquée l'entrée de la Turquie dans
l'Union qui émeut les Français (Uterwedde, 2005). Cette thématique est présente dans 24 % des articles
analysés, ce qui correspond à la position importante de ce sujet lors du référendum. Les causes les plus
citées pour le rejet du projet de Constitution furent selon l'Institut de sondages Ipsos du 29 mai 2005, la
situation économique difficile en France (52 %), un projet de Constitution jugé économiquement trop libéral
(40 %), un projet encore à améliorer (39 %), ainsi que le refus de l'entrée de la Turquie dans l'Union (35 %).
164
HERMÈS 46, 2006
Allemagne: une vision politicienne et institutionnelle
Conclusion
L'élite politique française a été au centre des reportages allemands, en atteste la fréquence des citations
de noms de dirigeants politiques français. L'analyse de la presse allemande reste centrée sur la spécificité
française, montrant ainsi que l'élite politique n'a pas tenu compte des arguments des opposants au Traité
et que les principales conséquences de ce référendum sont à chercher au niveau politique intérieur, ce que
la presse allemande a amplement relaté.
NOTES
1.
Une brève analyse du HB (26 mai - 1er juin) montre l'importante utilisation des termes «France» (51 fois) et «Français» (67
fois). Si on prend la période globale (27 avril - 12 juin) on obtient respectivement 172 et 168 occurrences.
2.
Mais dans le même Eurobaromètre, concernant la France, les chiffres étaient les suivants: 63,4 % pour le Oui; 44 % contre;
le reste, indécis. Cette enquête Eurobaromètre ne dit donc rien de précis sur le fait de savoir ce que les électeurs allemands
auraient effectivement voté si la Loi constitutionnelle autorisait le référendum.
RÉFÉRENCES
BIBLIOGRAPHIQUES
EUROBAROMÈTRE, Oie Öffentliche Meinung in der Europäischen Union, 63, Veröffendichung, Septembre 2005 (enquête mai-juin
2005).
GOFFMAN, L, Les Cadres de l'expérience, Paris, Éditions de Minuit, 1991.
HOOGHE, L., MARKS, G., «Europe's Blues: Theoretical Soul-Searching after the Rejection of the European Constitution»,
Political Science & Politics, 2006, p. 247-250.
KEVIN, D., Europe in the Media. A Comparison of Reporting, Representation and Rhetoric in National Media Systems in Europe,
Londres, Lawrence Erlbaum Associates, 2003.
LANDFRIED, C , « W O bleiben die Bürger in der Europäischen Union? Anforderungen an die Demokratie jenseits des
Nationalstaates», in BRUHA, T., NOWAK, C , Die Europäische Union: Innere Verfasstheit und globale Handlungsfähigkeit, BadenBaden, Nomos, 2006, p. 89-105.
MACCHILL, M., BEILER, M., FISCHER, C., «Europa-Themen in Europas Medien - die Debatte um die europäische Öffentlichkeit.
Eine Metaanalyse medienanalytischer Studien», in LANGENBUCHER, W.R., LATZER, M., Europäische Öffentlichkeit und medialer
Wandel-Eine transdiziplinäre Perspektive, Wiesbaden, Verlag Sozialwissenschaften, 2006, p. 132-155.
MlLNER, H., «"Yes to the Europe I want; No to this one." Some Reflections on France's Rejection of the EU Constitution»,
Political Science & Politics, 2006, p. 257-260.
HERMES 46, 2006
165
Christine Landfried et Wolfgang Settekorn
MUSOLFF, Α., Metaphor and political discourse: analogical reasoning in debates about Europe, Basingstoke, Palgrave Macmillan,
2004.
RlTZENHOFEN, M., Das Nein der Franzosen zur EU-Verfassung, Dokumente 3/2005, p. 6-11.
UTERWEDDE, H., Europa und die «soziale Malaise» der Franzosen, Dokumente 3/2005, p. 19-25.
VON OPPELN, S., Das Projekt Europa im Spiegel der französischen Verfassungsdebatte, Dokumente 3/2005, p. 12-18.
166
HERMÈS 46, 2006
Fly UP