...

L'UNIVERSITÉ AMBITIONS SANS LIMITE, LIMITES D'UNE AMBITION Pierre-Jean Loiret

by user

on
Category: Documents
1

views

Report

Comments

Transcript

L'UNIVERSITÉ AMBITIONS SANS LIMITE, LIMITES D'UNE AMBITION Pierre-Jean Loiret
Pierre-Jean Loiret
Laboratoire CIVIIQ
Université de Rouen
L'UNIVERSITÉ VIRTUELLE AFRICAINE :
AMBITIONS SANS LIMITE,
LIMITES D'UNE AMBITION
La première conférence internationale sur le e-learning en Afrique, « Ε-Learning Africa », financée
par Î O N U et l'Union européenne, organisée à Addis-Abeba en mai 2006, indiquait sur la page d'accueil
de son site Internet : « Le e-learning est une priorité pour l'Afrique. Pour les gouvernements et les enseignants,
il est le seul moyen d'atteindre l'objectif principal de ce millénaire, l'éducation pour tous.1 »
Ce positivisme technolâtre s'exprimait déjà en Afrique subsaharienne2 dès 1997, avec le lancement
par la Banque mondiale de l'Université virtuelle africaine (UVA). Près de dix ans après sa création, présente
dans des pays francophones et anglophones du continent, l'UVA se situe toujours au centre des réflexions
de plusieurs grands organismes internationaux sur le rôle de l'enseignement à distance en Afrique. Aussi,
étudier l'UVA conduit à s'interroger sur les objectifs éducatifs et politiques de ses commanditaires.
Contribue-t-elle à améliorer la situation des établissements africains et à augmenter l'accès à l'enseignement
supérieur ?
La tentation de la table rase
Selon son texte fondateur, l'UVA3 « aidera à combler les lacunes existant en Afrique subsaharienne
dans le domaine du savoir (et) permettra de créer la masse critique de cadres nécessaire au décollage
économique» (Banque mondiale, 1997, § 20). Comment atteindre cet objectif? Grâce au «potentiel offert
par les nouvelles technologies pour surmonter les obstacles financiers, matériels et informationnels limitant
l'accès à un système d'enseignement supérieur de qualité en Afrique» (Banque mondiale, 1997, § 4).
HERMÈS 45, 2006
123
Pierre-Jean Loiret
L'Afrique a besoin de l'UVA car, pour ses concepteurs, les établissements d'enseignement supérieur
«ne sont pas à la hauteur du défi posé, [...] ne disposent pas de suffisamment d'enseignants qualifiés,
n'ont pratiquement aucune structure de recherche performante». Ils proposent «des programmes
d'enseignement dépassés», n'ont pas réussi «à s'adapter au monde moderne» (Banque mondiale, 1997,
§2). Pour l'Université africaine, il est trop tard pour se réformer; pire, son avenir ne lui appartient pas.
Elle «est en passe de ne pas pouvoir former le pool de cadres dont l'Afrique a besoin pour participer à la
nouvelle économie mondiale » (Banque mondiale, 1997, § 32). L'UVA en tire une conclusion radicale : « Le
paradigme de base sur lequel repose le fonctionnement de tout le système d'enseignement supérieur
demande donc à être réévalué. La révolution technologique en train de se produire dans le monde rend
possible l'introduction des changements nécessaires» (Banque mondiale, 1997, § 2).
Le texte fondateur de l'UVA insiste: «La baisse des ressources a porté un sérieux coup à la qualité
de l'enseignement supérieur en Afrique. On a assisté ces dernières années à une détérioration de la qualité
de l'enseignement et de la recherche, avec des programmes dépassés, des bibliothèques qui ne sont plus
approvisionnées. [...] La qualité de l'enseignement et les programmes ne sont donc pas du niveau requis
pour pouvoir former les cadres compétents dont l'Afrique a besoin» (Banque mondiale, 1997, § 42). Ce
constat est partagé à l'époque par beaucoup d'observateurs, mais l'UVA ne s'interroge pas sur les causes
de cette crise. Jamais n'est évoquée une éventuelle responsabilité des grandes institutions financières
internationales, de leurs politiques d'ajustement structurel alors en œuvre en Afrique depuis une quinzaine
d'années.
Le baiser de la mort
L'UVA naît à la fin des années 1990 quand les Etats occidentaux se désengagent du continent africain
et confient, principalement à la Banque mondiale et au Fonds monétaire international, le soin de mettre
en œuvre une politique destinée à insérer l'Afrique dans le processus de mondialisation.
Ces politiques d'ajustements structurels qui consistent à laisser faire le marché et à baisser les budgets
sociaux «non productifs» comme l'éducation laissent les universités exsangues. En témoigne ce discours
d'une ministre gambienne de l'Education : «Les gouvernements africains ont été obligés de se dépouiller
de leur enseignement supérieur. Pour obtenir une aide de la Banque mondiale, les pays africains devaient
détourner les ressources de l'enseignement supérieur vers l'éducation de base. [...] Certains de nos
meilleurs établissements ont été quasiment détruits à cause de mauvaises politiques imposées par des
partenaires qui sont d'abord venus vers nous en disant qu'ils allaient nous aider. Tout ce que nous avons
reçu d'eux était un baiser de la mort. 4 »
Dans le même temps, l'explosion démographique de l'Afrique provoque une augmentation considérable
des effectifs à l'Université. Des indépendances au milieu des années 1990, le nombre d'étudiants du
supérieur est multiplié par 20. En parallèle, les conditions posées pour obtenir des prêts modifient la manière
124
HERMÈS 45, 2006
L! université virtuelle africaine : ambitions sans limite, limites d'une ambition
dont les Etats financent l'enseignement supérieur. Ainsi, au Burkina Faso, le taux des boursiers passe de
98 % en 1988 à 35 % en 1995 (Bianchini, 2002, p. 154).
La Banque mondiale n'est pas la seule responsable de cette crise. Dans une période comprise entre
l'effondrement du bloc soviétique et l'attaque contre les Twin Towers, l'aide publique au développement
baisse considérablement et atteint le plus bas niveau de son histoire. Par ailleurs, certains dirigeants
africains se méfient de leurs universités, lieux politiquement sensibles, considérés comme le bastion de la
contestation et l'antichambre de la conquête du pouvoir.
De multiples revirements
En lançant l'UVA, la Banque mondiale se place dans la posture d'un médecin qui propose à un patient
qu'il a lui-même contaminé un remède pour le guérir. Ceux qui dénoncent depuis des années les « mauvais
rendements» de l'enseignement supérieur installent l'UVA dans ces universités publiques tant décriées,
en bénéficiant de leurs locaux et de leurs personnels. Pour poursuivre l'analogie médicale, l'UVA s'y établit
comme un parasite5. À l'origine, l'UVA prévoyait la création, en trois ans, de 260 sites répartis dans 35 pays.
En 2005, elle annonce 34 centres installés dans 17 pays6.
À son lancement, l'UVA entendait faire la preuve que son modèle économique pouvait reposer sur
le « recouvrement des coûts », autrement dit le paiement par les étudiants des frais de scolarité : « Le recours
à l'autofinancement est un principe essentiel, si l'on considère qu'un financement de l'enseignement
supérieur assuré par les seuls gouvernements ne constitue plus une solution viable et que, là où les étudiants
payent pour leur éducation, ils prennent les choses au sérieux» (Banque mondiale, 1997, § 10). L'UVA
n'a jamais réussi à s'autofinancer et dépend toujours de fonds publics malgré la preuve contraire qu'elle
était censée administrer.
L'UVA n'adopte Internet qu'en 2003, contrainte alors d'abandonner son choix initial de vidéodiffusion satellitaire (qui devait permettre aux étudiants africains d'accéder aux «meilleurs» professeurs
des «meilleures» universités), en raison de ses difficultés de financement. Il faut attendre 2003 pour voir
les premiers véritables diplômes proposés par l'UVA, en partenariat avec la coopération australienne sur
la partie anglophone de l'Afrique, et 2004 pour le premier - et toujours seul - diplôme francophone en
informatique proposé par l'Université Laval (Québec)7.
Au milieu des années 1990, au cœur de la bulle Internet du dot.com et des eldorados financiers promis
par le e-learning, l'UVA se pense d'abord comme une start up. Voulue par ses promoteurs, entre 1997 et
1999, comme une «Université virtuelle globale», elle renonce en 2001 à ce rôle, constatant l'échec de sa
conception initiale. Présentée alors comme un « courtier du savoir », l'UVA, en 2002, abandonne officiellement
l'idée de délivrer ses propres diplômes. En 2004, un don de la Banque africaine de développement permet
une nouvelle orientation stratégique dans le domaine de la formation des enseignants.
HERMÈS 45, 2006
125
Pierre-Jean Loiret
Un epsilon francophone
Malgré ces multiples revirements, la machine à communiquer tourne à plein régime. D'après la
Banque mondiale, pendant que les centres UVA passent de 19 à 31, le nombre d'étudiants, de 9000 en
octobre 1999, atteint les 23 000 en juin 2001 8 . Le scepticisme quant à la réalité de ces chiffres est renforcé
par les déclarations de certains responsables de l'UVA, dont celles du président de son Conseil
d'administration, par ailleurs l'un des responsables de Microsoft Afrique. Ce dernier annonce, lors d'une
interview9 en avril 2003 : «La phase opérationnelle qui a démarré fin 2000 et qui continue aujourd'hui a
déjà reçu plus de 25500 étudiants, soit donc au total près de 50000 étudiants depuis le lancement de
l'institution. » Du jour au lendemain, le nombre fait plus que doubler ! Mais, à la question « quelle
proportion d'entre eux a pu être diplômée ou acquérir le label UVA ? », la réponse est prudente : « Quant
aux statistiques sur le nombre de diplômes, nous sommes précisément en train de les établir en collaboration
avec les institutions partenaires et rendrons ces chiffres publics dès que ce travaü sera bouclé. » Ces chiffres
sont toujours attendus. Inscrits ne veut visiblement pas dire formés, encore moins certifiés ou diplômés.
Admettons un instant ce chiffre de près de 50000 étudiants inscrits en sept années d'existence, soit
un peu plus de 7 000 étudiants par an. D'après l'Institut de statistique de l'Unesco10, il y avait, en 20022003, 1500000 étudiants du supérieur dans 26 des 49 pays d'Afrique subsaharienne. Les «inscrits» de
l'UVA représentent donc moins de 0,5 % de ce total. Avec les chiffres des pays non pris en compte par
l'étude de l'Unesco, mais pourtant cités par l'Institution, notamment les 950000 du Nigeria et les 60000
du Sénégal, le pourcentage de l'UVA devient infinitésimal. Si l'on ne retient que les « inscrits » francophones,
le nombre tend vers epsilon.
Quels services rend l'UVA aux universités dans lesquelles elle s'installe? Ni bourses, ni accès à
l'information scientifique et technique, ni formations proposées hors de ses propres centres. Un comble
quand on connaît l'acharnement de la Banque mondiale à dénoncer les programmes sociaux d'aides aux
étudiants, aujourd'hui l'UVA sollicite les gouvernements d'Afrique francophone pour qu'ils couvrent les
frais de scolarité de son unique diplôme proposé dans cette partie du continent.
L'UVA n'est reconnue comme «université» par aucun Etat africain. Son siège social est au Kenya, à
Nairobi, où elle est enregistrée comme organisation internationale. Les formations proposées par l'UVA
ne peuvent être suivies que dans ses centres, ce qui fait s'interroger sur sa qualification d'«Université virtuelle».
Cette conception, décrite comme « based upon a learning center approach » par la responsable de ses
programmes est extrêmement rigide et justifiée par le fait que «les jeunes Africains découvrent progressivement
les technologies de l'information et de la communication » (Juma, 2003, p. 17). L'UVA est dédiée à l'Afrique,
mais peut-on soutenir qu'elle soit « africaine » ? La structure de son financement, dépendant de grands
organismes internationaux et la nature de ses programmes, en provenance du Nord, rendent cette appellation
ambiguë.
Depuis ses débuts, l'UVA tente de passer « par le haut », par les chefs d'Etat, les ministres, les recteurs,
pour légitimer son action. En ce sens, elle est plus proche d'une «politique d'ingérence scientifique» que
d'une «dynamique integrative» (Mvé-Ondo, 2005, p. 32, 55). La «révolution technologique» promise
126
HERMÈS 45, 2006
L! université virtuelle africaine : ambitions sans limite, limites d'une ambition
par TUVA n'a pas eu lieu. Elle ne continue d'exister que par la volonté politique de la Banque mondiale
et semble définitivement un objet politique davantage qu'un projet éducatif, un prétexte à la mise en œuvre
d'un espace de domination et non de partage, et la continuation d'une influence.
Bis repetita?
À la fin de 2004, un don de 7,66 millions de dollars de la Banque africaine de développement (BAD)
permet à l'UVA, outre la création de 10 centres supplémentaires, de prendre un nouveau virage : concevoir
des programmes pour améliorer la formation des enseignants du secondaire. Comme en 1997, le rapport
de la BAD révèle l'incapacité des pouvoirs publics en Afrique « à relever judicieusement le défi de mettre
l'éducation à la portée de tous, principalement à cause des contraintes de financement et des systèmes
traditionnels d'enseignement» (BAD, 2004, p. 3). Il justifie l'intervention de l'UVA et des TIC qui ont,
seuls, «le potentiel nécessaire pour favoriser l'accès à une éducation et à une formation peu coûteuses,
fiables, déterminées par la demande, pertinentes et adaptées dans tous nos pays et à des conditions plus
flexibles » (BAD, 2004, p. 9). Le texte de la BAD nous apprend que le programme de formation de l'UVA,
au cours des trois ans que durera le projet, permettra de former «26000 enseignants dont on prévoit que
30 % seront des femmes» mais aussi que l'UVA comptera «48477 étudiants inscrits dans ses programmes
débouchant sur un diplôme - certificat universitaire d'ici à 2009» (BAD, 2004, p. 43).
Ces chiffres sont-ils plus plausibles que les précédents ? L'UVA est loin d'être le seul projet de
coopération à communiquer davantage sur ses résultats attendus que sur ses réalisations concrètes et vérifiables.
L'Afrique est un terrain d'action complexe et ses établissements ont certainement besoin de partenariats
multilatéraux pour développer l'enseignement à distance et les usages des TIC dans l'enseignement, mais
l'UVA gagnerait en crédibüité si, au lieu de miser sur les effets'd'annonce, elle n'occultait pas ses multiples
difficultés.
NOTES
1. Voir [http://www.elearning-africa.com].
2.
Afrique et Afrique subsaharienne sont synonymes dans ce texte.
3.
À l'origine disponible en anglais sur le site d'Infodev (Fonds de la Banque mondiale), une traduction partielle du texte,
paginée en paragraphes repris en citation ici, existe en français sur un site de l'Université libre de Bruxelles:
[http://physinfo.ulb.ac.be/UJVAl/UVAsavoir/UVAsavoirl.html].
4.
Intervention de Ann-Therese Ndong-Jatta en 2002 devant le Conseil économique et social de l'ONU: [http://www.un.
org/esa/coordination/ecosoc/hl2002/gambia.pdf].
HERMÈS 45, 2006
127
Pierre-Jean Loiret
5.
Selon le Petit Robert, un parasite, au sens biologique du mot, est un «organisme [...] qui vit aux dépens d'un autre (appelé
hôte), lui portant préjudice, mais sans le détruire (à la différence d'un prédateur) ».
6.
Site officiel de l'UVA: [http://www.avu.org/learning_centers.asp].
7.
Voir le site de l'UVA : [http://www.avu.Org/laval_program.asp#2].
8.
Ce chiffre figure toujours sur le site de l'UVA: [http://www.avu.org/history.asp].
9.
Interview de Jacques Bonjawo, le 22 avril 2003 : [http://www.grioo.com/info239.html].
10. Voir [http://www.uis.unesco.org/ev_fr.php ?ID=6100_201&ID2=DO_TOPIC].
RÉFÉRENCES
BIBLIOGRAPHIQUES
BANQUE AFRICAINE DE DÉVELOPPEMENT, Projet d'appui à l'Université virtuelle africaine, Rapport d'évaluation, Tunis, 2004.
BANQUE MONDIALE (Infodev), The African Virtual University: Feasibility and Preparation of Prototype Service Phase, Washington,
Banque mondiale, 1997.
BIANCHINI, P., «La Refondation de l'Université de Ouagadougou», in ΑκΑΜ, Ν., DUCASSE, R. (dir.), Quelle université pour
l'Afrique?, Maison des sciences de l'homme d'Aquitaine, Bordeaux, 2002, p. 149-165.
JUMA, M., «Kenyatta University, African Virtual University», in D'ANTONI, S. (dir.), The Virtual University, Models and Messages,
Unesco, Paris, 2003.
LOIRET, P.-}., L'Université virtuelle africaine, histoire d'une mise en scène, mémoire de Master recherche, Université de Rouen,
2005. Disponible sur [http://www.osiris.sn/article2023.html].
MVÉ-ONDO, B., Afrique: la fracture scientifique, Paris, Futuribles, 2005.
UNESCO (INSTITUT DE STATISTIQUE), Recueil de données mondiales sur l'éducation, 2005, Paris, 2005.
128
HERMÈS 45, 2006
Fly UP