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LES LATINS DE LA LITURGIE1 1978

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LES LATINS DE LA LITURGIE1 1978
LES LATINS DE LA LITURGIE1
(ANTIQUITÉ TARDIVE ET MOYEN-AGE) :
VINGT-CINQ ANNÉES DE RECHERCHES
( 1978- 2002)2
En 1978, c’est-à-dire il y a vingt-cinq ans environ, le colloque
consacré par le CNRS à la Lexicographie du latin médiéval, à l’oc­
casion du tricentenaire du «Glossarium mediae et infimae latinitatis » de Du Cange, a été l’occasion de faire le point sur le voca­
bulaire liturgique latin et sur les travaux qui lui ont été consacrés
depuis les années 1940 environ3. Cette étape de la recherche a
permis de dresser un premier bilan des progrès accomplis dans le
domaine de la connaissance de ce latin assez particulier qu’est le
latin de la liturgie, de mettre en relief tant l’importance des grandes
éditions de textes, telle celle des « Ordines Romani» par Michel
Andrieu (1931-1961), ou celle des œuvres liturgiques d’un grand
1. On ne sera sans doute pas étonné outre mesure qu’il m ’arrive, au cours de cet
essai, d ’utiliser le term e «litu rg ie» . Le mot étant, comme l ’on sait, de création
m oderne, c ’est pour des raisons de comm odité que je commettrai cet anachronisme
calculé. Cf. J. A. J u n g m a n n , « Was ist Liturgie ? », dans Zeitschrift fü r katholische
Theologie 55 (1931), p. 83-102; E. R a itz von F r e n tz , «D er Weg des Wortes
« Liturgie » in der Geschichte », dans Ephemerides liturgicae 55 (1941), p. 74-80 ;
P.-M. Gy, « Rites et cérém onies, liturgie, culte. Les noms de la liturgie dans l’Occident
m oderne » , repris dans La liturgie dans l ’histoire, Paris, 1990, p. 177-184 ; É . P a la zzo ,
Liturgie et société au M oyen A g e , Paris, 2000, p. 12 et n. 3.
2. Une prem ière version de ce texte a été lue lors du colloque organisé par Emm a­
nuel Bury et Francine M ora (Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines) sur le
thèm e : « L e latin, langue du savoir, langue des savoirs » (Paris, ENS, 11-14 octobre
2000). Je tiens d ’autre part à rem ercier vivement mon ami Michel-Yves Perrin, maître
de conférences d ’histoire rom aine à l ’Université de Paris X-Nanterre, qui a bien voulu
lire m on texte, corriger bien des inexactitudes, et m ’indiquer mainte référence biblio­
graphique.
3. P.-M. Gy, « L e vocabulaire liturgique latin au Moyen A ge», dans La lexicogra­
phie du latin m édiéval et ses rapports avec les recherches actuelles sur la civilisation
du M oyen A g e, Paris, 1981, p. 295-301; M. H ug l o , « L a lexicographie du latin
m édiéval et l ’histoire de la m usique », Ibid., p. 391-399.
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PHILIPPE BERNARD
évêque carolingien comme Amalaire, due à Jean-Michel Hanssens
(1948-1950), que celle des travaux lexicographiques accomplis
notamment par l’école de Nimègue sous l’impulsion de Christine
Mohrmann, et de mesurer ainsi le chemin parcouru depuis le début
du siècle et les travaux pionniers des maîtres que furent par
exemple Ferdinand Probst, Edmund Bishop et Louis Duchesne.
Aujourd’hui, vingt-cinq ans après, bien des travaux ont paru4, qui
intéressent l’histoire de ce latin très composite — en vérité, l’étonnant produit de l’étroite juxtaposition de plusieurs latins d’âges et de
styles différents — , si bien que le temps m’a semblé venu de tenter,
sinon un nouveau bilan, du moins un nouveau rapport d’étape dans
ce domaine. Pour des raisons de cohérence historique, je me limite­
rai à la longue durée qui va du début du IIIe siècle, époque qui voit
apparaître les premières attestations de formules liturgiques latines,
jusqu’à la mort de Guillaume Durand (t 1296), qui marque vraiment
la fin d’un cycle. Après avoir successivement présenté les nouveaux
instruments de travail qui sont maintenant disponibles, puis avoir
brièvement passé en revue les nouvelles éditions de textes et de
commentaires liturgiques qui ont été publiées depuis la fin des
années 1970, je tenterai d’en tirer une synthèse provisoire, en mon­
trant de quelle manière, et dans quel sens, ces travaux ont permis
d’accomplir un certain nombre d’avancées significatives dans notre
évaluation des caractères propres du latin — ou, plus exactement,
des latins — de la liturgie5.
4. Trois de ces travaux prennent la form e d ’un bilan et m éritent par conséquent
d ’être signalés en priorité : G. S an d ers et M. V a n U y tfa n g h e , B ibliographie signalétique du latin des Chrétiens, Tum hout, 1989, p. 91-99 ; D . S h e e r in , « T h e liturgy »,
dans F. A. C. M antello et A. G. Rigg (éd.), M edieval latin. A n introduction and biblio­
graphical guide, W ashington, 1996, p. 157-182; É. P a l a z z o , « L es m ots de l ’autel
portatif. Contribution à la connaissance du latin liturgique au M oyen A g e » , dans
M. Goullet et M. Parisse (éd.), Les historiens et le latin m édiéval, Paris, 2001, p. 247258 (Pubi, de la Sorbonne, Hist. anc. et méd., 63). On peut y ajouter M. C. D ía z y D ía z ,
« E l latín de la liturgia hispánica» et « Literary aspects o f the wisigothic liturgy »,
repris dans Vie chrétienne et culture dans VEspagne du VIIe au X e siècles, Londres,
1992 (Collected studies series, 377) ; K. Schäferdiek (éd.), Bibliographia patristica.
Internationale patristische B ibliographie, t. XXXIII-XXXV, Die Erscheinungen der
Jahre 1988-1990, Berlin-New York, 1997, ainsi que le « N otiziario bibliografico » qui
paraît chaque semestre dans le Bollettino di studi latini.
5. Il va de soi que je me lim iterai strictem ent aux travaux qui sont susceptibles
d ’intéresser la langue latine et son histoire. On ne trouvera donc pas ici un bilan
général des travaux parus dans le dom aine des liturgies tardo-antiques puis m édié­
vales ; pour cela, on consultera le « Bulletin de liturgie » qui paraît chaque année dans
la Revue des sciences philosophiques et théologiques.
LES LATINS DE LA LITURGIE
79
1. De nouveaux instruments de travail
Les instruments de travail qui nous permettent de connaître un
peu mieux les latins mis en œuvre par les différents rituels litur­
giques (et leurs commentateurs tardo-antiques et médiévaux)
peuvent être rangés en trois catégories : les répertoires, les concor­
dances et les CD-ROM.
A.
L
e s p r in c ip a u x r é p e r t o ir e s
Commençant donc par les répertoires, il faut tout d’abord saluer
l’achèvement du « Corpus antiphonalium officii », entrepris en
1963 par le R René-Jean Hesbert, et dont le 6e et dernier volume a
paru en 1979. Les tomes 3 et 4 de ce répertoire monumental, qui
concerne essentiellement les antiennes et les répons de la liturgie
« romaine » issue de la refonte carolingienne, permettent, dans le
domaine qui nous intéresse ic i6, d’accéder à l’édition critique de
plus de 4 400 antiennes de l’Office (t. 3) et de près de 2000 répons
de matines (t. 4). Il va de soi qu’on dispose, grâce à ces deux
volumes, d’une masse d’informations peu commune, qui permet
d’analyser les sources de ces pièces, leur vocabulaire et les
procédés de composition employés par leurs auteurs, notamment
dans le domaine de la centonisation du tissu psalmique.
Le second grand répertoire qui a changé profondément les
conditions de la recherche sur les latins de la liturgie touche aux
textes euchologiques de la messe, autrement dit aux oraisons. En
1952, Placide Bruylants avait publié une très utile concordance des
oraisons du Missel romain, qui regroupait les textes d’environ
1 200 oraisons, avec des variantes tirées d’un petit nombre de
manuscrits. Longtemps indispensable, cet ouvrage est aujourd’hui
remplacé par trois séries de volumes édités par D. Moeller et ses
6.
On peut en effet aussi les utiliser pour localiser les manuscrits à partir des séries
de répons de m atines de l’Avent, du « triduum » pascal ou de l’Office des défunts : aux
articles du P. Le Roux, parus dans les Études grégoriennes, on ajoutera P. W ittw er ,
«Identifikation liturgischer H andschriften des Mittelalters aufgrund der MatutinResponsorien des O ffizium s», dans Archiv fü r Liturgiewissenschaft 41 (1999), p. 4162.
80
PHILIPPE BERNARD
successeurs1. Les quatre volumes du «Corpus benedictionum
pontificalium » (1971-1979) regroupent plus de deux mille béné­
dictions épiscopales, classées par ordre alphabétique d’incipit ; les
cinq volumes du «Corpus praefationum» (1980-1981) rassemblent
plus de 1 600 préfaces eucharistiques ; quant aux onze volumes du
«Corpus orationum» (1992-1999), qui constituent la pièce
maîtresse de cet instrument, ils répertorient plus de 6 800 oraisons.
Ces trois séries d’ouvrages donnent, pour chaque pièce, une édition
critique avec un apparat assez approfondi et éventuellement des
notes critiques. Contrairement à l’ouvrage de Bruylants, qui se
limitait aux matériaux euchologiques romains, ces trois « corpus »
répertorient l’ensemble des oraisons de la messe, tous rits
confondus, qui se trouvent dans les manuscrits médiévaux (essen­
tiellement les sacramentaires et les missels) dont il existe une
édition moderne ; cela représente une masse d’environ deux cents
manuscrits. Les limites de cet instrument de travail sont à mon avis
au nombre de trois. Tout d’abord, les oraisons acéphales sont
souvent absentes, ce qui est particulièrement gênant pour les
sources gauloises, dont les trois plus anciens témoins manuscrits
sont des palimpsestes dont les matériaux ne sont que partiellement
déchiffrables. Ensuite, les oraisons adressées aux fidèles (non à
Dieu) sont rarement répertoriées, ce qui exclut la plupart des
« praefationes » gauloises, hispaniques et milanaises, ce qui me
semble arbitraire et peu compréhensible. Enfin, il m’est apparu, à
l’usage, que la consultation de ces «corpus» ne dispense pas de
recourir à l’édition critique, notamment quand il se pose des
problèmes de restitution des textes8. Naturellement, les oraisons de
l’Office ont été laissées de côté; il est cependant assez aisé de
7. Corpus benedictionum pontificalium , éd. E. M oeller, 4 vol., Tum hout, 1971,
1973 et 1979 (CCSL 162); Corpus praefationum , éd. E. Moeller, 5 vol., Tum hout,
1980-1981 (CCSL 161); Corpus orationum , éd. E. M oeller, J.-M . C lém ent et
B. Coppieters’ t Wallant, 12 vol. parus (treize volum es sont prévus), Tum hout, 19922001 (CCSL 160). Cf. L. E ize n h ö fer , « B enedictiones pontificales. Z ur Ausgabe von
Edm ond M oeller OSB », dans Archiv f ü r Liturgiewissenschaft 23 (1981), p. 57-63.
8. Pour prendre un seul exemple (C orpus praefationum , n° 225), E. M oeller s’est
rallié à une hypothèse (à mon avis fausse) de Klaus G am ber au sujet d ’une prétendue
« contestado » sans «S anctus», om ettant de signaler au lecteur qu’il y avait un débat
et que l ’auteur de l’édition critique, A lban Dold, voyait dans cette oraison (à m on avis
à juste titre) une simple collecte « post Sanctus » : A. D o l d , Palimpsest-Studien /,
Beuron, 1955, p. 11 et 20-21 (Texte und Arbeiten, 45).
LES LATINS DE LA LITURGIE
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combler cette lacune en se reportant aux éditions des principaux
grands collectaires que sont V« orationale » de Vérone (péninsule
ibérique, VIIe s.), 1’« antiphonaire de Bangor » (Irlande, VIIe s.) et
le collectaire de Durham (Xe s.)9.
Les seules pièces qui semblent avoir été écartées, outre celles
qui se trouvent dans des manuscrits qui n’ont pas encore fait l’objet
d’une édition critique moderne10, sont les oraisons qui ont été
transmises autrement que par les manuscrits liturgiques. Je pense
par exemple à des formulaires transmis par l’épigraphie (ou une
« sylloge »), comme les « Marmormessen » placardées par le pape
Grégoire III (731-741), en riposte à l’iconoclasme byzantin11. Je
pense aussi à des oraisons conservées dans des sources narratives
ou conciliaires, comme par exemple les trois messes votives impo­
sées par l’évêque Aldric aux clercs de son diocèse, au cours d’un
concile qui s’est réuni au Mans en 840, et dont les actes nous ont
été transmis par les « Gesta Aidrici » 12.
9. O rational de Vérone (Verona, Bibl. Capit., Cod. LXXXIV) : Oracional Visigó­
tico, éd. J. Vives et J. Claveras, Barcelone, 1946 (Monumenta Hispaniae Sacra, 1);
« Antiphonaire de B angor » (M ilano, Bibl. Ambros. C 5 inf.) : éd. F. E. Warren, The
antiphonary o f Bangor, 2 vol., Londres, 1893 et 1895 (Henry Bradshaw Society, vol.
4 et 10); collectaire de Durham : éd. A. Harting-Correa, The Durham collectar,
Londres, 1992 (HBS 107). Sur les collectaires manuscrits médiévaux, cf. Kl. Gamber,
Codices liturgici latini antiquiores, t. 1 / 2, 2e éd., Fribourg, 1968, p. 548-559, et
Supplementum, Fribourg, 1988, p. 145-148. Pour la mise à jour, on peut par exemple
consulter les volum es annuels de Cl. Leonardi et L. Pinelli (éd.), M edioevo latino,
Florence, 1978 sq.
10. Pour les sacram entaires carolingiens restés inédits, on a encore la ressource de
consulter F ouvrage peu connu de H. N etzer, Uintroduction de la messe romaine en
France sous les Carolingiens, Paris, 1910, qui donne l’édition d ’assez nombreuses
pièces.
11. On en trouvera l ’édition critique dans H. Morder, « Rom, Byzanz und die
Franken im 8. Jahrhundert. Z ur Überlieferung und kirchenpolitischen Bedeutung der
Synodus Rom ana Papst Gregors III. vom Jahre 732 (mit Edition) », dans G. Althoff,
D. G euenich (éd.), Person und Gemeinschaft im Mittelalter. Festschrift fü r Karl Schmid
zum 65. G eburtstag, Sigm aringen, 1988, p. 123-156 (éd. p. 150-151, en deux
colonnes : à gauche, la tradition m anuscrite ; à droite, la version épigraphique frag­
m entaire). La plupart des oraisons qui com posent cette messe sont inconnues du
Corpus O rationum : cf. n° 772 (collecte; seul l’incipit est identique), CO 3642b
(«S uper oblata » ; l’identité est partielle seulement) et CO 5585c (« A d com pleta»).
Sur ces form ulaires, cf. aussi F. A. Bauer, « La frammentazione liturgica nella Chiesa
rom ana del prim o medioevo », dans Rivista di archeologia cristiana 75 (1999), p. 385446, ici p. 425-432.
12. Concile du M ans (12 mai 840) : éd. (d’après les « Gesta Aidrici ») MGH,
Concilia, t. II / 2, Hanovre - Leipzig, 1906, p. 785-788. Ces trois form ulaires complets
(ils com prennent en effet les lectures, les chants et les oraisons) sont une « missa coti-
PHILIPPE BERNARD
82
En dépit de ces lacunes, les gains réalisés par rapport à l’ou­
vrage, fort méritoire, de Bruylants, sont évidemment considérables.
Ces trois répertoires permettent en effet au latiniste (et à l’historien
de la liturgie) de consulter aisément une masse de plus de dix-mille
textes, qui jusque là étaient disséminés dans une multitude de
publications d’accès parfois difficile. L’intérêt de ces trois
« corpus » a en outre été décuplé depuis qu’ils ont été intégrés au
CD-ROM du CLCLT5 (2002), que je vais bientôt évoquer.
B.
L es n o u v e lle s c o n c o r d a n c e s
A ces répertoires sont venues s’ajouter plusieurs importantes
concordances, qui permettent dorénavant un accès beaucoup plus
facile aux milliers d’oraisons en usage dans les anciens rits latins.
Jean Deshusses et Benoît Darragon ont fait paraître une impor­
tante « Concordance des grands sacramentales », en six volumes
(1982-1983), qui donne accès aux oraisons des sacramentaires
rattachables aux traditions romaine et carolingienne13. Ont en effet
été dépouillés le recueil copié à Vérone au VIIe siècle, plus connu
sous le nom doublement trompeur de « sacramentaire léonien » 14,
le sacramentaire « gélasien ancien », qui a été copié dans une
diana » à célébrer aux intentions de l ’évêque Aldric et de ses proches, une «m issa,
quam mutuo praedicti sacerdotes inter se cantare debent », et une « m issa pro defunctis
fratribus et sororibus nostris ».
13. J. D eshusses et B. D a r r a g o n , Concordances et tableaux p o u r Vétude des
grands sacramentaires, 6 vol., Fribourg, 1982-1983 (Spicilegi! Friburgensis subsidia,
9-14). Pam en 1976, l ’art, de J. H e n n ig , « Studies in the vocabulary o f the Sacramentarium Veronense », dans J. J. O ’M eara et B. N aum ann (éd.), Latin script and letters
A.D. 400-900. Festschrift presented to Ludwig B ieler, Leyde, 1976, p. 101-112, prend
encore appui sur la concordance verbale m ise au point par P. Bruylants.
14. En dépit des efforts de Callewaert, Capelle, Coebergh et, dernièrem ent encore,
de lordi Pinell, il est tout d ’abord peu probable que l ’évêque L éon ait beaucoup
contribué à la composition des m atériaux réunis dans ce m anuscrit (bibliogr. dans
Ph. B e r n a r d , « O vere beata nox, quae sola m eruit scire tem pus et horam, in qua
Christus ab inferís resurrexit! Les fastes de l ’éloge dans les liturgies latines, du IVe au
IXe siècle », dans L. Mary et M. Sot (éd.), Le discours d'éloge entre A ntiquité et M oyen
A ge, Paris, 2001, p. 79-139, ici p. 137-139). D ’autre part et surtout, ce « sacram entaire
léonien » n ’est pas un m anuscrit liturgique (il ne sem ble pas avoir été utilisé lors de
célébrations eucharistiques), et encore m oins un « codex » officiel sanctionné par une
autorité ecclésiastique, mais une sim ple com pilation à usage privé, une sorte de travail
de collectionneur ou d ’amateur de littérature euchologique ou de m orceaux choisis. Ce
recueil n ’a donc nullem ent droit au titre de sacram entaire.
LES LATINS DE LA LITURGIE
83
abbaye de l’Est de Paris (Chelles ou Jouarre ?) dans la décennie
740, et qui représente une recension franque du sacramentaire
romain, le groupe des sacramentaires « gélasiens du VIIIe siècle »,
et celui des sacramentaires « grégoriens », y compris le Supplément
carolingien15. Peut-être en raison de présupposés culturels, il n’a
pas été tenu compte des sources liturgiques non-romaines qui, aux
yeux des auteurs, n’avaient semble-t-il pas qualité pour faire partie
des « grands sacramentaires ». On doit donc toujours recourir à
l’ouvrage commode, quoiqu’ancien et forcément incomplet, de
Georg Manz (1943)16, ainsi qu’aux éditions de sacramentaires
réalisées par Alban Dold (t 1960), qui sont souvent pourvues d’un
répertoire des « iuncturae verborum » (« Ausdrucksformen »)
employées par les compositeurs d’oraisons17. Sans vouloir me
livrer ici à de fastidieuses énumérations, il me semble utile de
signaler qu’on dispose ainsi de listes d’expressions toutes faites
telles que, par exemple, « actes cordis », « arcanum legis », « claus­
tra inferni », « forma peccatoris », « praeputium cordis », ou encore
« varietas mortis ». Les plus longues d’entre elles peuvent prendre
la forme de véritables maximes, comme par exemple « vita mutatur, non tollitur». L’examen des expressions stéréotypées qu’on
rencontre dans les oraisons permet bien sûr d’établir d’utiles
comparaisons et des rapprochements éclairants avec la prose d’art
de la fin de l’Antiquité, qui a souvent recours à des expressions de
même nature.
Dans le même ordre d’idées, le répertoire d’incipit d’hexamètres
d’Otto Schumann (t 1950) a été publié par les MGH dans la série
« Hilfsmittel » (1979-1983). Il répertorie, par ordre alphabétique,
l’ensemble des « iuncturae verborum » employées par les poètes
latins de l’Antiquité et du Moyen Age jusqu’au milieu du
15. J ’ai proposé de retirer à B enoît d ’Aniane la paternité de ce Supplément, pour
des raisons que j ’expose dans « Benoît d ’Aniane est-il l ’auteur de l ’avertissement
« Hucusque » et du Supplém ent au sacram entaire « Hadrianum » ? », dans Studi medie­
vali 39 (1998), p. 1-120.
16. G. M a n z , A usdrucksform en der lateinischen Liturgiesprache bis ins elfte
Jahrhundert, Beuron, 1943 (Texte und Arbeiten, Beiheft 1).
17. A. D o l d , D as Sakram entar im Schabcodex M 12 Sup. der Bibliotheca Am bro­
siana, Beuron, 1952, p. 54*-58* (Texte und Arbeiten, 43 ); Id., Palimpsest-Studien /,
Beuron, 1955, p. 35 (TuA, 45) ; A. D old et L. E iz e n h ö f e r , Das irische Palimpsestsakram entar im Clm 14429 der Staatsbibliothek M ünchen, Beuron, 1964, p. 179-200
(TuA, 53/54).
84
PHILIPPE BERNARD
XIIe siècle. S’il est surtout utile pour les oraisons hexamétriques,
qui sont certes peu nombreuses, même si certaines d’entre elles
sont particulièrement anciennes18, on peut cependant aussi recourir
à lui pour tenter des rapprochements avec les clausules rythmiques
de la prose d’art, qui est pratiquement de règle dans les oraisons19.
D’autre part, Benoît Darragon a fait paraître en 1991 un réper­
toire des oraisons20 éditées par D. Edmond Martène dans le « De
antiquis Ecclesiae ritibus » 21, dont les sources avaient été étudiées
et identifiées par Aimé-Georges Martimort dans un ouvrage paru en
1978, et complété par un article publié en 198622 Ce répertoire
permet d’accéder aisément à une importante documentation — près
de neuf mille oraisons — d’autant plus précieuse qu’une partie des
manuscrits décrits ou utilisés par Martène a disparu aujourd’hui,
soit qu’ils aient été détruits, soit qu’ils soient pour le moment
perdus. On attend en revanche toujours un index et une concor­
dance des cinq volumes des « Ordines Romani » publiés par Michel
Andrieu (1931-1961)23. Capitale pour la connaissance de l’un des
18. O. Schumann (éd.), Lateinisches Hexameter-Lexikon. Dichterisches Formelgut
von Ennius bis zum Archipoeta, 4 vol. et un vol. de R egister (« index verborum »),
M unich, 1979-1983 (MGH, Hilfsm ittel, 4 ); D. Kottke (éd.), Stellenregister, M unich,
1989 (inventorie par ordre alphabétique les œuvres poétiques exploitées par Schu­
mann). J ’ai examiné ces oraisons hexam étriques (et traduit intégralem ent la prem ière
des « Messes de M one », conservée par un palim pseste du VIIe siècle) dans « O vere
beata nox», p. 98-99 et 125-134.
19. Sur ce sujet, outre l’ouvrage bien connu de Tore Janson (Prose rhythm in
m edieval latin from the 9th to the 13th century, Stockholm , 1975), on peut consulter
G. O rlandi, « L e statistiche sulle clausole della prosa. Problem i e proposte », dans
Filologia mediolatina 5 (1998), p. 1-35, ainsi que M. C u p ic c ia , « C lausole quantitative
e clausole ritm iche nella prosa latina della Spagna visigotica », dans Filologia m edio­
latina 8 (2001), p. 25-110.
20. B. D a rr agon , Répertoire des pièces euchologiques citées dans le « De antiquis
Ecclesiae ritibus » de Dom M artène, Rom e, 1991 (Bibliotheca Ephem erides liturgicae,
Subsidia, 57).
21. E. M artène , De antiquis E cclesiae ritibus libri tres: l re éd., Rouen, 17001702; 2e éd. (dite «éd. d ’A nvers»), M ilan, 1736-1738 (cette éd., qui est la plus
répandue, a été réim primée par Georg Olm s, H ildesheim , 1967-1969); 3e éd., VeniseBassano, 1763-1788.
22. A.-G. M a r t i m o r t , La docum entation liturgique de D om E dm ond Martène.
Étude codicologique, Rome, 1978 (Studi e testi 279) ; Id ., « Additions et corrections à
la documentation liturgique de Dom Edm ond M artène », dans Ecclesia orans 3 (1986),
p. 81-105.
23. M. Andrieu (éd.), Les ordines romani du haut M oyen-A ge, 5 vol., Louvain,
1931, 1948, 1951, 1956 et 1961 (Spicilegium sacrum lovaniense 11, 23, 24, 28 et 29).
Le dernier tome est bien sûr posthum e.
LES LATINS DE LA LITURGIE
85
latins liturgiques carolingiens les plus typiques — le latin des
rubriques — , cette source ne peut donc pas encore être exploitée
comme elle le mériterait.
Pour l’Italie du Sud, c ’est-à-dire pour le rit traditionnellement
nommé « rit bénéventain » à cause de la minuscule très caractéris­
tique avec laquelle sont copiés ses principaux manuscrits, minus­
cule que le grand paléographe Elias Avery Lowe, dans un ouvrage
fondateur paru en 1914, a qualifiée d’« écriture bénéventarne » 24,
on dispose maintenant du monumental répertoire des PP. Jean
Mallet et André Thibaut25. Ces deux volumes, qui traitent les plus
importants témoins manuscrits de ce rit, fournissent des tables et
des index qui facilitent l’accès à plusieurs centaines de pièces, qu’il
s’agisse d’oraisons ou de chants. Pour l’Italie du Nord, et plus
précisément Milan, Judith Frei a fait paraître en 1983 une concor­
dance de plusieurs des plus importants sacramentaires « ambrosiens»26, qui permettent des recherches approfondies sur le latin
liturgique de la grande métropole du Nord21.
Il serait cependant dommage que ce rapide bilan se cantonne à
la seule documentation proprement liturgique. En dépit du
médiocre nombre d’inscriptions (par rapport à l’Orient grec) que
nous ont laissé les diverses régions d’Occident pour les IVeVIIIe siècles, et malgré la relative pauvreté de leur formulaire (il est
24. E. A. L o w e , The beneventan script. A history o f the south italian m inuscule, 2
vol., Oxford, 1914 ; 2e éd. revue par Virginia B ro w n , Rome, 1980 (Sussidi eruditi, 3334). Cela ne signifie bien sûr pas que cette « écriture bénéventaine » ait été la seule
pratiquée dans cette région de l ’Italie : la minuscule caroline était égalem ent en usage,
comm e l ’a bien m ontré Fr. N e w to n , «O ne scriptorium, two scripts : beneventan, caro­
line, and the problem o f M arston MS 112», dans Yale University Library Gazette,
Supplem ent to vol. 66 (1991) : Beinecke studies in early manuscripts, p. 118-133 ; Id .,
The scriptorium and library at M onte Cassino, 1058-1105, Cambridge, 1999.
25. J. M al let et A. T h ib a u t , Les manuscrits en écriture bénéventaine de la B iblio­
thèque Capitulaire de B énévent, t. 2 et 3, Paris - Tumhout, 1997.
26. La liturgie de M ilan com m ence à se dire « ambrosienne » à partir de l ’époque
carolingienne : cf. J.-Ch. P i c a r d , Le souvenir des évêques. Sépultures, listes épiscopales et culte des évêques en Italie du Nord des origines au Xe siècle, Rome, 1988,
p. 628 (BEFAR 268). Cf. égalem ent C. A l z a t i , Ambrosiana Ecclesia. Studi su la
Chiesa milanese e Tecum ene cristiana fra tarda antichità e medioevo, M ilan, 1993
(Archivio am brosiano, 65) ; Id ., Am brosianum mysterium : la Chiesa di M ilano e la sua
tradizione liturgica, M ilan, 2000 (Archivio ambrosiano, 81).
27. J. Frei (éd.), Corpus ambrosiano-liturgicum I : Das Sacramentarium Triplex, 2.
T eil: Wortschatz und A usdrucksform en, Münster, 1983 (Liturgiewissenschaftliche
Quellen und Forschungen, 49/2).
86
PHILIPPE BERNARD
plus stéréotypé et moins riche en détails que le formulaire des
inscriptions grecques contemporaines)28, il me semble en effet
utile de mentionner la parution d’instruments de travail, mis au
point par nos collègues épigraphistes, qui sont susceptibles d’ap­
porter des éléments nouveaux et peu connus des liturgistes euxmêmes 29.
Qui s’intéresse aux latins de la liturgie doit en effet d’abord
dépouiller systématiquement les précieux « indices » de L’année
épigraphique, l’équipe qui les met au point étant sensible aux
« liturgica ». Les recueils d’inscriptions permettent en effet de
retrouver des formules et des épithètes dont l’usage est commun
à la « laudatio » des souverains et aux textes euchologiques, mais
aussi, notamment dans les épitaphes, des termes techniques chré­
tiens qu’on retrouve bien sûr dans les latins de la liturgie. Je
pense par exemple au mot «infans», qui ne désigne pas forcé­
ment un nourrisson, comme le voudrait pourtant le sens obvie : il
peut en effet être employé en un sens technique, baptismal,
emprunté à 1 Petr. II, 2 (« sicut modo geniti infantes »), et servir
à désigner tout néophyte, quel que soit son âge30. Françoise
28. Cf. J. G u yon , «L es inscriptions chrétiennes de la Gaule m éridionale», dans
M. Christol et O. Masson, Actes du X e congrès international d ’épigraphie grecque et
latine (Nîmes, 4-9 octobre 1992), Paris, 1997, p. 141-155 ; G. C u s c it o , « L’epigrafia
cristiana nei secoli VI-VII in Gallia, Iberia e A frica settentrionale », dans A cta X III
congressus intem ationalis archaeologiae christianae, Split-Porec, 1994, t. 2, Rom e Split, 1998, p. 893-918 (Studi di antichità cristiana, 54) ; D . F e is s el , «L es inscriptions
des premiers siècles byzantins (330-641) », dans X I congresso intem azionale di
epigrafia greca e latina (Roma, 18-24 settembre 1997), t. 2, Rom e, 1999, p. 577-589.
Les inscriptions se m ultiplient en revanche aux X IIe et X IIIe siècles, et plus encore
ensuite.
29. Cf. R. F avreau , « L’épigraphie com m e source pour la liturgie », dans
R. Neum üllers-Klauser (éd.), Vom Q uellenwert der Inschriften. Vorträge und Berichte
der Fachtagung Esslingen 1990, H eidelberg, 1992, p. 65-134; repris dans Études
d ’épigraphie médiévale, Limoges, 1995, p. 372-446. Au carrefour entre form ulaires
épigraphiques et latins de la liturgie, on consultera par ex. les ouvrages de
J.-P. C a illet , L ’évergétisme m onum ental chrétien en Italie et à ses marges d ’après
l ’épigraphie des pavements de mosaïque (IVe -VIIe s.), Rom e, 1993 (CÉFR 175), et de
A. Z ettler , Offerenteninschriften a u f den frühchristlichen M osaikfußböden Venetiens
und Istriens, Berlin - New York, 2001.
30. Cf. A. G ravasse , Le sacramentaire gélasien (Vaticanus Reginensis 316), sacra­
m en ta re presbytéral en usage dans les titres romains au VIIe siècle, Paris - Tournai,
1958, p. 164 ; M.-J. D ela g e , Césaire d ’Arles, Serm ons au peuple, t. 1, Paris, 1971, n. 2
p. 164-165 (Sources chrétiennes, 175); Fr. D o lb e a u , « Sept serm ons antiques, tirés
d ’un homéliaire latin d ’Olomouc », dans Revue bénédictine 111 (2001), p. 353-398, ici
p. 356.
LES LATINS DE LA LITURGIE
87
Descombes a ainsi pu observer que, dans les inscriptions chré­
tiennes de Viennoise du Nord, aux Ve-VIIIe siècles, le vocable
« infans » peut prendre un sens très large, et 1’« infantia » aller de
zéro à quinze ans; une épitaphe (n° 104) fait même l’éloge de
1’« infantia» d’un jeune homme de vingt-trois ans31. Je songe
aussi à l’expression « medium noctis », que nous livre l’épitaphe
de Casaria, l’épouse de Valens, l’évêque d’Avignon, décédée dans
la nuit du dimanche 8 décembre 586, et qui est le nom technique
servant, dans la Gaule de cette époque, à désigner le grand Office
de nuit32.
Les très récents volumes de la Carte archéologique de la Gaule
méritent eux aussi un dépouillement intégral. On trouve en effet
souvent dans ces ouvrages aisément accessibles un bilan des
découvertes les plus récentes ; je pense par exemple à cette aiguière
de bronze qui a été exhumée au début de la décennie 1980 à
Annecy-le-Vieux, sur les contreforts du Mont Veyrier, et qui porte
une inscription dont la teneur et les graphies trahissent à la fois
l’usage liturgique précis et la date de fabrication. Cette inscription
se présente en effet ainsi: «LAVAVO INTER INNVCENTES
MAN VS MEAS ET CERCVNDAVO ALTARE TVOM
DOMEÑE ». Grâce à cette citation du Ps. 25, 6 (Vulg.), il ne fait
guère de doute que cette aiguière ait été destinée à un usage litur­
gique, que l’usage en question soit le rituel du « Lavabo », et que la
date de fabrication de cet objet gaulois puisse être située entre le
VIe et le VIIIe siècle33. Dans le même ordre d’idées, on imagine
que le volume sur le département de l’Aisne apportera du nouveau
31. Fr. D e sc o m b e s , Viennoise du N ord, Paris, 1985, p. 163 (.Recueil des inscriptions
chrétiennes de la Gaule, XV).
32. Cette épitaphe (débarrassée des ajouts apocryphes de Polycarpe de La Rivière)
vient d ’être rééditée, traduite et com m entée par M. C h a ló n , « A propos des origines de
Saint-A ndré : l ’épitaphe de Casaria », dans G. Barruol, R. Bacou et A. Girard (éd.),
U abbaye de Saint-A ndré de Villeneuve-lès-Avignon : histoire, archéologie, rayonne­
m ent, M ane, 2001, p. 23-48 (Les cahiers de Salagón, 4).
33. F. Bertrandy, M. Chevrier et J. Serralongue, La Haute-Savoie (74), Paris, 1999,
p. 91 et 178-179 et fig. 132 (Carte archéologique de la Gaule, dir. M. Provost). L’ins­
cription a été éditée par J. S e r r a l o n g u e et C. T reffo rt , «Réflexions autour d ’une
aiguière liturgique du V Ie - V IIe siècle découverte à Annecy-le-Vieux (Haute-Savoie) »,
dans Bulletin d'études préhistoriques et archéologiques alpines 5-6 (1994-95), p. 267279, ici p. 269 (Actes du V IIe colloque sur les Alpes dans l ’Antiquité, Châtillon, Vallée
d ’Aoste, 11-13 m ars 1994). Je rem ercie m a collègue Cécile Treffort d ’avoir eu l’ama­
bilité de m e faire parvenir une photocopie de cette importante publication.
88
PHILIPPE BERNARD
sur la « gourde » de bronze qui a été découverte dans une nécropole
à Concevreux. Datable du VIe siècle, cette « ama » (ou « amula » )34
était en effet destinée à contenir du vin destiné aux célébrations
eucharistiques, comme l’indiquent les inscriptions qu’elle porte,
gravées sur la panse, en cercles concentriques : « [1] PAX FIDIS
CARITAS SEMPER TECUM PERMANEAT / [2] CALICEM
SALUTARIS ACCIPIAM ET NOMEN DOMINI INVOCABO /
[3] IOCHANNIS VIVE DEO UTERE FELIX»35.
Enfin, il est bon de recourir également aux index des publica­
tions qui font régulièrement le bilan des études épigraphiques ; il
n’est pas rare en effet qu’il s’y trouve des matériaux de nature à
intéresser latinistes et historiens de la liturgie36.
Ces instruments de travail nouveaux ne concernent cependant
pas que les oraisons. On dispose en effet depuis 1996 de deux
concordances des textes des chants de l’actuel « Graduel Romain»
(1974)37. Celle de Dominique Fournier comprend également les
textes des versets des offertoires, qui sont tombés en désuétude
dans le courant du Moyen Age central, avec toutefois d’assez
importants décalages chronologiques d’une région à l’autre. Outre
qu’ils facilitent grandement l’accès au texte d’environ 800 pièces
de chant, ces deux ouvrages permettent aussi d’examiner les fort
intéressants procédés de centonisation mis en œuvre par les
compositeurs, qui n’ont pas hésité à remanier les textes bibliques
(et notamment le psautier) pour mieux les adapter au but qu’ils se
34. Sur ce type de récipients, cf. W. H ilg e r s , Lateinische Gefässnamen. Bezeich­
nungen, Funktion und Form röm ischer Gefäße nach den antiken Schriftquellen,
Düsseldorf, 1969, n° 185-186, p. 193-195 (Beihefte der Bonner Jahrbücher, 31).
35. Ces trois inscriptions ont été éditées par J. P ill o y , « L a gourde de Concevreux
(Aisne) », dans Bulletin archéologique du CTHS 1903, p. 460-468 (ici, p. 462) et pl.
28-29, qui a vu personnellement l ’objet, peu après sa découverte, en se rendant luimêm e sur place. Résumé dans H. L e c l e r c q , art. « Burettes », dans DACL 2 / 1 (Paris,
1910), col. 1351-1357, puis dans É . S a l in , La civilisation mérovingienne d'après les
sépultures, le texte et le laboratoire, t. 4, Les croyances. Conclusions. Index général,
Paris, 1959, p. 418-420.
36. Je pense notam m ent aux riches « indices » de l’ouvrage de W. Koch, M. G laser
et F.-A. Bomschlegel (éd.), Literaturbericht zur m ittelalterlichen und neuzeitlichen
Epigraphik (1992-1997), Hanovre, 2000 (M GH, Hilfsm ittel, 19).
37. D. F o u r n ie r , Concordance textuelle du «G raduale R om anum Triplex» et des
versets de V« Offertoriale Triplex », Solesm es, 1996 (Subsidia gregoriana, 5) ; G. M ila ­
n e se , Concordantia et instrumenta léxicographica ad «G raduale R om anum » pertinentia, Gènes-Savone, 1996 (Bibliotheca gregoriana, 1).
LES LATINS DE LA LITURGIE
89
proposaient38. Ils permettent aussi d’évaluer les préférences scripturaires des compositeurs : pour prendre un seul exemple, l’Évan­
gile de Marc a été très peu utilisé par les auteurs d’antiennes et de
répons de l’Office, contrairement aux deux autres synoptiques et à
l’Évangile de Jean, abondamment mis à contribution.
C.
L es
CD-ROM
Mais plus encore que les répertoires et les concordances, l’ins­
trument de travail qui a sans doute le plus contribué à changer la
donne, dans le domaine des recherches sur les latins de la liturgie,
est le CD-ROM. J’observe cependant que, si l’existence de ce
nouveau moyen d’investigation offre certes d’immenses possibi­
lités, elle crée aussi (et peut-être surtout) des exigences nouvelles :
il est désormais indispensable de recourir à lui, sous peine de
publier des travaux comportant des lacunes ou des incertitudes qui,
naguère excusables (nul n’est censé savoir par cœur les dix ou onze
mille oraisons latines connues, même les spécialistes), seront main­
tenant jugées d’autant plus impardonnables que ces CD-ROM sont,
pour certains d’entre eux en tout cas, d’usage assez aisé39. Ils vont
donc dorénavant contribuer eux aussi à déterminer l’étiage scienti­
fique en deçà duquel une recherche sera jugée mal conduite ou
insuffisamment mûrie.
38. Sur l ’usage de centons bibliques pour mettre en forme des textes liturgiques
anciens, qu’il s ’agisse de chants ou d ’oraisons, cf. par ex. A.-M. T r ia c c a , « «Volumina
divina percurrere ». U na significativa « praefatio » del sacramentario Veronese (Ve 428).
L’eucologia centonizzazione scritturistica », dans M. Löhrer et E. Salmann (éd.),
M ysterium Christi. Sym bolgegenwart und theologische Bedeutung. Festschrift fü r Basil
Studer, Rom e, 1995, p. 179-203 (Studia anselmiana, 116); Ph. B er n a r d , «D avid
m utatus in m elius ? L’origine et la signification de la « centonisation » des chants litur­
giques au VIe siècle par la Schola cantorum romaine », dans Musica e Storia 4 (1996),
p. 5-66.
39. Cf. par ex. Fr. D o lb e a u , « Le repérage des sources assisté par ordinateur », dans
L. Fossier (éd.), Le m édiéviste et l ’ordinateur (Actes de la table ronde, CNRS, Paris,
17 novembre 1989), Paris, 1990, p. 25-27. On peut aussi, en dernier lieu, consulter le
dossier centré sur « L e latin dans le texte», qu’ont coordonné M. Goullet et
N. Bouloux, dans M édiévales 42 (2002), p. 5-100.
90
PHILIPPE BERNARD
Les emplois possibles des CD-ROM en liaison avec les latins de la
liturgie
Cela étant, l’un des plus efficaces et des plus utiles pour l’étude
des latins de la liturgie est la « Library of latin texts », dont une
nouvelle version est disponible depuis 2002 40. Plusieurs sacramen­
tales carolingiens figuraient déjà dans la version précédente : trois
sacramentaires « gélasiens du VIIIe siècle» — celui de Celione,
celui d’Angoulême et celui de l’ancienne collection Phillipps — ,
ainsi que le « liber sacramentorum excarpsus»41. Comme le
« Corpus orationum », le «Corpus praefationum » et le « Corpus
benedictionum pontificalium » viennent d’être intégrés à la
nouvelle version, le CLCLT5 va donc devenir un outil essentiel
pour le liturgiste. Certes, la littérature patristique et (surtout)
médiévale est encore loin d’y figurer en entier, mais la masse d’in­
formations que rassemblent ces trois disques permet néanmoins des
sondages extrêmement significatifs. On sait en effet que la très
grande majorité des textes liturgiques latins — je pense surtout aux
oraisons — ont été composés entre le Ve et le IXe siècle. L’usage
de cet instrument permet donc maintenant de comparer le vocabu­
laire et le style des oraisons à celui des écrivains, chrétiens ou non,
de la fin de l’Antiquité, à celui des savants carolingiens, et à celui
des théologiens et des canonistes médiévaux.
On peut compléter les informations du CLCLT5 à l’aide du CDROM des « Acta Sanctorum », pour les vies de saints, du CD-ROM
de la « Patrologie latine » de Migne (« Patrologia Latina Data­
base»), et du CD-ROM des « Monumenta Germaniae Histórica »
(«Die e-MGH»), qui contient déjà une bonne partie des textes qui
ont été édités dans les diverses séries de cette grande collection
érudite. Ce dernier présente l’avantage, par rapport aux deux autres
disques, de fournir une documentation qui a bénéficié d’éditions
40. Library o f Latin Texts - C L C L T 5 (ex-C etedoc Library o f Christian Latin Texts),
éditée sous la dir. de P. Tombeur par le « Centre Traditio Litterarum O ccidentalium »,
Tumhout, 2002.
41. C. Coebergh et P. de Puniet (éd.), dans Testimonia orationis christianae antiquioris, Tumhout, 1977, p. 85-97 (CCCM , 47). Sur ce sacram entaire-lectionnaire festif
fragmentaire (Bruxelles, B R 10127-10144), cf. Ph. B e r n a r d , D u chant romain au
chant grégorien. IV e-XIIT siècle, Paris, 1996, p. 712-714, et Y. H e n , « Know ledge o f
canon law among rural priests : the evidence o f two carolingian m anuscripts from
around 800», dans Journal o f theological studies n.s. 50 (1999), p. 117-134.
LES LATINS DE LA LITURGIE
91
critiques menées conformément aux règles de l’art; les CD-ROM
des « Acta Sanctorum » et de la Patrologie latine livrent en
revanche des données brutes, qui doivent ensuite être vérifiées et
triées en se reportant aux éditions critiques modernes, quand elles
existent, ce qui peut naturellement demander un travail considé­
rable.
Je n’apprendrai à personne que le CD-ROM permet tout d’abord
de repérer les sources éventuelles (bibliques et patristiques)
desquelles se sont inspirés les compositeurs des oraisons. Ainsi, par
exemple, 1’« Horacio post sanctus in Quatragesima » du « Missale
Gothicum » (début du VIIIe siècle), qui proclame, dans une clas­
sique optique monothéiste, que l’on acclame, par le chant du triple
«Sanctus», «non pas trois saints, mais Celui qui est trois fois
saint » («non tres sancii, sed ter sanctus»)42, s’inspire directement
du Symbole « Quicumque ». Sans doute mis au point dans le Sud
de la Gaule, dans la seconde moitié du Ve siècle, ce symbole de foi
déclare en effet que, pour être sauvé, il faut professer «non tres
aetemi, sed unus aetemus, sicut non tres increati nec tres immensi,
sed unus increatus et unus immensus, (...) non tres Dii, sed unus
Deus, (...) non tres Domini, sed unus Dominus, (...) unus ergo
Pater, non tres Patres, unus Filius, non tres Filii, unus Spiritus
sanctus, non tres Spiritus sancii»43. On en trouve un autre écho
direct dans la fameuse lettre adressée (avant 568 ?) par le métropo­
42. « M issale G othicum », n° 185 : « Horacio post Sanctus in Quatragesima. Deus,
rerum om nium conditur adque creatur, qui hunus in Trinitate et trinus in unitale
congnusceris, cuius m agnitudinem difficiens est lingua humana narrare, quem sene
cessacione proclam ant angeli sanctus; ideo nus, menime famoli tue, ore quidem
indigno, non tres sanctus, sed ter sanctus preconiae vocis attollemus, ut consono modolam enum proclamitur, ter repetitur laudacio ; ob hoc pietatem tuam, climentissime
Dom ine, exoram us, oblada tribuas, presum ía indulgías, ut, detersa nube peccaminum,
pura et libera consciencia tuam m eriam ur obolencia conlaudare, salvator < mundi, qui
vivis et régnas ...> » : éd. L. C. M ohlberg, M issale Gothicum (Vat. Reg. lat. 317), Rome,
1961, p. 51. A r exception de « sanctus » / «sancii», j ’ai conservé les graphies du
m anuscrit. Els Rose prépare actuellem ent une nouvelle éd. du « M issale Gothicum »
pour la « C ontinuado m edievalis » du « Corpus christianorum ». On im agine qu’elle
sera pourvue d ’apparats scripturaire et patristique ainsi que d ’« indices », qui font
défaut à l ’éd. de L. C. M ohlberg, M issale Gothicum (Vat. Reg. lat. 317), Rome, 1961.
43. Le texte du sym bole « Q uicum que » a été commodément repris par R Hünerm ann et J. Hoffm ann, dans H. D e n z in g e r , Symboles et définitions de la fo i catholique,
38e éd., trad, fr., Paris, 1996, n° 75, p. 27-29. Sur le symbole « Q uicumque », cf.
J. M a c h ielse n , Clavis Patrística Pseudepigraphorum M edii Aevi, t. II / A, Tumhout,
1994, n° 38.
92
PHILIPPE BERNARD
litain de Trêves, Nizier / Nicetius, à Clodosvinde / Chlodosvinda,
petite-fille de Clovis, afin de l’inciter à convertir son mari, Alboin,
le roi des Lombards : Nizier y déclare en effet que les troupes angé­
liques, dans les cieux, chantent le triple « Sanctus » en l’honneur
non de trois saints, mais de Celui qui est trois fois saint (« non tres
sancii, sed ter sanctum»)44. Ce faisceau de convergences permet,
me semble-t-il, à l’échelle d’une seule oraison, d’appréhender un
peu mieux le statut de cette complexe compilation de matériaux
euchologiques qu’est le « Missale Gothicum».
L’usage du CD-ROM va aussi permettre de reprendre entière­
ment, sur des bases plus solides, la question, jadis fort débattue, de
l’attribution de certaines oraisons, voire de certains sacramentaires,
à tel ou tel évêque de Rome de la fin de l’Antiquité. On peut en effet
maintenant réaliser des comparaisons systématiques entre le style et
le vocabulaire des oraisons regroupées dans le sacramentaire qui est
traditionnellement qualifié de « grégorien », et les œuvres qui sont
certainement issues de la plume du grand évêque de Rome. Alors
que, jusque là, seuls des rapprochements ponctuels avaient été ten­
tés, par exemple par Bernard Capelle, qui avait ainsi cru apercevoir,
selon ses propres termes, « la main de saint Grégoire dans le sacra­
mentaire grégorien » (1937)45, ou par une série d’articles publiés par
Henry Ashworth entre 1957 et I96046, c’est maintenant un travail
systématique qui peut être entrepris, d’autant que Dag Norberg, lors
44. Nizier de Trêves, lettre à Clodosvinde, reine des Lom bards : « Epistulae austrasicae », n° 8 : « (...) omnis m ilitia angelorum per singulos dies clam at : « Sanctus,
sanctus, sanctus, Dominus Deus Sabaoth » — non tres saneti, sed ter sanctum dixit
Dominum Deum Sabaoth : sanctus Pater, sanctus Filius, sanctus Spiritus ; unus sanctus,
sicut unus Dominus » : éd. MGH, Epistolae, t. 3, Berlin, 1982, p. 120, 1. 36. Sur cette
lettre, cf. C. N olte , Conversio und christianitas. Frauen in der Christianisierung vom
5. bis 8. Jahrhundert, Stuttgart, 1995, p. 86 sq.
45. B. C apel l e , « L a main de saint Grégoire dans le sacram entaire grégorien »,
dans Revue bénédictine 49 (1937), p. 13-28; repris dans Travaux liturgiques de
doctrine et d'histoire, t. 2, Louvain, 1962, p. 161-175.
46. H. A shw orth , « Gregorian elem ents in som e early gallican service books »,
dans Traditio 13 (1957), p. 431-443, « T h e liturgical prayers o f St. Gregory the G reat »,
dans Traditio 15 (1959), p. 107-161, et « Further parallels to the « H adrianum » from
St. Gregory the G reat’s Com mentary on the first book o f Kings », dans Traditio 16
(1960), p. 364-373. La force de persuasion de ce dernier article a bien sûr pâti de la
découverte, par le P. Adalbert de Vogüé, que ce com m entaire sur le livre des Rois n ’est
pas de Grégoire, même s’il n ’est pas exclu que son auteur ait utilisé des m atériaux
grégoriens. Cf. A. de V o g ü é , « L ’auteur du C om m entaire des Rois attribué à saint
Grégoire : un moine de Cava ? », dans Revue bénédictine 106 (1996), p. 319-331.
LES LATINS DE LA LITURGIE
93
du colloque « Saint Grégoire » qui s’est tenu à Chantilly en 1982, a
clarifié la situation en faisant observer l’existence d’une distinction,
dans les lettres conservées dans le « Registrum » grégorien, entre les
missives qui ont été rédigées par les bureaux du Latran47, à partir
d’un formulaire stéréotypé (du type de ceux qui ont été réunis plus
tard dans le « Liber diumus » )48, et celles que Grégoire a dictées luimême, et dans lesquelles on trouve par conséquent un écho de son
style personnel et de sa pensée49. Cette comparaison systématique
devrait donc permettre le passage à une nouvelle étape dans l’his­
toire de l’étude du sacramentaire « grégorien ». Après une première
phase, qu’on pourrait qualifier de pré-critique, au cours de laquelle
la paternité de l’évêque a été admise sur la seule foi d e l’« inscriptio » carolingienne que portent les manuscrits, et sans véritable éva­
luation des textes euchologiques concernés, qu’a suivie une phase
dominée au contraire par une démarche plus critique qui a conduit,
dans plus d’un cas, au rejet de cette attribution, tenue pour légen­
daire, on devrait assister maintenant à un dépassement à la fois de
l’imagerie d’Épinal et du scepticisme hypercritique. Les premiers
sondages qui ont été réalisés, notamment sur la base d’une compa­
raison entre le vocabulaire et le style des oraisons, d’une part, et la
nouvelle édition critique des « Homiliae in Evangelia », due à Ray­
mond Étaix (1999), d’autre part, indiquent en effet que le sacramen­
taire « grégorien » pourrait effectivement contenir des matériaux
dont la rédaction serait attribuable à l’évêque dont il porte le nom50.
47. Cf. P. T o u b er t , «Scrinium et p a la tiu m : la formation de la bureaucratie
rom ano-pontificale aux V IIIe-IX e siècles », dans Roma n e ll’alto M edioevo, t. 1,
Spolète, 2001, p. 57-117 (Sem aines de Spolète, 48).
48. Cf. Th. F r e n z , Papsturkunden des M ittelalters und der N euzeit, 2e éd., Stutt­
gart, 2000, p. 50-51.
49. D. N o r b e r g , « Qui a com posé les lettres de Grégoire le Grand ? », dans Studi
m edievali 21 (1980), p. 2-1 7 ; Id., « Style personnel et style adm inistratif dans le
« Registrum epistularum » de saint Grégoire le G rand», dans les A ctes du colloque
international Grégoire le G rand (Chantilly, 1982), Paris, 1986, p. 489-497. Cf. égale­
m ent E. P it z , Papstreskripte im frü h en Mittelalter. Diplomatische und rechts geschicht­
liche Studien zum Brief-C orpus Gregors des Grossen, Sigmaringen, 1990 (Beiträge zur
Geschichte und Quellenkunde des M ittelalters, 14).
50. Cf. J. D e sh u sse s , « G régoire et le sacramentaire grégorien », dans Grégoire le
Grand (Chantilly, 1982), Paris, 1986, p. 637-644; Id., « Quelques remarques sur les
oraisons de saint G régoire », dans Revue M abillon n. s. 9 (70) (1998), p. 5-15;
P.-M. G y , La liturgie dans l ’histoire, Paris, 1990, p. 188-194 ; Id., « Bulletin de
liturgie », dans Revue des sciences philosophiques et théologiques 84 (2000), n. 9
p. 516.
94
PHILIPPE BERNARD
Pour qui cherche à évaluer les latins de la liturgie, l’un des usages
possibles des CD-ROM consiste aussi à les employer afin d’identi­
fier les points de contact, ou au contraire les décalages, voire les
oppositions, entre les textes patristiques, carolingiens et médiévaux,
d’une part, et les textes liturgiques, et notamment les oraisons,
d’autre part, principalement dans le domaine du vocabulaire, des
formules toutes faites (les « iuncturae verborum ») et des figures de
style. La procédure allant de soi, un seul exemple suffira. Mal vue
par les Pères du IVe siècle, et notamment par Augustin, qui y voient
un néologisme de mauvais aloi, l’épithète « salvator » a cependant
fini par s’imposer, pour désigner le Christ, grâce à la médiation opé­
rée par les versions latines de la Bible, sous la forme de l’expression
« salvator mundi », qui traduit la formule johannique « ho sôter tou
kosmou » (Io. IV, 42 ; 1 Io. IV, 14 ; cf. Gen. XLI, 4 5 )51. Aussi est-elle
fréquente dans les oraisons de la fin de l’Antiquité, notamment en
Irlande52, et plus encore en Gaule, comme le prouvent abondam­
ment les matériaux euchologiques rassemblés dans le «Missale
Gothicum », qui a été copié au début du VIIIe siècle, mais aussi le
« Missel de Bobbio » et les deux ou trois fragments de sacramen­
tales réunis sous le nom de « Missale Gallicanum Vêtus » 53. La
vogue de cette formule se prolonge tout au long de l’époque carolin­
51.
Cf. P. de L a br io lle , «S alvator», dans M élanges en homm age à la m émoire de
François Martroye, Paris, 1940, p. 59-72 ; F. J. D ö l g er , « D er Heiland », dans A ntike und
Christentum, t. 6, Münster, 1950, p. 241-272, ici p. 264-265 ; M. P. E l l e b r a c h t , Rem arks
on the vocabulary o f the ancient orations in the M issale R om anum , Nim ègue - Utrecht,
1966 (Latinitas christianorum primaeva, 12), p. 14-15 ; J.-A. J u n g m a n n , The place o f
Christ in liturgical prayer, nouv. éd. m ise à jour, Londres, 1989 ( l re éd. 1965), p. 217222. Sur l ’épithète « sôter », cf. par ex. A. D. N o c k , « Soter and evergetes », repris dans
Essays on religion and the ancient w orld, t. 2, Oxford, 1972, p. 720-735.
52. Sur l ’emploi de cette épithète dans les sources liturgiques irlandaises, cf.
F. E. W arr en , The antiphonary o f Bangor, t. 2, p. X X V I-X X V II (Henry Bradshaw
society, 10) ; A. D old , Ein Hymnus abecedarius a u f Christus a u f Codex E insiedlensis
27 (1125), Beuron, 1959, p. 16 (hym ne « D e Christo D om ino », refrain) (Texte und
Arbeiten, 51); A. G a l li , « Zénon de Vérone dans l ’antiphonaire de B angor », dans
Revue bénédictine 93 (1983), p. 293-301, ici p. 300-301 (réf. aim ablem ent com m uni­
quée par le Dr Martin Heinzelmann, DH IP) ; M. C u r r a n , The antiphonary o f Bangor,
Dublin, 1984, p. 91-92.
53.
Sur l ’importance de l’épithète « Salvator m undi » dans les sources liturgiques
gauloises, cf. J. A. P re n d o , The « Post Secreta » o f the « M issale Gothicum » and the
eucharistie theology o f the gallican anaphora, M alte, 1977, p. 3 3 ; L. van T o n g e r e n ,
Exaltation o f the Cross. Toward the origins o f the fe a s t o f the Cross and the m eaning
o f the Cross in early medieval liturgy, Louvain, 2000, p. 264 (Liturgia condenda, 11) ;
M. G ro s , « L ’ancien Ordo gallican d ’enterrem ent », dans Ecclesia orans 14 (1997),
p. 347-360, ici p. 350 et 354-355.
LES LATINS DE LA LITURGIE
95
gienne, comme l’indique par exemple la collecte de la « missa coti­
diana» instituée (à ses propres intentions) par l’évêque Aldric du
Mans, que j ’ai évoquée plus haut54. Elle est également passée dans
les prières dévotionnelles privées à l’époque carolingienne55 ; elle a
même laissé des traces dans les compositions musicales originaires
de la « Francia » carolingienne et post-carolingienne56.
Les CD-ROM permettent en outre de mesurer aisément le degré
d’écart entre la norme linguistique courante et les habitudes des
latins de la liturgie : ces latins se distinguent-ils au point de
constituer une « Sondersprache », c’est-à-dire une langue spéciale,
ou usent-ils simplement de l’un des paradigmes du langage commun
— de sa forme encomiastique, par exemple ? Pour prendre
l’exemple des deux courts traités liturgiques qui ont été copiés, sous
le nom de Germain, l’évêque de Paris (t 576), dans un unique
manuscrit du IXe siècle aujourd’hui conservé à Autun, l’usage du
CD-ROM permet aisément de voir comment son auteur, quel qu’il
soit, s’écarte parfois volontairement de l’usage commun pour
54.
Cette collecte est certes connue du Corpus orationum, où elle figure sous les
n° 5306-5307. Elle a cependant été remaniée par Aldric, qui l’a adaptée au but qu’il se
proposait ; ce sont donc les variantes de cette recension aldricienne qui sont inconnues
du Corpus orationum. Or, c ’est précisém ent là que se trouve la formule « Salvator
m undi » : « Sanctae Dei genetricis M ariae ac beatorum apostolorum sive martyrum
tuorum Gervasii et Prothasii atque s aneti Stephani simulque reliquorum m artyrum et
confessorum virginum que atque om nium sanctorum tuorum assiduis intercessionibus
quaesum us, Salvator m undi, pontificem nostrum Aldricum m isericorditer protege pariterque ei fam iliari tate atque consanguinitate coniunctos et omnes sibi comm isses
utriusque ordinis, viros et fem inas, ab omni praevitate defende et secundum tuam
voluntatem eis vivere trihue om nem que populum christianum m isericorditer custodi et
anim abus fam ulorum fam ularum que tuarum om nium sibi commissorum et commissarum atque cunctorum cunctarum que in Christo quiescentium requiem tribue benignus sem pitem am et sanctorum tuorum coetibus consociare digneris propitius. Per » :
éd. M GH, Concilia, t. II / 2, Hanovre - Leipzig, 1906, p. 785.
55.
Cf. A. W ilm a r t , « L e m anuel de prières de saint Jean G ualbert», dans Revue
bénédictine 48 (1936), p. 259-299, ici p. 290, n° 7 0 ; H. B a rr é , Prières anciennes de
VO ccident à la M ère du Sauveur. D es origines à saint Anselme, Paris, 1963, n. 47 p. 8
et p. 82 ; P. S im s - W il l ia m s , « Thoughts on Ephrem the Syrian in Anglo-Saxon
England », dans M. Lapidge et H. Gneuss (éd.), Learning and literature in AngloSaxon England. Studies presented to Peter Clemoes, Cambridge, 1985, p. 205-226.
56.
Cf. O. C u l l in , « U n e pièce gallicane conservée par la liturgie de Gaillac. L’of­
fertoire « Salvator m undi » pour les défunts », dans Liturgie et musique (IXe - X IV e s.),
Toulouse, 1982, p. 287-296 (Cahiers de Fanjeaux, 17). Sur l’esthétique de ces chants
aquitains d ’époque post-carolingienne, et la difficulté qu’on éprouve à les distinguer,
sur cette seule base, des chants qui constituent le vieux-fonds « grégorien » (c’est-àdire carolingien), cf. C. R o e d e r e r , « Can we identify an aquitanian chant style ? », dans
Journal o f the am erican m usicological society 27 (1974), p. 75-99.
96
PHILIPPE BERNARD
employer des vocables rares, par souci d’éviter le terme banal ou
trop galvaudé, ou pour détourner un mot ou une expression de son
sens ordinaire51. Ainsi, dans la première « lettre », le prologue use
de l’expression « canon ecclesiasticus » 58, dans un sens visiblement
assez large, pour désigner les usages (liturgiques ou non) instaurés
par les autorités ecclésiastiques ; l’usage du CD-ROM nous enseigne
en revanche que cette formule désigne ordinairement, chez les
Pères, quelque chose de très précis, qui est le canon des Écritures,
duquel elle vise surtout à bannir les « apocryphes ». Un peu plus
loin, dans son § 7, « Germain » use du diminutif « plebicula » au
sens, positif, de « fidèle petit troupeau », alors que la consultation du
CD-ROM montre que ce vocable, rare en dehors du discours
hérésiologique, est presque toujours employé par les Pères dans un
sens péjoratif, par exemple pour dénigrer des rivaux, et notamment
les conventicules des « hérétiques », accusés d’être essentiellement
composés de rustres et d’ignorants59. Ces deux exemples montrent
bien, je crois, comment l’on peut, au moyen de sondages portant sur
le vocabulaire, situer l’un ou l’autre des latins de la liturgie.
Le recours aux CD-ROM est désormais tout aussi indispensable
pour établir un texte de nature liturgique, par exem ple pour
résoudre les énigmes posées par les erreurs des copistes. Pour
proposer une conjecture, il est en effet indispensable de savoir au
préalable si une tournure est attestée, à quelle époque, et par qui.
Pour prendre un seul exemple, que j ’emprunte à mon édition du
document bipartite attribué à Germain de Paris, on peut lire, dans
le § 19 de la seconde «lettre», la formule suivante, à propos de la
chrysalide du ver à soie qui se métamorphose en papillon et qui
57. Germain de Paris (?), « Expositio brevis antiquae liturgiae gallicanae» (CPL3
1925): éd. E. C. R a tcliff , Expositio antiquae liturgiae gallicanae, Londres, 1971
(Henry Bradshaw Society, 98). Je prépare depuis bientôt dix ans une édition nouvelle
et un commentaire de ce document, qui est capital pour connaître les rituels eucharis­
tiques et baptismaux dans la Gaule pré-carolingienne.
58. Sur rexpression « canon ecclesiasticus », cf. H. O h m e , Kanon ekklesiastikos.
Die Bedeutung des altkirchlichen K anonbegriffs, Berlin - New York, 1998 (Arbeiten zur
Kirchengeschichte, 67).
59. Cf. Augustin, «D e unico b a p tism o » XVI, § 2 8 : éd. CSEL 53, 1910, p. 3 0 ;
Augustin, « Contra Iulianum opus im perfectum » I, § 33 et II, § 14: éd. CSEL 85,
1974, p. 25 et 172 ; Jérôme, « In Ierem iam prophetam libri V I» III, 15 : éd. CSEL 59,
1914, p. 164; Jérôme, « Com mentarli in evangelium M atthaei » III, 21, 10: éd. CCSL
77, 1969, p. 186; Jérôme, « epistula » 52, § 8 : éd. CSEL 54, 1910, p. 429 ; Jérôm e,
«epistula» 121, § 10: éd. CSEL 56, 1918, p. 49.
LES LATINS DE LA LITURGIE
97
« (...) post occasum et volatum (...) ». L’erreur du copiste ne fait pas
de doute ; reste à découvrir la solution. Or, la consultation du CDROM permet de s’assurer que l’expression « volatum sumere » est
bien attestée à l’époque où écrit «Germain», c’est-à-dire au
VIIe ou au VIIIe siècle 60 ; il est donc possible de corriger en toute
sécurité cette faute classique de la manière suivante : «(...) post
occasum <sum>et volatum (...)»: « après le coucher du soleil, il
prend son envol»61.
Cet emploi du CD-ROM se heurte cependant à une limite,
spécialement quand l’éditeur de textes hésite entre plusieurs
graphies possibles, l’une conventionnelle, et l’autre davantage
phonétique (du type : « eucharistia » / «eucarestia»): le texte du
CD-ROM ne reflète en effet pas nécessairement l’état de la langue
des auteurs, mais les choix des éditeurs. Or, il est patent que
certains d’entre eux ont systématiquement privilégié les graphies
non-conventionnelles — je pense par exemple à l’édition de
Grégoire d’Elvire et à celle de Defensor de Ligugé — , si bien que
les textes ainsi édités se retrouvent souvent complètement isolés,
non parce que leurs auteurs auraient écrit dans un latin spécial,
mais à cause des choix (pour ne pas dire des partis-pris) de leurs
éditeurs.
Le CD-ROM permet aussi à l’historien et au latiniste de mieux
évaluer les notions dont usent les différents latins mis en œuvre par
les sources liturgiques, de mieux cerner leur signification précise,
mais aussi d’en suivre les « corsi e ricorsi ». Je pense par exemple
au vocabulaire servant à désigner l’évêque (« sacerdos » /
« episcopus »), dont on sait qu’il a profondément évolué entre le
IVe et le IXe siècle62. Je songe aussi à une expression telle que
60. Cf. par ex. Grégoire le Grand, « M oralia in lo b » XXXI, viii, 12: « At contra
struthionis pennae dissolutae, eo volatum sumere nequeunt, quo ab ipso quem premere
debuerant aere transcenduntur » : éd. CCSL 143B, 1985, p. 1558.
61. Puisque j ’en suis à « G erm ain » et aux fautes commises par les deux copistes
du m anuscrit unique, je m e perm ets de rappeler qu’il m ’a été donné de rectifier la
lecture « trecanum » et de dém ontrer qu’il s’agissait d ’une mélecture du m ot grec
« trisagion » et que, par conséquent, le chant du « trecanum » n ’avait jam ais existé:
cf. « L e treca n u m : un fantôm e dans la liturgie gallicane ? », dans Francia 23 (1996),
p. 95-98.
62. Cf. P. M eyvaert et P. D e v o s , « Autour de Léon d ’Ostie et de sa Translatio
S. Clementis (légende italique des SS. Cyrille et M éthode) », dans Analecta bollandiana 74 (1956), p. 189-240, ici, p. 196 sq. ; P.-M. Gy, « Remarques sur le vocabulaire
antique du sacerdoce chrétien », dans B. Botte (éd.), Études sur le sacrement de
98
PHILIPPE BERNARD
« missam cantare/ canere », qui n’apparaît guère avant le
VIIIe siècle, et qui, à ce titre, peut être utile pour dater les docu­
ments liturgiques anonymes 63.
Pour les citations (ou seulement les allusions) bibliques, il se
pose toutefois un problème spécifique. La Vulgate, dont la grande
édition critique, par les moines de Saint-Jérôme «in Urbe», est
désormais achevée64, n’est en effet guère utilisée par les textes
liturgiques (et par les écrivains chrétiens) avant les Carolingiens 65.
Il existe bien sûr des exceptions à cette règle, notamment en
Irlande66, mais aussi sur le continent67; ces cas d’espèces ne
remettent cependant pas en cause cette règle d’expérience. En
d’autres termes, la Bible que citent les textes liturgiques, que ce
soit mot pour mot (sous forme d’emprunt littéral) ou seulement en
substance (par procédé de centonisation), n’est pas la Vulgate, mais
Vordre, Paris, 1957, p. 125-145 (Lex orandi, 2 2 ); E. L a m ir a n d e , « Sacerdos dans la
langue de saint Augustin », dans Augustin, Traités anti-donatistes, t. 5, Paris, 1965,
p. 720-721 (Bibliothèque augustinienne, 3 2 ); M. B é v en o t , «Sacerdos as understood
by Cyprian », dans Journal o f theological studies n.s. 30 (1979), p. 413429 ; R. S eagraves , Pascentes cum disciplina. A lexical study o f the clergy in the
cyprianic correspondence, Fribourg, 1993, p. 40-48 (Paradosis, 37 ); M. P o ir ie r ,
« Evolution du vocabulaire chrétien latin du sacerdoce et du presbytérat, des origines à
saint Augustin », dans Bulletin de la société nationale des antiquaires de France
(1997), p. 230-245 ; R. G odd in g , Prêtres en Gaule m érovingienne, Bruxelles, 2001,
p. 171-201 (Subsidia hagiographica, 82).
63. Inconnue de Grégoire de Tours, qui préfère «m issas celebrare » ou « mi s sas
dicere », cette expression apparaît par ex. sous la plum e de Bède (« H istoria ecclesias­
tica gentis Anglorum » IV, 22), dans certains pénitentiels (sacram entaire Phillipps,
pénitentiel, § X, n° 2297) et dans un form ulaire du sacram entaire « gélasien ancien »
(éd. L. C. M ohlberg, Liber sacram entorum Rom anae aeclesiae ordinis anni circuii,
Rome, 1960, p. 122).
64. Biblia sacra iuxta latinam vulgatam versionem ad codicum fid e m , cura et
studio monachorum Abbatiae pontificiae S aneti Hieronym i in Urbe O.S.B. edita, 18
vol., 1926-1995.
65. On se reportera à P admirable synthèse de P.-M. B og a er t , « L a Bible latine des
origines au moyen âge. Aperçu historique, état des questions », dans R evue théologique
de Louvain 19 (1988), p. 137-159 et 276-314, ici p. 152.
66. Cf. M. M c N a m a r a , « The text o f the latin Bible in the early irish Church. Some
data and desiderata », dans P. Ni Chatham et M. Richter (éd.), Irland und die Chris­
tenheit. Bibelstudien und M ission, Stuttgart, 1987, p. 7-55.
67. Les « M oralia in lo b » reposent ainsi sur la Vulgate : cf. P. S a l m o n , « L e texte
de Job utilisé par saint Grégoire dans les M oralia », dans M iscellanea biblica et orientalia R. P. Athanasio M iller O. S. B. oblata, Rom e, 1951, p. 187-194 (Studia anselmiana, 27-28), ainsi que J. Ziegler, lob (Septuaginta. Vêtus Testam entum graecum
auctoritate Academiae scientiarum G ottingensis editum , t. XI / 4), G öttingen, 1982,
p. 31. Isidore utilise lui aussi beaucoup la V ulgate: cf. H. S c h n eid er , Die altlateini­
schen biblischen Cantica, Beuron, 1938, p. 145 (Texte und Arbeiten, 29/30).
LES LATINS DE LA LITURGIE
99
l’une des versions latines anciennes rassemblées sous le nom géné­
rique de « Vêtus latina ». Il est donc assez souvent délicat d’utiliser
le CLCLT5, où l’on ne trouve bien sûr que le texte de la Vulgate,
qui peut parfois différer assez sensiblement de celui de la « Vêtus
latina » qu’utilisent les textes liturgiques. L’enjeu n’est pas tant de
parvenir à repérer les références bibliques (cela présente en effet
rarement des difficultés insurmontables, les textes liturgiques s’ins­
pirant essentiellement du Psautier et des Évangiles, c’est-à-dire de
textes bien connus)68, que de permettre d’examiner en détail la
manière avec laquelle le matériau scripturaire a été réutilisé et, le
cas échéant, remanié plus ou moins profondément (et plus ou
moins habilement) par les compositeurs d’oraisons ou de chants
pour l’adapter à leurs besoins précis. Quelques exemples suffiront.
Grégoire de Tours (t 594) cite ainsi le texte d’une longue
antienne pour la procession du troisième jour des Rogations
(mercredi, veille de l’Ascension). La sécheresse semblant ne pas
vouloir cesser, les habitants de Clermont avaient en effet supplié
leur évêque, Quintianus (516 - v. 525), de chanter lui-même l’an­
tienne de la procession, afin que, par sa « virtus », la pluie succède
à la canicule ; s’exécutant, Quintianus entonna l’antienne suivante :
«Si clauso caelo pluviae non fuerint propter peccata populi, et
conversi deprecati fuerint faciem tuam, exaudi, Domine, et dimitte
peccata populi tui et da pluviam terrae, quam dedisti populo tuo ad
possedendum» (2 Par. 6, 26-27) 69. Il s’agit vraisemblablement
d’un chant bien réel, non d’une invention littéraire de Grégoire :
tiré d’une « vêtus latina », son texte centonise en effet habilement
deux versets du second livre des « Verba dierum». Le même
Grégoire rapporte que, de passage à Tours, à la veille de sa grande
campagne contre les Wisigoths, Clovis s’était rendu dans la basi­
lique Saint-Martin dans l’espoir d’y recueillir un présage favorable.
Or, au moment même où il pénétrait dans l’édifice, le « primicirius » entonna l’«antefana» suivante : « Praecinxisti me, Domine,
virtutem ad bellum, subplantasti insurgentes in me subtus me et
68. On dispose de toute m anière de l’ouvrage ancien, mais irremplacé, de Carolus
(Karl) M a r b a c h , Carmina scripturarum, scilicet antiphonas et responsoria ex sacro
Scripturae fo n te in libros litúrgicos sanctae Ecclesiae Romanae derivata, Strasbourg,
1907, rééd. Hildesheim , 19942. On y trouve la liste de plus de 4 200 passages bibliques
réutilisés pour com poser des chants, dont plus de 1 560 tirés du Psautier.
69. Grégoire de Tours, « L iber vitae patrum » IV, 4 : éd. MGH, S RM, 1.1 /2 , p. 226.
100
PHILIPPE BERNARD
inimicorum meorum dedisti mihi dorsum et odientes me disperdedisti » ». Chantée «ex inproviso », cette antienne utilise les versets
40 et 41 du psaume 17 ; l’ajout du mot « Deus », qui ne figure pas
dans le psaume, fait penser à un chant bien réel, non à une inven­
tion de Grégoire 70.
Sans doute copié dans le courant du VIe siècle, le lectionnaire
palimpseste conservé à Wolfenbüttel est presque le seul manuscrit
liturgique gaulois qui ait conservé le texte de certains des chants
entre les lectures, et notamment du « psalmus » (ou du « responsurium») qui précède ou qui suit la lecture de l’Évangile : seize
d’entre eux (environ) y ont été copiés. Vraisemblablement destiné
à la messe du jeudi « in albis », le premier de ces chants se présente
ainsi71 : « D<omi>ne, quis requiescet in sedibus, in tabernáculo
tuo». S’il est certes aisé de voir qu’on a ici affaire à un centón du
premier verset du Psaume 14 (« Domine, quis habitabit in taberná­
culo tuo, aut quis requiescet in monte saneto tuo » [Vulg.]), il est
en revanche malaisé d’évaluer l’habileté avec laquelle le composi­
teur a retravaillé le matériau psalmique, et les intentions qui étaient
les siennes quand il a procédé à ce travail de sélection, puisque ce
chant repose de toute évidence sur un texte qui n’est pas celui de
la Vulgate.
Par le passé, on était contraint de recourir aux trois volumes de
Pierre Sabatier (1743)12, qui ont leur mérite mais dont les possibi­
lités sont limitées, qu’on pouvait heureusement compléter, pour le
psautier, par le remarquable ouvrage de Robert Weber (1959)73 et,
pour la tradition hispanique de l’octateuque et du psautier, par les
70. Grégoire de Tours, « Decem libri historiarum » II, 37. Sur ce providentiel
présage, cf. L. P iet r i , La ville de Tours du IV e au VIe siècle. N aissance d'u n e cité chré­
tienne, Rome, 1983, p. 167 (CÉFR, 69). Sur ces deux « antiphonae », cf. E. N ow acki ,
« Antiphonal psalmody in Christian antiquity and early m iddle ages », dans
G. M. Boone (éd.), Essays on m edieval m usic in honor o f D avid G. H ughes,
Cambridge (Mass.) - Londres, 1995, p. 287-315, ici p. 309 (Isham Library papers, 4).
71. Lectionnaire palim pseste de W olfenbüttel (W olfenbüttel, Herzog August-Bibl.,
Cod. Weissenb. 7 6 ; CLA IX, 1392; CLLA 250), fol. 4 3 r: éd. A. Hold, Das älteste
Liturgiebuch der lateinischen Kirche. Ein altgallikanisches Lektionar des 5./6. Jhs aus
dem wolfenbütteier Palimpsest-Codex Weissenburgensis 76, Beuron, 1936, bas de la
p. 10, ligne 23 (Texte und Arbeiten, 26-28).
72. P. S abatier , Bibliorum sacrorum latinae versiones antiquae seu Vetus Italica,
3 vol., Reims, 1743, rééd. Tumhout, 1976.
73. R. Weber (éd.), Le P sautier romain et les autres anciens psautiers latins.
Édition critique, Rome, 1953 (Collectanea biblica latina 10).
LES LATINS DE LA LITURGIE
101
volumes de Teofilo Ayuso Marazuela74. Le problème se posait
donc surtout pour les emprunts aux autres livres bibliques, et
notamment à ceux de l’Ancien Testament : pour le Nouveau Testa­
ment, on dispose en effet de l’édition critique de la version «Itala»
des Évangiles (1963-19762) 75, et surtout des admirables volumes
édités par le « Vêtus latina Institut » de Beuron, qui prennent appui
sur un fichier dont la constitution remonte à l’Abbé Josef Denk
(1849-1927) 16. Pour les chants de la messe « romaine » (c’est-àdire carolingienne) qui ne sont pas tirés du Psautier, on pouvait
utiliser un article du P. Petrus Pietschmann (1932)77 ; moine de
Beuron, l’auteur a travaillé sous la direction du P. Alban Dold et a
naturellement utilisé le fichier Denk, ce qui lui a permis d’examiner
de près 140 pièces environ. Pour les « cantica » bibliques, il fallait
recourir à l’ouvrage de Heinrich Schneider (1938), qui lui aussi a
travaillé à Beuron et a consulté le fichier Denk78.
Paru en 2002, le CD-ROM de la « Vêtus Latina Database », qui
reprend le fichier du « Vêtus latina Institut » de Beuron, devrait
normalement faciliter l’analyse des procédés de centonisation
des textes liturgiques et, par là même, permettre de mieux inter­
préter le travail d’adaptation des sources scripturaires opéré par les
auteurs d’oraisons ou de chants liturgiques19. Parmi les débouchés
concrets possibles, dans le secteur des latins de la liturgie, je
74. T. Ayuso M arazuela (éd.), La Vêtus latina hispana, Madrid : t. 1, Prolegómenos
(1953) ; t. 2, E l octateuco (1967) ; t. 5, El salterio, 3 vol. (1962).
75. A. J ü l ic h e r , W. M atzkow et K. A land (éd.), Itala. Das Neue Testament in
altlateinischer Überlieferung, 4 vol., Berlin : M atthäus-Evangelium (1938; 19722);
M arcus-Evangelium (1940 ; 19702) ; Lucas-Evangelium (1954 ; 19762); JohannesE vangelium (1963).
76. Vetus latina. D ie Reste der altlateinischen Bibel, Beuron, 1949 sq. : Genesis,
1951-1954 (t. 2 ); Sapientia Salom onis, 1977-1985 (t. 11); Esaias, 2 vol., 1987-1997
(t. 12); E pistula ad Ephesios, 1962-1964 (t. 24/1); Epistulae ad Philippenses et ad
Colossenses, 1966-1971 (t. 24/2) ; Epistulae ad Thessalonicenses, Timotheum, Titum,
Philemonem, Hebraeos, 1975-1991 (t. 25/1-2); Epistulae catholicae, 1956-1969
(t. 26/1).
7 7 . P. P ie t sc h m a n n , « Die nicht dem Psalter entnommenen M eßgesangstücke auf
ihre Textgestalt untersucht », dans Jahrbuch fü r Liturgiewissenschaft 12 (1932), p. 87144.
78. H. S c h n e id e r , Die altlateinischen lateinischen Cantica, Beuron, 1938 (Texte
und Arbeiten, 29/30).
79. Cf. par ex. C. R o d r íg u e z F e r n á n d e z , El antifonario visigotico de León. Estudio
literario de sus fórm ulas sálmicas, León, 1985 (Fuentes y estudios de historia leonesa,
35).
102
PHILIPPE BERNARD
verrais par exemple une étude cherchant à mettre en évidence les
rapports — qui me paraissent évidents, même s’ils semblent avoir
échappé aux musicologues — entre les « threni » hispaniques — un
groupe remarquable de onze chants, tirés de Job, des Lamentations
et de Jérémie, employés en carême à la place du « psallendum » de
la messe80 — et la spiritualité pénitentielle (et le texte même) du
premier livre des « Synonyma » d’Isidore81. Je prépare en effet
depuis plusieurs années une étude complète de ces onze chants, qui
appartiennent au genre de la psalmodie sans refrain — le plus
ancien de tous les genres de psalmodie82 — , et dont la datation
s’avère particulièrement délicate. Leur présence dans l’antiphonaire de León (Xe s.) fournit un terminus « ante quem » assez peu
satisfaisant; leurs liens très étroits avec les « Synonyma » pour­
raient permettre de situer leur composition à la fin de l’époque
wisigothique (seconde moitié du VIIe s. ?).
Je puis donc refermer le premier volet de ce rapide bilan. Les
quelques exemples que j ’ai choisis pour ce qui m’a semblé être leur
originalité et leur caractère inédit ou prometteur, me semblent
permettre de conclure que les nouveaux instruments de travail qui
ont été mis au point au cours de ces vingt-cinq dernières années
devraient permettre de relancer les études de lexicographie litur­
gique, qui sont en panne depuis les années 1960, tout en les
fondant sur des bases plus larges et plus solides que par le passé.
Cela dit, il ne s’agit là que d’instruments de travail, dont la fonc­
tion est de faciliter la recherche, non de la nourrir ; l’essentiel
80. Sur ces chants, qui ne sont conservés que dans deux m anuscrits (l’antiphonaire
de León et le « liber misticus » Tolède 35. 5), cf. J. P in e l l , « El canto de los « Threni »
en las misas cuaresmales de la antigua liturgia hispánica », dans Eulogia. M iscellanea
liturgica in onore di P. Burkhard N eunheuser, Rom e, 1979, p. 317-365 (Studia anselmiana, 68) ; O. C u l lin , « Le répertoire de la psalm odie in directum dans les traditions
liturgiques latines, I: La tradition hispanique », dans Études grégoriennes 23 (1989),
p. 99-122.
81. Isidore, « Synonymorum de lam entatione anim ae peccatricis libri duo » : éd. PL
83, 827-868. Sur les «Synonym a», cf. J. F o n ta in e , « Isidore de Séville auteur « ascé­
tique » : les énigmes des Synonyma », dans Studi m edievali 6 (1965), p. 163-195;
J. E lfassi , Les « Synonyma » d ’Isidore de Séville : édition critique et histoire du texte,
thèse de l’ÉPHÉ, 4e section, 2001, à paraître. Je rem ercie M. Jacques Elfassi d ’avoir
eu l’amabilité de discuter avec moi des acquis de son im portante thèse.
82. Cf. par ex. J. C l a ir e , « L e répertoire grégorien de l ’Office. Structure m usicale
et formes », dans Le chant grégorien, patrim oine artistique de l ’Europe (A ctes du
colloque international de musicologie en l ’honneur du X IV e centenaire de S. Benoît),
Louvain, 1980, p. 27-46.
LES LATINS DE LA LITURGIE
103
demeure bien sûr l’effort philologique, c’est-à-dire les éditions de
textes nouveaux qui, seules, sont susceptibles d’enrichir et de
renouveler notre connaissance des latins de la liturgie. Or, beau­
coup a été fait, depuis un quart de siècle, dans ce domaine. C’est
donc dans cette direction que je souhaiterais maintenant me diriger.
2. Les principales éditions de textes
A ces instruments de travail, on doit en effet ajouter une série
d’éditions critiques nouvelles, qui ont permis (ou qui devraient
permettre) une meilleure compréhension, ainsi qu’une approche
renouvelée, des divers latins de la liturgie. Elles concernent aussi
bien les textes liturgiques proprement-dits (commentaires litur­
giques compris) que des textes patristiques susceptibles de servir
d’utiles points de comparaison. Mon but n’étant bien sûr pas de
dresser ici un panorama général des découvertes et des éditions
nouvelles, ce qui me ferait perdre de vue mon sujet83, je me limi­
terai donc strictement à une présentation des éditions de textes qui
me semblent avoir fait significativement progresser notre connais­
sance des latins de la liturgie.
Les éditions de textes littéraires tardo-antiques, patristiques ou non
Sans revenir bien sûr sur ce que Michel Sot m’a donné l’occa­
sion de dire en mars 1999 lors du colloque de Nanterre consacré au
discours d’éloge, il me semble néanmoins utile de souligner
combien l’abondante floraison de travaux récents consacrés à la
poésie chrétienne de l’Antiquité tardive (Prudence, Corippe,
Dracontius, 1’« Anthologia Salmasiana », Avit, Fortunat, etc.)
permet de jeter un éclairage renouvelé sur le style et le vocabulaire
83.
Pour cela, on consultera les volumes annuels de Medioevo latino (1978 sq.),
ainsi que le bilan dressé il y a peu par Fr. D o lbeau , « Découvertes récentes d ’œuvres
latines inconnues (fin IIIe-début V IIIe s.) », dans Sacris erudiri 38 (1998-99), p. 101142. Je laisse notam m ent de côté les nouveaux sermons d ’Augustin qui ont été décou­
verts par François D olbeau, dans la m esure où leurs aspects liturgiques ont déjà été
abordés par M artin K l ö c k e n e r , « D ie Bedeutung der neu entdeckten AugustinusPredigten (Sermones D olbeau) für die liturgiegeschichtliche Forschung », dans
G. M adec (éd.), A ugustin prédicateur (395-411), Paris, 1998, p. 129-170 (Coll. des
études augustiniennes, Sér. A ntiquité, 159).
104
PHILIPPE BERNARD
des oraisons de la même époque, mais aussi sur leurs pastiches
carolingiens, qui les imitent étroitement84. Je songe notamment à
l’emprunt, par ces poètes chrétiens, de vocables nobles, rares ou
poétiques, tirés des œuvres majeures du siècle d’Auguste : grâce à
cette médiation, ces vocables sont passés dans les oraisons tardoantiques, dans les hymnes liturgiques d’un Ambroise, mais aussi
dans les tropes de l’époque carolingienne85.
Ces travaux permettent à qui s’intéresse au lexique liturgique de
se livrer à toutes sortes de comparaisons et d’expérimentations,
dont certaines pourront se révéler fructueuses et ouvrir des pistes
nouvelles ; j ’en prendrai un seul exemple. Le «Qui pridie » du
Récit de l’Institution qui prend place, dans tous les rits, au cœur de
la grande prière eucharistique, est, sur le plan de la forme littéraire,
un discours d’adieu au cours duquel est institué un mémorial86.
Même si ce genre littéraire est pratiqué depuis des siècles par la
littérature gréco-romaine (pour ne rien dire de la tradition
biblique)87, une comparaison (sur un plan purement formel) avec
les discours d’adieu contemporains de la composition des Récits de
84. Ph. B ern a rd , « O vere beata nox ».
85. C f. par ex. S. M ac C o r m a ck , The shadows o f poetry. Vergil in the m ind o f
A ugustine, Berkeley - Los Angeles, 1998; St. F r e u n d , Vergil im frü h e n Christentum.
Untersuchungen zu den Vergilzitaten bei Tertullian, M inucius Felix, Novation, Cyprian
u n d A m o b iu s, Paderborn, 2000 (Studien zur G eschichte und Kultur des A ltertum s, 16) ;
M . L ü hk en , Christianorum Maro et Flaccus. Z u r Vergil- und Horazrezeption des
Prudentius, Göttingen, 2002 (Hypom nem ata, 141).
86. Sur la formation du Récit de P Institution, dans les divers rits latins, cf.
G. M o r in , « Une particularité inaperçue du Qui pridie de la m esse rom aine aux envi­
rons de l’an D C », dans Revue bénédictine 27 (1910), p. 513-515 ; Id ., «U n e particu­
larité du Qui pridie en usage en A frique au Ve / V Ie siècle », dans Revue bénédictine
41 (1929), p. 70-73 ; F. H am m , Die liturgischen E insetzungsberichte im Sinne verglei­
chender Liturgieforschung untersucht, M ünster, 1928 (LQF 23) ; H. L ie tz m a n n , M esse
und Herrenmahl. Eine Studie zur Geschichte der Liturgie, 3e éd., Berlin, 1955, p. 2449 ; A. D o l d et L. E i z e n h ö fe r, D as irische Palim psestsakram entar im Clm 14429 der
Staatsbibliothek M ünchen, Beuron, 1964, p. 15-18 (TuA 53/54); M. G r o s , « E l Qui
pridie del sacramentari gal.licà M ünchen Clm 14429», dans Revista catalana de
teologia 13 (1988), p. 371-385; J. P i n e l l , « E l relat de la instim elo en la pregarla
eucaristica del ritu hispànic », dans J. Busquets et M. M artinell (éd.), Fe i teologia en
la historia. Estudis en honor del prof. Sr. E vangelista Vilanova, M ontserrat, 1997,
p. 181-195.
87. Les règles rhétoriques du discours d ’adieu ( « syntaktikos logos») ont été
fixées, dans le domaine grec, dans les années 270/275 (donc sous le règne d ’A urélien)
par le rhéteur M énandre de L aodicée: «P eri epideiktikon», éd. D. A. Russell et
N. G. Wilson, M enander Rhetor, Oxford, 1981, p. 430-434.
LES LATINS DE LA LITURGIE
105
l’Institution latins, qui ne suivent pas littéralement le texte scripturaire (1 Cor. 11, 23-26 ; Mt. 26, 26-28 et par.) et qui ne sont pas
non plus le fruit de la traduction littérale des formulaires grecs qui
nous sont parvenus (la « Liturgie de saint Jean Chrysostome », par
exemple), ne serait sans doute pas dépourvue d’intérêt88. Ainsi, le
plus ancien discours pseudo-cicéronien connu, qui est un discours
d’adieu (« Pridie quam in exilium iret»), a été écrit dans la seconde
moitié du IIIe siècle ou au début du siècle suivant, c’est-à-dire juste
au moment où la majeure partie des Églises fondées en Occident
abandonnent le grec pour le latin ; étant donné sa date de composi­
tion, il mériterait sans doute d’être comparé au Récit liturgique89.
Je ne prétends bien sûr pas que les clercs (ou les « scholastic! »,
pour parler comme Grégoire le Grand90) qui ont mis au point les
diverses recensions de cet important élément de la prière eucharis­
tique latine se soient étroitement inspirés des genres littéraires en
vogue de leur temps ; ce serait en effet certainement exagéré. Je
souhaite seulement faire observer, à l’aide de cet exemple, l’intérêt
heuristique que présentent, pour comprendre les phénomènes lexi­
caux à l’œuvre dans les divers latins dont use la liturgie, des
comparaisons assez larges, tout en demeurant cohérentes.
Laissant maintenant de côté les considérations de méthode, je
souhaiterais passer brièvement en revue les éditions susceptibles
d’intéresser le lexique liturgique; je procèderai en suivant l’ordre
chronologique des textes concernés.
Au début de la période qui est ici prise en considération, il y a
certainement beaucoup d’enseignements à tirer de l’édition
commentée des hymnes composées par (ou simplement attribuées
à) Ambroise de Milan ; l’équipe dirigée par Jacques Fontaine a en
88. Cf. P. M. Gy, « B ulletin de liturgie. Origines de la prière eucharistique », dans
R S P T 1 1 (1993), p. 111 : « il dem eure établi que les attestations les plus anciennes [du
récit de l’Institution] sont peu dépendantes des textes du N. T. et sem blent bien postuler
une transm ission (une parado sis) proprem ent liturgique ».
89. Ps.-Cicéron, discours « Pridie quam in exilium iret » : éd. M. de Marco, M. Tulli
Ciceronis Orationes spuriae, t. 1, Milan, 1991, p. 13-26 (remplace l’éd. de
C. F. W. Müller, dans M. T. Ciceronis scripta quae manserunt omnia, t. IV / 3, Leipzig,
1890, p. 425-434). Cf. L. G a m b e r a l e , « Dalla retorica al centone nell’« orario Pridie
quam in exilium iret» . Aspetti della fortuna di Cicerone fra III e IV secolo », dans
Cultura latina pagana fr a terzo et quinto secolo dopo Cristo, Florence, 1998, p. 53-75.
90. Cf. par ex. R. C h é n o , « « A d ipsam solummodo orationem ». Comment
com prendre la lettre de G régoire à Jean de Syracuse ? », dans Revue des sciences philo­
sophiques et théologiques 76 (1992), p. 443-456.
106
PHILIPPE BERNARD
effet mis à la disposition de l’historien de la liturgie, mais aussi du
latiniste, un « corpus » poétique considérable, dont le vocabulaire et
le style ont été rapidement imités, et qui ont servi de référence aux
compositeurs de textes liturgiques (qu’il s’agisse d’hymnes ou de
tropes, mais aussi d’oraisons) tout au long du Moyen A ge91. Les
informations réunies dans ce volume prennent toute leur valeur
quand on les rapproche de l’ouvrage que Inge Milfull a consacré à
la constitution de l’hymnaire anglo-saxon92, ainsi qu’à la synthèse
sur l’histoire de l’hymnaire récemment proposée par Helmut
Gneuss 93.
Au siècle suivant, il me semble utile de rappeler l’intérêt métho­
dologique de la mise au point qu’Yves-Marie Duval a consacrée à
un certain nombre de formulaires eucharistiques conservés dans le
recueil de Vérone (le « sacramentaire léonien »), copié au
VIIe siècle, que des liturgistes pressés avaient indûment attribués à
l’évêque Gélase94. Cet important travail me semble en effet consti­
tuer une mise en garde exemplaire contre la tentation d’attribuer
des textes liturgiques à un auteur précis, sur la seule base de
critères littéraires (vocabulaire fétiche, tournures favorites, etc.) et
après une analyse interne insuffisamment approfondie.
Pour ce qui concerne le VIe siècle, j ’ai déjà eu l’occasion d’évo­
quer la récente édition des « Homiliae in Evangelia » de Grégoire
le Grand et tout ce qu’elle est susceptible d’apporter à notre
connaissance du latin des oraisons transmises par les diverses
recensions carolingiennes du sacramentaire romain ; il est donc
inutile que j ’y revienne95. Enfin, à l’extrémité de la période patristique, la nouvelle édition du « De ecclesiasticis officiis » d’Isidore
91. J. Fontaine (dir.), Ambroise de Milan, H ym nes, Paris, 1992 (Patrim oines).
Cf. égalem ent A. F ra n z , Tageslauf und Heilsgeschichte. Untersuchungen zum literari­
schen Text und liturgischen Kontext der Tagzeitenhymnen des Am brosius von M ailand,
St. Ottilien, 1994.
92. I. B. M ilfu ll , The hymns o f the anglo-saxon Church. A study and edition o f the
Durham hymnal, Cambridge, 1996.
93. H. G n e u ss , « Z u r Geschichte des H y m n ars», dans M ittellateinisches Jahrbuch
35 (2000), p. 227-247.
94. Y.-M. D uval , « Des Lupereales de C onstantinople aux Lupereales de Rom e »,
dans Revue des études latines 55 (1977), p. 222-270. Depuis, cf. Chr. S c h ä u b l in ,
« Luperealien und Lichtmeß », dans H erm es 123 (1995), p. 117-125, et A. F r a sc h e t t i ,
La conversione da Roma pagana a R om a cristiana, Rom e, 1999, p. 305.
95. Grégoire le Grand, « Hom iliae in Evangelia » : éd. R. Étaix, Tum hout, 1999
(CCSL 141).
LES LATINS DE LA LITURGIE
107
permet non seulement de disposer d’un texte critique solide de l’un
des commentaires liturgiques les plus cités au Moyen Age, mais
aussi de mesurer à quel point cet ouvrage est une vaste compila­
tion : le « De ecclesiasticis officiis » est en effet une remarquable
mosaïque de citations «ex scriptis vetustissimis auctorum»96.
Encyclopédiste, le Sévillan est en effet compilateur dans l’âme: si
le « De ecclesiasticis officiis » est presque entièrement composé à
l’aide d’emprunts, c’est aussi le cas des « Sententiae», qui ne sont
rien d’autre qu’une mosaïque de citations patristiques classées par
ordre thématique 91, de même que des « Quaestiones in Vêtus Testamentum» 98; quant aux «Synonyma», la thèse de Jacques Elfassi
vient de démontrer qu’ils sont eux aussi beaucoup moins originaux
qu’on le croit d’ordinaire99. Les commentaires liturgiques carolin­
giens qui utilisent le « De ecclesiasticis officis » incorporent donc,
sans s’en rendre compte, puis diffusent à leur tour, le vocabulaire
latin assez hétérogène (en termes d’ancienneté et d’origine géogra­
phique) qu’Isidore s’est lui-même approprié en puisant essentielle­
ment dans les ouvrages d’Augustin et de Grégoire le Grand, certes,
mais aussi dans des œuvres plus rares, comme par exemple la
traduction d’Origène due à Rufin ou le «De psalmodiae bono »
composé par Nicétas de Rémésiana, pour ne rien dire d’ouvrages
théoriquement proscrits, tels les traités montanistes de Tertullien 10°.
96. Isidore, D e ecclesiasticis officiis, éd. C. M. Lawson, p. 1. Sur Isidore compila­
teur, cf. J. F o n ta in e , Isidore de Séville et la culture classique dans l ’Espagne wisigothique, 2e éd., Paris, 1983, t. 2, p. 774-775, et, pour le cas présent, A. C. L aw son , «T he
sources of the De ecclesiasticis officiis of S. Isidore of Seville », dans Revue bénédic­
tine 50 (1938), p. 26-36; cet art. résum e «L as fuentes del De ecclesiasticis officiis de
san Isidoro », dans Archivos leoneses 33 (1963), p. 129-176 et 34 (1963), p. 109-138.
97. J ’em prunte ce jugem ent à P. Cazier (éd.), Isidore, Sententiae, Tumhout, 1998,
p. X-X III (CCSL 111). Sur ce genre littéraire (la parémiologie) et ses règles, cf. les
études réunies par F. Biville (éd.), Proverbes et sentences dans le monde romain, Lyon,
1999.
98. Cf. D. J. U it v l u g t , «T h e sources of Isidore’s commentaries on the Penta­
teuch », dans Revue bénédictine 112 (2002), p. 72-100.
99. Cf. J. E l fa ssi, Les « Synonym a » d ’Isidore de Séville : édition critique et
histoire du texte, thèse de l ’ÉPHÉ, 4e section, 2001, à paraître. Je dois ces informations
à l ’am abilité de M. Jacques Elfassi, q u e je remercie de son extrême obligeance.
100. Cf. A. H a r n a c k , « Tertullian in der Litteratur der alten Kirche », repris dans
Kleine Schriften zur alten Kirche. Berliner Akademie Schriften, 1890-1907, t. 1,
Leipzig, 1980, p. 247-281, ici p. 2 62; P. L eh m a n n , « Tertullian im M ittelalter », dans
Herm es 87 (1959), p. 231-246 ; C. M ic a e ll i , « Nuove ricerche sulla fortuna di Tertul­
liano », dans Koinonia 13 (1989), p. 113-126 (je dois à M.-Y. Perrin les réf. à Harnack
et M icaelli).
108
PHILIPPE BERNARD
Le résultat de ces médiations successives se mesure dans la docu­
mentation liturgique médiévale, où s’observe un certain nivelle­
ment de la langue, provoqué par cette sédimentation lexicale
complexe qui n’est ni complètement maîtrisée, ni entièrement
consciente.
Les éditions de livres liturgiques
A côté des textes patristiques, dont l’intérêt est surtout de servir
de points de comparaison, les livres liturgiques proprement-dits
nous introduisent au cœur du problème. Plutôt que de me livrer ici
à une stérile énumération des nombreuses publications qui ont fait
date, dans ce domaine, depuis vingt-cinq ans, je m’obligerai à ne
retenir que celles d’entre elles qui permettent une connaissance
réellement renouvelée des latins dont usent les clercs médiévaux
pour la célébration du culte ou l’administration des sacrements101.
Sans grande surprise, ce sont les sacramentales (essentiellement
carolingiens), qui rassemblent les oraisons nécessaires à la célébra­
tion de l’Eucharistie, dans l’ordre du cycle liturgique annuel, qui se
taillent la part du lion. Le P. Jean Deshusses (f 1997) a en effet
achevé la publication de son édition monumentale du sacramen­
tare « grégorien », dont le troisième et dernier tome a paru en
1982. Il a ensuite fait paraître, en 1988 puis en 1992, une édition
revue et corrigée des deux tomes précédents102. On dispose ainsi
de l’édition critique d’un considérable « corpus » formé de plus de
4500 oraisons. A côté du sacramentaire « grégorien » adressé à
Charlemagne par le pape Hadrien, et du Supplément (ou des
Suppléments) que les savants carolingiens ont été contraints de lui
adjoindre pour le rendre pleinement utilisable, D. Deshusses a en
effet édité deux volumes de « textes complémentaires ». Ils regrou-
101. Le lecteur com plétera aisém ent ce panoram a, que lim ite volontairem ent l ’op­
tique linguistique ici retenue, en consultant les volumes annuels de M edioevo latino, et
en dépouillant les grandes collections dans lesquelles paraissent habituellem ent ces
éditions de livres liturgiques (« Corpus christianorum », « Henry Bradshaw Society »,
« Spicilegium Friburgense », etc.).
102. J. Deshusses (éd.), Le sacram entaire grégorien. Ses principales fo rm es
d'après les plus anciens manuscrits ; t. 1 : Le sacram entaire, le Supplém ent d ’A niane,
2e éd. rev. et corr., Fribourg, 1979 (Spicilegium Friburgense, 16); t. 2 : Textes com plé­
mentaires p our la messe, 2e éd. rev. et corr., Fribourg, 1988 (SF, 24 ); t. 3 : Textes
complémentaires divers, 2e éd. rev. et corr., Fribourg, 1992 (SF, 28).
LES LATINS DE LA LITURGIE
109
pent, classées par matière, près de 2 000 oraisons qui font partie de
formulaires votifs, pour les défunts et le Commun des saints, mais
aussi des préfaces eucharistiques et des bénédictions épiscopales,
ainsi que 1 600 oraisons liées aux « ordines » du baptême, de la
pénitence et de l’extrême-onction, au rituel des funérailles et de la
dédicace des églises, ainsi que des apologies (des prières que
prononce le célébrant, à voix basse, en son nom propre) et des
bénédictions en usage pour r administration de divers sacramentaux. Ces trois volumes constituent de toute évidence une véritable
somme sur l’euchologie carolingienne, rubriques comprises ; ils
sont donc le point de départ obligé de toute étude qui serait consa­
crée à la latinité liturgique franque du IXe siècle.
A côté des sacramentales « grégoriens », trois importants sacra­
mentales « gélasiens du VIIIe siècle » — le sacramentaire de
Celione (copié à Meaux pour Cambrai), le sacramentaire Phillipps
(France de l’Est : environs de Trêves ?) et le sacramentaire d’Angoulême — ont également fait l’objet d’une édition critique103.
Sous l’angle adopté pour ce bilan, l’intérêt essentiel de ces trois
publications me semble tenir dans le fait de nous permettre de
saisir la latinité liturgique franque à la fin du VIIIe siècle, c’est-àdire juste avant que les effets du purisme grammatical et linguis­
tique carolingien ne se soient véritablement fait sentir. Cela dit,
c’est surtout vrai pour le sacramentaire de Celione, dont le latin est
sensiblement plus évolué que celui de ses deux congénères, surtout
dans les titres et les rubriques.
Dans le même ordre d’idées, le « Fragment De Bruyne », qui a
été réédité et analysé par Damien Sicard, est particulièrement inté­
ressant sur le plan de la latinité tardive104. Composé de trois orai-
103. A. Dum as et J. D eshusses (éd.), Liber sacramentorum G ellonensis, Tumhout,
2 vol., 1981 (CCSL 159-A) ; O. Helm ing (éd.), Liber sacramentorum Augustodunensis,
Tum hout, 1984 (CCSL 159 B) ; P. Saint-Roch (éd.), Liber sacramentorum Engolism ensis, Tum hout, 1987 (CCSL 159 C).
104. L’historique de l ’édition de ce formulaire est la suivante: (1) D . D e B ruy ne ,
«U ne M esse gallicane inédite pro defuncto», dans Revue Bénédictine 34 (1922),
p. 156-158 : édition princeps où subsistent quelques erreurs. Cet article est resté
inaperçu de Gastoué com m e de Beyssac. (2) A. G a sto u é , dans la Semaine religieuse
de Paris du 13 janvier 1934, p. 55-58 : transcription fautive. (3) G. Beyssac, dans la
Semaine religieuse de Paris du 17 février 1934, p. 240-243, corrige la transcription
d ’Am édée G astoué et donne un texte quasi-définitif. (4) F. C om ba lu zier , « Fragments
de M esse pro defuncto (VIIIe siècle) (Paris, Bibliothèque nationale, manuscrit latin
110
PHILIPPE BERNARD
sons (une collecte, une secrète et une préface), ce formulaire
eucharistique «pro defuncto» nous a été transmis par un seul
manuscrit, vraisemblablement copié dans le Nord de la Gaule, qui
appartenait à la bibliothèque de l’abbaye de Saint-Dénis dès le
XVe siècle105. Ce manuscrit contient le texte lacuneux des quatre
Évangiles, copiés en onciale du VIIe siècle ; dans les marges, une
trentaine d’annotations ont été ajoutées pour indiquer des péricopes
liturgiques, qui délimitent un Avent de six semaines, lequel devait
partir de la fête de Martin de Tours, le 11 novembre106. Le formu­
laire «pro defuncto» dont il est ici question a été ajouté au fol.
103v au début du VIIIe siècle (à ce qu’il semble), en minuscule
cursive. A titre d’illustration, la préface se présente ainsi107 :
« V (e re) D (ignum ) et iustum est, ecu m et salutare, dom ine, sente Pater,
om nipotens ettem e D eus. Sucipi, D om ine, anim a fam uli tui ////, et o m n ia eius
peccata dem itte, ut m ortis uin co lis absalute, tran situ m m eriatu r ad uitam .
A cipi, D om ine, anim am fam uli tui ////, adsistan t ci angeli tui septem : R afael,
estu ei sanitas ; R acuel, estu ci aiu tu r hab om nibus artefecis gabole, ne tim iat ;
M ihcail, estu ei clepius iu stic ia ; R um ici, estu ei a iu tu r; Saltyel, estu ei
p ro tec tu r; D anail, estu <e>i sanitas. L ibera, D om ine, an im a fam oli tui ////,
sicut liberasti H ysraillitas de m onte G elbuei, et Iu n am de ventri cetri, et D anail
256) », dans Ephemerides Liîurgicae 69 (1955), p. 31-35, réédite la transcription effec­
tuée par Gabriel Beyssac et l ’assortit de notes : c ’était donc l ’éd. de référence ju sq u ’en
1978. (5) L. C. M o h l be rg , «D as Fragm ent De B ru y n e », dans M issale Gallicanum
Vêtus, Rome, 1958, p. 96-97, réédite le texte de De Bruyne, m ais signale in extremis
(dans l ’addendum de la p. 167) l ’article de Com baluzier, q u ’il n ’a pu consulter. (6)
D. S ic a r d , La liturgie de la mort dans l ’É glise latine des origines à la réforme caro­
lingienne, Münster, 1978, p. 295-301 et 361-372 (LQF 63), donne une édition critique
et un commentaire approfondi. (7) E. M o e l l e r , Corpus praefationum , n° 1465, donne
une version « corrigée » (en latin académ ique) de l’éd. fautive de De Bruyne.
105. Sur le m anuscrit (Paris, BN lat. 256, fol. 103v), cf. P. S a l m o n , Le lectionnaire
de Luxeuil. Édition et étude com parative, Rom e, 1944, p. LX X X IV et XCIV-XCV ;
E. A. L owe , Codices Latini Antiquiores, t. 5, Oxford, 1950, n° 524 ; A. D o ld et
L. E ize n h ö fer , Das irische Palimpsestsakramentar im Clm 14429, p. X V III-X IX ;
Kl. G a m ber , Codices Liturgici Latini Antiquiores, t. I / 1, rééd. Fribourg, 1968,
n° 260c ; D . N ebbiai D alla G uar d a , La bibliothèque de VA bbaye de Saint-D enis en
France du IXe au XVIIIe siècle, Paris, 1985, n° 68, p. 203 ; A.-G. M a rtim o r t , Les
lectures liturgiques et leurs livres, Tum hout, 1992, p. 24 (TSMAO, 64).
106. La meilleure éd. de cette liste de péricopes se trouve, sous le sigle « P », dans
le tableau com paratif des systèmes gaulois de lectures que Pierre Salm on donne dans
Le lectionnaire de Luxeuil, aux pages CIV-CXXIII.
107. Je cite l’éd. Combaluzier, p. 32-33 ; je conserve évidem m ent les graphies du
manuscrit, qui font tout le prix de la latinité de ce texte ; je rétablis seulem ent les
majuscules et la ponctuation, et j ’indique entre parenthèses la form e académ ique des
mots les plus évolués.
LES LATINS DE LA LITURGIE
111
de laq u em leonum , sic libera, D om ine, hanim a fam oli tui Illi ex om nibus aguscies s u is ; ne m em ineris antequarum delecuerborum in iuuentute sua, sicut
aquila (Ps. 102, 5 ; Is. X L , 31). H accipi, D om ine, anim a serui tui ad terra
u erten tem : d a ei re frig e riu m ciuitatum tuam sancta G erusalem celestem chtoligam , et que sunt p u lcra et clara et preciossissem a ; in banc est lux indeficiens,
ubi angeli tui si< ne> in term issio n em orant ; rogam m us te, D om ine clim entissim e, p ie Pater, ut anm a bec ad terra vertens, sed cum angelis tuis in sino
H ab ram insinua, transferatur, et in m anus H ysac et G acop conlogare m eriatur,
et h a b ia d pa rte m in tu a p rim m a ressurreccionem (Apoc. X X , 4-6), et cum
u igynti senioribus sedentibus in celo, et cum quatuor anim alibus buna uoci
co ab d an cia et dicen dicen cian (= dicentes), concinam et d ica n t: Sentus (=
Sanctus) ».
Remarquable à plus d’un titre, ce document mérite bien sûr un
rapide commentaire linguistique. Si on laisse en effet de côté tout
ce qui touche aux paradigmes de sauvés (Jonas et la baleine, Daniel
et les lions 108), à la croyance d’apparence millénariste en une
« prima resurrectio » 109 et au culte d’anges apocryphes (et à sa
condamnation au synode romain d’octobre 745)no, qui ne rentrent
108. Cf. par ex. Y.-M. D uval , Le livre de Jonas dans la littérature chrétienne
grecque et latine. Sources et influence du Commentaire sur Jonas de saint Jérôm e, 2
vol., Paris, 1973 (Coll. des études aug., Antiquité, 53-54) ; E. D a ssm a n n , Sündenverge­
bung durch Taufe, Busse und M artyrerfürbitte in den Zeugnissen frühchristlicher
Frömm igkeit und Kunst, Münster, 1973.
109. Cf. J. N t e d ik a , U évocation de Vau-delà dans la prière p our les morts. Étude
de patristique et de liturgie latines (IVe-VIIIe s.), Louvain-Paris, 1971, p. 227-232
(Recherches africaines de théologie, 2). Sur les représentations eschatologiques de
l ’époque de notre oraison, on peut consulter les études réunies par W. Verbeke,
D. Verhelst et A. W elkenhuysen (éd.), The use and abuse o f eschatology in the Middle
A ges, Louvain, 1988; J. N. H ill g a r t h , « Eschatological and political concepts in the
seventh century », dans J. Fontaine et J. N. Hillgarth (éd.), Le septième siècle. Chan­
gem ents et continuités, Londres, 1992, p. 212-235 ; P. R. L. B row n , « Vers la naissance
du Purgatoire. A m nistie et pénitence dans le christianisme occidental de l’antiquité
tardive au haut M oyen A g e» , dans Annales. Histoire Sciences Sociales 52 (1997),
p. 1247-1261 ; R. G ry so n , « L es comm entaires patristiques latins de l’Apocalypse »,
dans Revue théologique de Louvain 28 (1997), p. 305-337 et 484-502 ; M. D u la ey , « A
quelle date A ugustin a-t-il pris ses distances vis-à-vis du millénarisme ? », dans Revue
des études augustiniennes 46 (2000), p. 31-60.
110. Cf. par ex. B. S c h n e l l , art. « H im m elsbrief », dans Die deutsche Literatur des
M ittelalters. Verfasserlexikon, éd. W. Stamm ler et K. Langosch, 2e éd., t. 4 (Berlin New York, 1982), col. 298-33 ; M. van E sbroeck , « L a lettre sur le dimanche,
descendue du c ie l» , dans A nalecta Bollandiana 107 (1989), p. 267-284 ; V. F l in t , The
rise o f m agic in early m edieval E urope, Princeton, 1991, p. 157-172 ; C. M ica e ll i,
« L’angelologia di Gregorio M agno tra Oriente e Occidente », dans Koinonia 16
(1992), p. 35-51 ; N. Z e d d ie s , « Bonifatius und zwei nützliche Rebellen : die Häretiker
A ldebert und Clem ens », dans M. Th. Fögen (éd.), Ordnung und A ufruhr im Mittelalter.
112
PHILIPPE BERNARD
pas dans l’épure de cette mise au point, on ne peut pas ne pas être
frappé tout d’abord par la latinité très vivante de cette belle oraison.
Il va de soi que le rapprochement avec la langue de Frédégaire, des
« Formules » de Marculf ou des diplômes royaux mérovingiens
(conservés dans l’original) s’impose m . Cette préface me semble
en effet confirmer à sa manière une observation, fort juste, que
j ’emprunte à Michel Banniard : la célèbre lettre 68 du « carteggio »
de Boniface, qui est un billet dans lequel le pape Zacharie explique
à son « missus » comment on doit procéder quand on a affaire à un
clerc semblable à ce prêtre bavarois qui baptisait « in nomine Patria
et Filia et Spiritus sancii », appelle certainement une relecture
critique. Il est en effet abusif d’affirmer que le latin légèrement
défectueux dont usait ce prêtre (qui a simplement confondu les
désinences du génitif latin avec celles de sa langue maternelle)
démontrerait que le clergé franc de cette époque était farouche et
inculte. Purement grammaticale, cette insignifiante confusion n’af­
fectait pas le sens : le prêtre qui prononçait «Filia» comprenait
évidemment «Sohn», c’est-à-dire «Fils», et non « fille » 112. La
Historische und juristische Studien zur R ebellion, Francfort, 1995, p. 217-263 ;
B. C asea u , « Crossing the im penetrable frontier betw een earth and heaven », dans
R. W. Mathisen et H. Sivan (éd.), Shifting Frontiers in Late A ntiquity, Variorum,
Londres, 1996, p. 333-343 ; R. F a e r b e r , « L a Lettre du C hrist tombée du ciel en anglais
ancien. Les sermons Napier 43-44», dans A pocrypha 12 (2001), p. 173-209;
M .-Y. P errin , « « Rendre un culte aux anges à la m anière des Juifs » : quelques obser­
vations nouvelles d ’ordre historiographique et historique », à paraître dans les actes de
la table ronde (Nanterre, déc. 2000, dir. H. Bresc et J.-P. Boudet), « L es anges et la
m agie au Moyen A ge», dans les M élanges de l ’É cole française de Rome. M oyen Age.
111. Aux travaux fondamentaux de M ax Bonnet, Jeanne Vieillard et A lf U ddholm ,
et aux travaux récents de M ichel B anniard et M arc van Uytfanghe, tous bien connus
des latinistes, on peut ajouter J. G rib o m o n t et J. M a l l e t , « Le latin biblique aux mains
des Barbares. Les manuscrits UEST des Prophètes », dans R om anobarbarica 4 (1979),
p. 31-105 ; Id., «L es orthographica de la Bible latine : éditions, m anuscrits, fragm ents,
instruments de travail », dans A. M aierù (éd.), Grafìa e interpunzione del latino nel
m edioevo, Rome, 1987, p. 1-13; G. O r l a n d i , « U n dilem m a editoriale : ortografia e
m orfologia nelle « H istoriae» di Gregorio di T ours», dans Filologia mediolatina 3
(1996), p. 35-71.
112. Zacharie, lettre 68 de la correspondance de B oniface (746 ?) : éd. E. Dümmler,
M GH, Epistolae, t. 3, Berlin, 1892 (rééd. 1994), p. 336-337. Je résum e les analyses
novatrices et éclairantes de M. B a n n i a r d , Viva voce. Comm unication écrite et com m u­
nication orale du IV e au IXe siècle en O ccident latin, Paris, 1992, p. 327 et 349-350 ;
Id., « Credo et langage : les m issions de saint B oniface », dans A. Dierkens et
J.-M. Sansterre (éd.), Voyages et voyageurs à B yzance et en O ccident du VIe au
X Ie siècle, Genève, 2000, p. 165-187 (Bibl. de la Fac. de Philosophie et Lettres de
l’Univ. de Liège, fase. 278), ici p. 171-173 et 178-179. Sur la m aîtrise du latin par les
LES LATINS DE LA LITURGIE
113
légère confusion montée en épingle par Boniface se retrouve par
exemple dans le «Missel de Bobbio », dans une oraison pour la
bénédiction de l’huile des infirmes, qui a été ajoutée au fol. 286 :
« [...] Aiuro te, criaturi oliae, i nomene iesus christi nacariae
(= nazarei) filiae dei vivi [...]»; elle n’a donc pas la signification
dramatique que lui attribue VAnglo-Saxon113. L’ambitieuse et
poétique préface de ce formulaire «pro defuncto» confirme du
reste qu’on ne doit pas juger ce latin dynamique à l’aune des
exigences des grammairiens tardo-antiques.
Dans la perspective qui est la mienne, l’énigmatique formule
« sicut liberasti Israelitas de monte Gelbuei » mérite elle aussi
d’être relevée. Il pourrait en effet s’agir d’une allusion à l’épisode
célèbre au cours duquel Josué obtint de Yahvé que le soleil
demeure immobile, pour qu’il ait le temps d’exterminer tous les
ennemis d’Israël (los. X, 1-27)114. Alors que les cinq rois
amorites assiégeaient la ville de Gabaôn, alliée d’Israël, les forces
commandées par Josué s’étalent en effet portées au secours des
assiégés, avaient débloqué Gabaôn et mis à mort les souverains.
Cette hypothèse oblige cependant à modifier le texte. Je me
demande par conséquent si l’auteur de cette préface n’aurait pas
confondu la victoire de Josué à Gabaôn avec un autre épisode
biblique fameux: l’expression « montes Gelboe » (2 Sam. I, 21) se
trouve en effet en toutes lettres dans le « planctus » dans lequel
David maudit le mont Gilboa (ou Gelboé), théâtre de la bataille
désastreuse au cours de laquelle le roi Saül et ses trois fils, Jona­
than, Abinadab et Malki-Shua, ont été défaits et tués par les
Philistins. Le récit de la bataille se trouve en 1 Sam. XXXI, et le
« planctus » de David sur Saül et Jonathan en 2 Sam. I, 19-27,
avec pour refrain : « Quomodo ceciderunt fortes in proelio?»115.
prêtres de la Bavière et la prestation en langue vulgaire du serm ent à Vévêque,
cf. S. E sders et H. J. M ier a u , D er althochdeutsche Klerikereid. Bischöfliche Diözesangewalt, kirchliches Benefizialwesen und volkssprachliche Rechtspraxis im frühm ittelal­
terlichen B aiem , Hanovre, 2000, p. 191 (MGH, Studien und Texte, 28).
113. E. A. Lowe (éd.), The B obbio M issal, n° 576.
114. Cette hypothèse a les préférences de J. N t ed ik a , L ’évocation de l ’au-delà
dans la prière p o u r les m orts, p. 79.
115. Sur cet épisode biblique, cf. Fr. L a n g la m et , « « David - Jonathan - Saül» ou
le « livre de Jonathan » : 1 Sam. 16, 1 4 - 2 Sam. 1, 27* », dans Revue Biblique 101
(1994), p. 326-354; J.-C. H a e l e w y c k , « L a mort d ’A bner: 2 Sam. 3, 1-39», dans
Revue Biblique 102 (1995), p. 161-192.
114
PHILIPPE BERNARD
Or, le texte de ce « planctus » a justement servi de base à la
magnifique antienne « Montes Gelboe » qui équipe, dans le rit
romano-carolingien, les premières vêpres du Ve dimanche après la
Pentecôte et qui, étant composée en mode de RÉ, a toutes les
chances d’être d’origine gauloise et d’être antérieure au
VIIIe siècle, tout comme notre oraison116.
En revanche, du strict point de vue de la latinité liturgique, la
nouvelle édition du « liber ordinum » de Silos, due aux soins de
Jose lanini117, ne remplace pas la grande édition publiée au début
du XXe siècle par Marius Férotin, dont les deux volumes viennent
d’ailleurs d’être récemment réédités118 : elle est en effet
dépourvue des précieux « indices » détaillés mis au point par le
savant solesmien (f 1914), qui permettent quantité d’investiga­
tions lexicographiques dans les matériaux euchologiques de la
péninsule ibérique.
Si les oraisons représentent bien sûr un enjeu essentiel pour la
connaissance des latins de la liturgie, on ne doit pas pour autant
négliger le latin des rubriques qui, même s’il a traditionnellement
mauvaise presse chez les liturgistes, n’en joue pas moins un rôle
important, et dont les « ordines » sont les témoins privilégiés. En
éditant les « ordines » pour le couronnement des rois carolingiens
puis capétiens119, Richard A. Jackson n’a en effet pas seulement
mis à notre disposition des matériaux précieux pour la connais­
sance des rituels politiques et l’étude des différentes formes de
116. Cf. J. D u b o is , « Com ment les m oines du M oyen Age chantaient et goûtaient
les Saintes Écritures », dans P. Riché et G. L obrichon (éd.), Le M oyen A ge et la B ible,
Paris, 1984, p. 261-298, ici p. 280-281 (Bible de tous les tem ps, 4), qui traduit et
comm ente le texte de l’antienne. Sa m élodie se lit dans l ’antiphonaire m onastique des
M oines de Solesmes : Antiphonale m onasticum pro d iu m is horis, Paris, 1934, p. 576577.
117. J. lanini (éd.), Liber Ordinum Sacerdotal. Edición crítica del M anuscrito 3
del Archivio de Silos (ss. X-XI), Silos, 1981 (Studia Silensia, 7 ); Liber Ordinum
Episcopal (Cod. Silos, Arch. M onástico, 4), Silos, 1991 (Studia Silensia, XV).
118. M. Férotin (éd.), Le Liber Ordinum en usage dans l'E glise wisigothique et
mozarabe d'Espagne du cinquième au onzième siècle, Paris, 1904 (M onum enta Ecclesiae liturgica, 5) : rééd. par A. Ward et C. Johnson, Rom e, 1996 (Instrum enta liturgica
Quarreriensia, 6) ; Le Liber M ozarabicus sacram entorum et les m anuscrits m ozarabes,
Paris, 1912 (M onumenta Ecclesiae liturgica, 6) : rééd. par A. W ard et C. Johnson,
Rome, 1995 (Instrumenta liturgica Q uarreriensia, 4).
119. R. A. Jackson (éd.), Ordines coronationis Franciae. Texts and ordines f o r the
coronation o f frankish and french kings and queens in the M iddle A ges, 2 vol., Phila­
delphie, 1995 et 2000.
LES LATINS DE LA LITURGIE
115
sacralisation du pouvoir au Moyen A ge120 ; il a par surcroît réhabi­
lité les rubriques, en montrant comment, au sein d’«ordines» dont
les matériaux euchologiques ont fini par se figer, les rubriques
demeurent souvent le seul élément vivant, et même parfois l’unique
moyen de continuer à faire évoluer les rituels en les adaptant aux
goûts et aux besoins de la sensibilité et de la spiritualité de leurs
utilisateurs121. Cette appréciation positive est bien sûr à mettre en
perspective avec les conclusions, nettement moins favorables aux
rubriques, du grand livre que Michel Andrieu a consacré en 1924 à
la croyance en une possibilité de consécration eucharistique par
contact ; l’éditeur des « ordines romani » y insistait sur le fixisme
aveugle des rubriques et montrait comment elles véhiculaient
parfois encore, en plein XIIIe siècle, et en dépit des travaux des
théologiens et de l’essor des universités, une conception carolin­
gienne (et plus précisément amalarienne) attardée de la consécra­
tion eucharistique122. C’est aussi dans cette perspective qu’on peut
lire les « ordines de celebrando concilio » qu’a récemment édités
Herbert Schneider123, mais aussi les « ordines baptismi » carolin­
giens auxquels Susan A. Keefe a consacré d’importantes mises au
point124.
Aux confins de la prière liturgique proprement-dite et de la
prière personnelle, les apologies et les prières dévotionnelles vien­
nent de faire l’objet d’importantes mises au point, qui me semblent
120. Aux critiques parfois justifiées que Philippe Bue dirige contre ces deux
notions (The dangers o f ritual : between social scientific models and early medieval
docum ents, Princeton, 2001), j ’ajouterai la remarque suivante: réduire les rituels litur­
giques, dans une perspective sociologique ou anthropologique un peu étroite, à un code
ou à une étiquette, revient à oblitérer leur signification religieuse et, sans y prendre
garde, à m ettre ses pieds dans les souliers de l’abbé Louis Branchereau (1819-1913),
supérieur au grand sém inaire d ’O rléans sous l’épiscopat de M gr Dupanloup, qui se
figurait naïvem ent que la liturgie était « un code parfait de politesse » (envers Dieu) :
L. B r a n c h er ea u , Politesse et convenances ecclésiastiques, Paris, 1872, p. 20.
121. Cf. R. A. J a c k so n , Ordines coronationis Franciae, t. 1, p. 35-37.
122. M. A n d r ie u , Im m ixtio et consecrado. La consécration p a r contact dans les
docum ents liturgiques du M oyen A g e , Paris, 1924.
123. H. Schneider (éd.), D ie Konzilsordines des Früh- und Hochmittelalters,
Hanovre, 1996 (M GH) ; cf. le CR de M. K lö c k e n er , « Ordines de celebrando concilio.
Zur Edition der früh- und hochm ittelalterlichen Konzilsordines von Herbert
Schneider », dans Archiv f ü r Liturgiewissenschaft 41 (1999), p. 323-335.
124. S. A. K e e f e , « C arolingian baptism al expositions: a handlist of tracts and
m anuscripts », dans U.-R. B lum enthal (éd.), Carolingian essays, W ashington, 1983,
p. 169-237. On consultera m aintenant sa thèse : Water and the Word. Baptism and the
education o f the clergy in the Carolingian Empire, Notre Dame (Ind.), 2002.
116
PHILIPPE BERNARD
ouvrir (ou réouvrir) des pistes nouvelles. Les apologies sont des
prières que prononce le célébrant, à part lui, et à ses intentions
propres, dans les moments de la célébration eucharistique où il n’a
que des actions matérielles à accomplir ; leur fonction est de favo­
riser le recueillement du célébrant en occupant son esprit, le
mettant ainsi à l’abri des occasions de distraction. Longtemps lais­
sées de côté par les liturgistes, qui semblent avoir été déconcertés
par l’expression de ce type de spiritualité sacerdotale et, plus
encore sans doute, par une conception de la célébration qui s’écarte
de normes jugées idéales, les apologies viennent d’être réhabilitées
par les travaux de Joanne Pierce, qui ont mis en relief l’intérêt
rhétorique et spirituel que présentent ces compositions125. Il est
souvent difficile de les dater, tant les compositeurs ecclésiastiques
maîtrisent l’art du pastiche126. Je songe par exemple à 1’« In spirita
humilitatis », apologie destinée à être dite avant le « Pax Domini »
de la Fraction; attribuée à Fulbert de Chartres (1006-1028), son
style ne la distingue pourtant guère de ses homologues carolin­
giennes, par exemple des oraisons des messes votives « pro tributa­
tone » 127. Anonymes, ces prières ont par surcroît souvent reçu
125. J.M . P ier c e , «N ew research directions in m edieval liturgy : the liturgical
books o f Sigebert of Minden », dans G. Austin (éd.), Fountain o f life. In m em ory o f
Niels K. Rasmussen, O. P., W ashington, 1991, p. 51-67 ; B a d ., « Early m edieval prayers
addressed to the Trinity in the Ordo m issae o f Sigebert o f M inden », dans Traditio 51
(1996), p. 179-200 ; B a d ., « Early m edieval vesting prayers in the « ordo m issae » o f
Sigebert of M inden (1022-1036)», dans N. M itchell et J. F. Baldovin (éd.), R ule o f
prayer, rule o f faith. Essays in honor o f A idan Kavanagh, Collegeville, 1996, p. 80105; B a d ., «T he evolution of the ordo missae in the early m iddle ages », dans
L. Larson-M iller (éd.), M edieval liturgy: a book o f essays, New York - Londres, 1997,
p. 3-24. Cf. aussi J. O . B ra g a n ça , « As m issas m edievais de santo A gostinho » , dans
Didaskalia 19 (1989), p. 115-125, A. O d e n th a l , « Zwei Form ulare des Apologientyps
der Messe vor dem Jahre 1000. Zu Codex 88 und 137 der Kölner D om bibliothek »,
dans Archiv fü r Liturgiewissenchaft 37 (1995), p. 25-44, et F. D e ll ’O ro , « U n ordo
missae medievale proveniente dalla ecclesia S. A ntoni extra muros in C om o», dans
A. M ontan et M. Sodi (éd.), A ctuosa participado. Studi in onore del Prof. Dom enico
Sartore, Rome, 2002, p. 205-220 (M onum enta studia instrum enta liturgica, 18).
126. Sur l’art carolingien du pastiche, cf. par ex. C. R a tk o w itsch , « Eine Nachlese
zum Thema Dichterrem iniszenzen im A achener (Paderborner) K arlsepos», dans
M ittellateinisches Jahrbuch 35 (2000), p. 11-19, qui m ontre com m ent l ’auteur du
poèm e épique connu sous le titre de « K arolus M agnus et Leo papa », qui a vraisem ­
blablement été écrit à Aix, après le couronnem ent im périal de la Noël 800, a su im iter
Virgile, Fortunat et même Corippe.
127. «In spiritu humilitatis » : éd. L. K. L it t l e , Benedictine maledictions. Litur­
gical cursing in romanesque France, Ithaca - Londres, 1993, p. 261-262 ; comm. p. 2527, 76 et 268-270.
LES LATINS DE LA LITURGIE
117
toutes sortes d’attributions dans les manuscrits: des rubriques les
présentent en effet comme l’œuvre de Pères tels qu’Éphrem,
Augustin, Grégoire, Coloraban ou Isidore. Or, ces attributions, si
elles sont généralement fantaisistes — je songe par exemple à la
prière « Summe sacerdos et vere pontifex », que les manuscrits
attribuent couramment à Ambroise, et qui est en réalité vraisem­
blablement l’œuvre de l’Italien Jean de Fécamp (t 1078) —, ne
sont cependant peut-être pas toutes à rejeter, comme le suggèrent
les récents travaux de Patrick Sims-Williams et de Michael
Lapidge128. A titre d’exemple, le « Missel Stowe », qui semble
avoir été copié à Tallaght, en Irlande, à la fin du VIIIe siècle,
possède, en tête de sa première messe, une oraison en prose rimée
qui pourrait très bien être une formule pour la vêture du prêtre :
« Rogo te, Deus zabaoth, altisime pater sánete, uti me tonica castitatis digneris accingere, et meos lumbos baltheo tui timoris ambire,
ac renes cordis mei tuae caritatis igne urire, ut pro peccatis meis
possim intercedere, et adstantes populi peccatorum veniam promiriri, ac pacificas singulorum hostias immolare ; me quoque tibi
audaciter accidentera non sinas < ñeque permitas > perire, sed
dignare lavare, ornare, et leniter suscipere : < presta >, per
dominum nostrum » 129. Il est donc aisé de voir que cette prière
personnelle (en contexte liturgique) ne se distingue en rien, sur le
plan de la latinité, des oraisons « stricto sensu » que le célébrant
adresse à Dieu au nom de l’assemblée tout entière ; les apologies
128. Cf. A. WiLMART, « L ’« oratio sancti A m brosi!» du missel rom ain», dans
A uteurs spirituels et textes dévots du M oyen Age latin. Études d'histoire littéraire,
Paris, 1932 (rééd. 1971, Col. des études aug., Sér. MA, 3), p. 101-125 ; Id., «L e
m anuel de prières de saint Jean G ualbert », dans Revue bénédictine 48 (1936), p. 2592 99; Id., Precum libelli quattuor aevi karolini, Rome, 1940; H. B a r r é , Prières
anciennes de l'O ccident à la M ère du Sauveur. Des origines à saint Anselm e, Paris,
1963 ; P. S im s -W illia m s , « Thoughts on Ephrem the Syrian in A nglo-Saxon England » ;
Id., « Oratio sancti Isidori pro om nibus christianis », dans D. Conso, N. Fick et
B. Poulie (éd.) M élanges François Kerlouégan, Paris, 1994, p. 579-601 (ALUB 515) ;
M. L a pid g e , « T h e Oratio sancti Colum bani», dans M. Lapidge (éd.), Columbanus.
Studies on the latin w ritings, W oodbridge, 1997, p. 271-273.
129. « M issel Stowe », éd. G. F. W a r n er , The Stowe missal, t. 2, Londres, 1915,
p. 3-4 (HBS 32). Cf. M. S c h n e id e r s , « The origins o f the early Irish liturgy », dans P. Ni
Chatham et M. Richter (éd.), Irland und Europa im früheren Mittelalter. Bildung und
Literatur, Stuttgart, 1996, p. 76-98, ici p. 91 ; M. J. H atchett , «T he eucharistie rite of
the Stowe m issal », dans J. N eil Alexander (éd.), Time and community. In honor o f
Thomas Julian Talley, W ashington, 1990, p. 153-170, ici p. 155; J. M. P ier c e , « Early
m edieval vesting prayers in the ordo m issae of Sigebert of Minden », p. 102-103.
118
PHILIPPE BERNARD
doivent donc nécessairement figurer dans tout bilan des latins de la
liturgie.
Proche des apologies, le genre assez ambigu des prières person­
nelles a été pratiqué tout au long de l’époque carolingienne et du
Moyen Age. Destinées à des clercs, et plus particulièrement à des
moines, comme l’indique leur tonalité souvent ascétique, ces
prières latines ont pour objet de nourrir et de guider la prière
personnelle des religieux dans les instants de répit que leur laissent
la prière conventuelle et les besognes matérielles dont leurs supé­
rieurs les chargent130. Les « Orationes sive meditationes » écrites
par Anselme de Cantorbéry (t 1109), qui sont souvent mélangées,
dans les manuscrits, à des apologies carolingiennes ou post-caro­
lingiennes (comme par exemple la prière « Summe sacerdos et vere
pontifex »), en sont une bonne illustration. Elles viennent justement
de faire l’objet d’un travail approfondi, qui va contribuer à renou­
veler notre approche de cet intéressant type de latin, qui procède
directement du latin de la prière liturgique, à laquelle il doit son
style et son vocabulaire131.
Si nous nous tournons enfin du côté de la poésie liturgique caro­
lingienne (et post-carolingienne), autrement-dit en direction des
tropaires et des séquentiaires, la publication des volumes du
« Corpus troporum », entamée en 1975 sous l’égide de latinistes de
l’Université de Stockholm, maintenant dirigés par Ritva Jacobsson,
s’est poursuivie, pour l’Ordinaire de la messe, par l’édition des
tropes de 1’« Agnus Dei » et du « Sanctus » 132 et, pour le Propre de
130. Sur le rapport d es la ïc s au la tin , au M o y e n A g e , e t le statut d e s trad u ction s
d ’o u v ra g es latins en vern acu laire, c f. — outre b ie n sûr le s art. d e H . G ru n d m an n ,
« L itteratus - illitteratus », dans A rchiv fü r Kulturgeschichte 40 (1958), p. 1-65, e t d e
Y. C o n g a r , « C lercs e t la ïc s au p o in t d e v u e d e la cu ltu re au M o y e n A g e : laicus = sans
lettres » , dans Studia medievalia et mariologica P. Carolo Balie O F M ... dicata , R o m e ,
1971, p. 309-332, repris dans Études d ’ecclésiologie m édiévale , L o n d res, 1983
(C o lle c te d stu d ies series, 168) — , G . L . B e c c a r ia , Sicuterat. Il latino di chi non lo sa :
Bibbia e liturgia nell'italiano e nei dialetti , M ila n , 1999 ; Y. C a z a l, Les voix du peuple
- verbum D ei: le bilinguisme latin-langue vulgaire au M oyen A g e , G e n è v e , 1998
(P u b lica tio n s rom anes et fra n ça ises, 223) ; G . G u y , Gerson bilingue. Les deux rédac­
tions latine et française de quelques œuvres du chancelier parisien , Paris, 1998 (É tu d es
ch ristin ien n es, 2).
131. J.-F. C ottier , Anim a mea. Prières privées et textes de dévotion du M oyen Age
latin. Autour des prières ou méditations attribuées à saint A nselm e de Cantorbéry (XIeXIIe siècle), Tumhout, 2002 (Recherches sur les rhétoriques religieuses, 3).
132. G. I v e r s e n , Tropes de VA gnus D ei, Stockholm , 1980 (Corpus Troporum, IV) ;
B a d ., Tropes du Sanctus, Stockholm, 1990 (Corpus Troporum, VII).
LES LATINS DE LA LITURGIE
119
la messe, par l’édition des tropes du cycle de Pâques et des fêtes de
la Vierge Marie133, à quoi il faut ajouter l’édition des deux
tropaires d’Apt et des prosuies limousines du manuscrit de
Wolfenbüttel134. Ces importants volumes mettent à la disposition
des latinistes (et des historiens) plusieurs centaines de textes litur­
giques (avec un bref commentaire) indispensables pour la compré­
hension de la poésie liturgique carolingienne et post-carolin­
gienne 135. Cela dit, pour que cette documentation devienne
véritablement accessible et exploitable, il faudra prévoir un jour
une concordance des expressions latines (« Ausdrucksformen ») ;
pour le moment, ce vaste massif documentaire demeure en effet
assez touffu.
Même s’il existe bien sûr des tropes en prose d’art et en vers
rythmiques, notamment dans les régions du Sud-Ouest de l’Europe,
la plupart de ces tropes sont néanmoins généralement composés en
hexamètres dactyliques. Le retour des compositeurs carolingiens,
puis médiévaux, à la poésie liturgique métrique, au détriment de la
poésie rythmique qui s’était progressivement imposée en Occident
sous l’influence (notamment) des hymnes ambrosiennes, est bien
sûr un phénomène qui ne peut laisser indifférent. Grégoire de Tours
a en effet beau ironiser sur les vers boiteux qu’aurait composés
l’infortuné roi Chilpéric, vers qui étaient (à en croire l’évêquehistorien) maladroitement imités de ceux de Sedulius136, c’est là un
133. G. B jö rk v a l l , G. I v e r sen et R. J on sso n , Tropes du Propre de la messe, 2.
Cycle de P âques, Stockholm , 1982 (Corpus Troporum, III) ; A.-K. A ndrew s
J o h a n sso n , Tropes f o r the P roper o f the Mass, 4. The feasts o f the Blessed Virgin M ary,
Stockholm , 1998 (Corpus Troporum, IX).
134. G. B jö rk v a ll , Les deux tropaires d ’Apt, mss. 17 et 18. Inventaire analytique
des mss. et édition des textes uniques, Stockholm, 1986 (Corpus Troporum, V) ;
E. O d e lm a n , Prosuies de la messe, 2. Les prosuies limousines de Wolfenbüttel. Édition
critique des prosuies de Talleluia du m s Wolfenbüttel, Herzog A ugust Bibliothek, Cod.
G u elf 79, Stockholm , 1986 (Corpus Troporum, VI).
135. En dépit des surprenantes lacunes qui apparaissent dans sa bibliographie, on
dispose, avec l ’ouvrage de G. I v e r se n , Chanter avec les anges. Poésie dans la messe
médiévale. Interprétations et com m entaires, Paris, 2001 (Patrimoines), d ’un avant-goût
de la synthèse que perm ettra un jo u r cette abondante documentation.
136. G régoire de Tours, « H istoriarum libri decern » VI, 46. Sur l’hymne en l’hon­
neur de M édard de N oyon attribuée au roi Chilpéric (« Deus mirande, virtus alma in
sanctis proceribus » ; C P Ü 1520), cf. D. S c ha ller et E. Könsgen, Initia carminum lati­
norum saeculo undécim o antiquiorum , Göttingen, 1977, n° 3554. Pour une compa­
raison avec un autre roi-poète de la m êm e époque, cf. W. S tach , « Bemerkungen zu den
Gedichten des W estgotenkönigs Sisebut Anth. Lat. Nr. 483 », dans E. E. Stengel (éd.),
120
PHILIPPE BERNARD
jugement de puriste tout autant qu’un combat d’arrière-garde, dans
la mesure où les licences poétiques, même fréquentes, résultent
essentiellement à cette époque du passage graduel d’une poésie
jusque-là fondée sur la quantité des syllabes, donc sur le mètre, à
une poésie qui repose désormais de plus en plus sur l’accent
tonique, donc sur le rythme137. Aussi les licences métriques sontelles monnaie courante dans les œuvres des versificateurs des VIe et
VIIe siècles, tant grecs que latins, ce qui est en outre le signe de ce
qu’elles bénéficient d’une assez large tolérance, en dépit des
sarcasmes de Grégoire : elles sont par exemple nombreuses dans
les poésies officielles composées (en grec), dans l’Egypte de
l’époque de Justinien, puis de Justin II, par le notaire (et poète à ses
heures) Dioscore d’Aphrodité138. Le retour à l’hexamètre qu’on
observe avec les tropes liturgiques constitue par conséquent une
mutation qui mérite certainement de retenir l’attention du latiniste.
Les éditions de commentaires liturgiques médiévaux
Les textes littéraires et les manuscrits liturgiques n’épuisent
cependant pas à eux seuls toute la diversité des latins qui nous inté­
Corona quemea. Festgabe Karl Strecker zum 80. Geburtstage dargebracht, Leipzig,
1941, p. 74-96 (Schriften der MGH, 6). Les jugem ents de D. N o r b er g , La poésie latine
rythmique du haut M oyen A ge, Stockholm , 1954, p. 31-40, font donc sans doute la part
trop belle aux peu impartiales déclarations de G régoire : cf. J. F o n ta in e , « Quelques
vicissitudes des Carmina triumphalia dans la littérature latine du haut M oyen Age »,
dans H. Atsma (éd.), La Neustrie. Les pays au N ord de la Loire de 650 à 850, t. 2,
Sigmaringen, 1989, p. 349-363, ici p. 354 (Beihefte der Francia, 16/2). Julien de
Tolède, autour de 680 / 690, était tout aussi sévère — et tout aussi anachronique —
vis-à-vis de la poésie rythmique que Grégoire de Tours l ’avait été un siècle auparavant :
J. F ontaine , « Les trois voies des form es poétiques au V IIe siècle », dans J. Fontaine et
J.N . Hillgarth (éd.), Le septième siècle: changements et continuités, Londres, 1992,
p. 1-18, ici p. 8-9.
137. Sur ce phénomène, cf. J. F o n t a in e , A m broise de M ilan, H ym nes, p. 82-92.
Pour ses conséquences musicales, cf. J. C l a ir e , « L es plus anciennes m élodies des
hymnes liturgiques », dans P. Guillot et L. Jam bon (éd.), Histoire, humanism e et
hymnologie. Hommage à Édith Weber, Paris, 1997, p. 355-367, qui m ontre que l ’adop­
tion, par l’hymnodie liturgique, de vers form és d ’octosyllabes purem ent rythm iques a
permis le développement précoce et rapide de m élodies toutes faites et aisém ent adap­
tables à n ’importe quel texte composé à l’aide de sem blables octosyllabes rythm iques,
que les grégorianistes nom ment des « tim bres ».
138. Cf. A. S aija , « L a metrica di Dioscoro di A froditopoli», dans E. Livrea et
G. Aurelio Privitera (éd.), Studi in onore di A nthos A rdizzoni, t. 2, Rom e - M essine,
1978, p. 825-849; J.-L. F o u r n et , H ellénism e dans VÉgypte du VIe siècle: la biblio­
thèque et Vœuvre de Dioscore d ’A phrodité, Le Caire, 1999, t. 1, p. 366-367.
LES LATINS DE LA LITURGIE
121
ressent ici : on doit en effet aussi tenir compte de la latinité des
auteurs de traités liturgiques médiévaux, dans la mesure où elle se
confond souvent avec celle des rubriques qui accompagnent les
manuscrits liturgiques. Il suffit par exemple de songer à la « missa
omnímoda » du «liber ordinum » de Silos, qui a été copié en 1052,
et dont les diverses parties de la prière eucharistique sont précédées
d’explications extraites du « De ecclesiasticis officiis » d’Isidore139.
A l’autre extrémité du Moyen Age, l’exemple de Guillaume
Durand, bien étudié par le P. Gy, confirme cette nécessité : il
montre en effet que l’évêque de Mende, à la fois canoniste et liturgiste, et à ce titre auteur à la fois d’un pontifical (le livre liturgique
de l’évêque) et d’un grand commentaire de la liturgie — le « Ratio­
nale divinorum officiorum » — , plaçait ses deux ouvrages sur le
même plan140.
Rédigé autour de 840 / 842, le grand traité d’étiologie liturgique
de Walafrid Strabon a fait l’objet d’une réédition commode,
assortie d’une utile traduction141. Il est dommage qu’on n’ait pas
cherché à améliorer l’édition critique de Krause (1897), par
exemple en cherchant à identifier les sources de l’adage que Wala­
frid attribue (sans preuve, semble-t-il) à Boniface ( t 754) :
«Quondam sacerdotes aurei liguéis calicibus utebantur, nunc e
contra lignei sacerdotes aureis utuntur calicibus » 142. Cette maxime
(«Jadis, les évêques étaient d’or et usaient de calices de bois;
aujourd’hui en revanche, les évêques sont de bois et usent de
calices d’or») relève évidemment davantage de la « laudatio
temporis acti » et de la rhétorique moralisatrice que de l’histoire
proprement dite. On la retrouve, quelques décennies plus tard, citée
139. «M issa om ním oda » : éd. lanini, Liber Ordinum Episcopal, Silos, 1991,
n° 487-524.
140. P.-M. Gy, La liturgie dans l ’histoire, p. 143.
141. A .L . H a r t in g - C o r r e a , Walahfrid Strabo’s « Libellus de exordiis et increm entis quarundam in observationibus ecclesiasticis rerum. A translation and liturgical
com m entary, Ley de-New York-Cologne, 1996 (Mittellateinische Studien und Texte,
19).
142. W alafrid Strabón, « Libellus de exordiis et increm ents ... », cap. 25 : éd.
A. H arting-Correa, p. 150 (= éd. V. Krause, MGH, Capitularía regum Francorum, t. 2,
Hanovre, 1897, p. 503-504). Sur ces calices de bois, cf. G. F ou r n ier , « Usages et tech­
niques de la vie quotidienne : vaisselle de bois, silos », dans M élanges d ’archéologie et
d ’histoire m édiévales en l ’honneur du Doyen M ichel de Boüard, Genève - Paris, 1982,
p. 155-169, ici p. 157.
122
PHILIPPE BERNARD
par le canon 18 du concile réuni le 5 mai 895, au palais de Tribur
(aujourd’hui Trebur, en Hesse, non loin de Mayence), en présence
du roi Amulf143. Cet adage est encore mentionné au XIIe siècle par
Jean Beleih144. L’ostentatoire dépouillement dont Walafrid crédite
Boniface n’est pas sans évoquer les déclarations d’Ardo, qui fut le
disciple puis le biographe de Benoît d’Aniane (t 821), et qui
affirme que le grand abbé, qui refusait d’user de vaisselle liturgique
en argent, se contenta d’abord de vaisselle en bois, puis en verre, et
enfin en étain145. Et en fin de compte, l’édifiant « exemplum »
rapporté par Walafrid pourrait trouver sa source dans des récits tels
que, par exemple, ce passage des « Factorum et dictorum memorabilium libri IX » dans lequel Valére Maxime (Ier s. p. C.) fait l’éloge
de la frugalité et de la simplicité de M’. Curius Dentatus, vainqueur
de Pyrrhus en 275 a. C., et qui cependant dînait de légumes dans
une simple écuelle de bois (« ligneo calillo » ) 146.
Toujours au IXe siècle, plusieurs intéressantes « expositiones
missae » carolingiennes anonymes (dont une en provenance de
Milan) ont fait l’objet d’éditions critiques nouvelles147. Sur le plan
143. Tribut 895, can. 18 : éd. M G H, Capitularía regum Francorum , t. 2, Hanovre,
1897, n° 252, p. 223. Sur ce concile, cf. W. H a r t m a n n , Die Synoden der Karolinger­
zeit im Frankenreich und in Italien, Paderborn, 1989, p. 367-371 ; Chr. C a r r o l l , «T he
last great carolingian Church council : the Tribut synod o f 895 », dans Annuarium
historiae conciliorum 22 (2001), p. 9-25. Sur T im portant palais de Tribut,
cf. M. G ockel , « Die Bedeutung Treburs als Pfalzort », dans D eutsche Königspfalzen.
Beiträge zu ihrer historischen und archäologischen Erforschung, G öttingen, 1979,
p. 86-110, qui note (p. 92) que ce concile de 895 fut l’une des réunions les plus
brillantes du règne d ’Amulf. Les 5 fase, parus de C. Ehlers, L. Fenske et T. Zotz (éd.),
Die Deutschen Königspfalzen. Repertorium der Pfalzen, Königshöfe und übrigen
Aufenthaltsorte der Könige im deutschen R eich des M ittelalters, t. 1, H essen,
Göttingen, 1983-2001, en sont à la lettre G (Gelnhausen).
144. Jean Beleth, « Summa de ecclesiasticis officiis », § 42 : éd. H. Douteil, Tumhout, 1976, p. 76-77 (CCCM, t. 41 A).
145. Ardo, « Vita Benedicti Anianensis », éd. E. Cassan et E. M eynial, Cartulaires
d A n ia n e et de Gellone publiés d'après les m anuscrits originaux, 1er fase., M ontpellier,
1900, p. 8-9 : « Vasa autem ad Christi conficiendum corpus nolebat sibi esse argentea :
siquidem primum ei fuerunt lignea, deinceps vitrea ; sic tarnen concendit ad stagnea
( . .. ) » .
146. Valére Maxime, « Factotum et dictorum m em orabilium libri IX » IV, iii, § 5 :
éd. R. Combés, Valère Maxime, Faits et dits m ém orables, t. 2, Paris, 1997, p. 23 (CUF).
147. «Expositio missae » du m s Troyes, BM 804 (inc. : « C elebrado m issae in
comm emoratione Passionis Christi p e rag itu r» ): éd. J.-P. B o u h o t , « L es sources de
Y Expositio missae de Remi d ’A uxerre», dans Revue des études augustiniennes 26
(1980), p. 118-169, ici p. 140-151 ; « expositio m issae » «M issa, ut beatus Isidorus
dicit » : éd. J.-P. B ouh o t , «L es sources de Y Expositio missae de Rem i d ’Auxerre »,
p. 158-166; F. B rovelli (éd.), « L a Expositio M issae canonicae. E dizione critica e
LES LATINS DE LA LITURGIE
123
de la latinité, qui seul nous intéresse ici, ces « adespota » présentent
certaines caractéristiques qui méritent d’être signalées. Je pense par
exemple à l’«expositus (sic) missae » «Missa, ut beatus Isidoras
dicit », que son éditeur date des environs de 850 : non content de
commenter un «ordo» globalement romain, certes, mais qui
comporte encore certaines particularités liturgiques typiques de la
Gaule tardo-antique, son auteur use en effet d’une langue très libre
et, me semble-t-il, encore peu touchée par les idéaux carolingiens
de « correctio » grammaticale. Pour prendre un exemple, son
dernier paragraphe se présente ainsi : « Quod vero fertur ante
diaconus causa omatus fit, non habet mysterium, sed ñeque in
vestibus. Nam dalmatica inventa est propter ciolobum album quo
utebatur beatus Iacob (Gen. 21, 15-16 ?)148. Quod genus vestimenti
scapulare est non habe manicas » : «Ce qui est porté devant le
diacre [les cierges, au moment de la procession de l’Évangile] l’est
pour des raisons de « décorum » et n’a pas de sens symbolique, et
pas davantage les vêtements. Car la dalmatique a été instituée à
cause du colobe que portait le bienheureux Jacob. Ce type de vête­
ment couvre (seulement) les épaules (et) n’a pas de manches ».
Assez elliptique, ce type de latin n’est pas sans évoquer celui de
l’auteur des deux brefs traités liturgiques mérovingiens que
l’unique manuscrit conservé attribue à Germain, l’évêque de Paris
(t 576). Je pense notamment au passage du second traité où le
pallium épiscopal est évoqué en ces termes : « Palleum vero, quod
circa collum usque ad pectus venit, rationale vocabatur in Vetere
< Testamento >, scilicet signum sanctitatis super memoriam
pectoris, dicente propheta ex persona Domini : Spiritus Domini
super me, et post pauca : Ut ponerem gloriam lugentibus Sion, et
darem eis coronam pro ciñere, oleum gaudii pro luctu, palleum
laudis pro spiritu meroris. Quod autem collo cingit, antiquae
studio liturgico-teologico », dans Ricerche storiche sulla Chiesa ambrosiana 8 (19781979), p. 5-151 (Archivio A m brosiano 35) ; « expositio missae » « Prim um in ordine » :
éd. D. M a z z u c o n i , « L a diffusione dell’Expositio missae Primum in ordine e VExpo­
sitio orationis dom inicae cosidetta milanese », dans Ricerche storiche sulla Chiesa
ambrosiana 11 (1982), p. 208-266, éd. p. 225-248 (Archivio ambrosiano, 45).
148.
Sur le « colobion », qui fait partie du costume des m oines d ’Egypte, cf.
K. C. I n n e m é e , « Coptic m onastic vestments and their relationship with liturgical vest­
m ents », dans les A ctes du IV e congrès copte, t. 2, Louvain, 1992, p. 446-449 (PIOL,
4 1 ); M. M o ssa k o w sk a , «M A O O P IO N dans l’habit monastique en Egypte », dans
A spects de Vartisanat du textile dans le monde méditerranéen (Égypte, Grèce, monde
romain), Paris, 1996, p. 27-37.
124
PHILIPPE BERNARD
consuetudinis est, quia reges et sacerdotes circumdati erant palleo
< super > vestem fulgentem, quod gratiam praesignabat » 149 (§ 16) :
« L’écharpe qui, portée autour du cou, tombe sur la poitrine, se
nomme « rational » dans l’Ancien Testament; c’est un signe de
sainteté qui se porte en mémorial sur la poitrine, comme dit le
prophète sous l’inspiration du Seigneur : «L’esprit du Seigneur est
sur moi », et un peu plus loin : « pour que je console les affligés de
Sion et leur donne une couronne au lieu de cendre, de l’huile de
joie au lieu d’un vêtement de deuil, une écharpe de fête au lieu
d’un esprit abattu ». Ce qu’il (l’évêque) porte autour de son cou
remonte à une vieille tradition, car les rois et les grands-prêtres
portaient sur leur vêtement une écharpe d’un blanc éclatant, qui
symbolisait la grâce». Alliée aux archaïsmes liturgiques que j ’ai
signalés plus haut, la parenté stylistique indéniable (que je ne puis
qu’esquisser ici) qui existe entre cet « expositus missae » et le
document bipartite attribué à Germain de Paris pourrait inciter à
proposer pour cet « expositus » une date plus haute que celle à
laquelle s’est arrêté son éditeur.
Quand on quitte l’époque carolingienne, les problématiques
liées aux latins de la liturgie changent sensiblement. A partir de la
seconde moitié du XIe siècle, il devient en effet nécessaire de poser
la question de l’éventuelle influence exercée sur les commentaires
liturgiques par deux phénomènes nouveaux. Le premier est le déve­
loppement considérable que connaît alors le droit canon, à la faveur
de la Réforme grégorienne ; il y a donc lieu de recueillir et d’exa­
miner les échos de catégories juridiques — et de la rhétorique
propre au droit, tant canonique que civil (le code de Justinien est
en effet connu des canonistes 15°) — qui peuvent avoir réussi à se
frayer un chemin dans les commentaires liturgiques de cette
époque151. Le second est lié aux progrès réalisés, grâce à l’essor
des écoles, puis des universités, dans le domaine de la définition de
149. Germain de Paris (?), « Epistola secunda de com m une offìtio », § 16: éd.
E. C. R atcliff , Expositio antiquae liturgiae gallicanae, Londres, 1971, p. 23 (Henry
Bradshaw Society, 98).
150.
Cf. par ex. J. G au d em et , « L e droit rom ain dans la pratique et chez les
docteurs aux XIe et XIIe siècles », dans Cahiers de civilisation m édiévale 8 (1965),
p. 365-380.
151.
Cf. T. M. T hibodeau , «T he influence o f canon law on liturgical exposition c.
1100-1300», dans Sacris erudiri 37 (1997), p. 185-202.
LES LATINS DE LA LITURGIE
125
notions théologiques qui intéressent directement la liturgie152.
C’est d’autant plus important que les oraisons, elles, sont restées
dans l’ensemble assez fermées aux travaux réalisés par les grand
docteurs du Moyen Age central dans le domaine, par exemple, de
la définition du septénaire des sacrements ou de la doctrine de la
consécration eucharistique153. C’est dans cette double perspective
qu’il faudra lire la future édition du « Micrologus de ecclesiasticis
observationibus » rédigé après 1086 par Bemold de Constance,
qu’annoncent les travaux préparatoires déjà publiés par Daniel
S. Taylor, et qui soulignent le fait que, si Bemold continue certes à
utiliser les commentaires liturgiques d’Amalaire, de Remi
d’Auxerre et de Bemon de Reichenau, il puise déjà beaucoup dans
les sources canoniques154.
C’est dans cette même perspective qu’on doit d’ores et déjà lire
la nouvelle édition de la « Summa de ecclesiasticis officiis », que
Jean Beleih a rédigée à Paris autour de 1160, et qui est devenue
l’ouvrage de référence de tous les grands théologiens du
XIIIe siècle155. Élève de l’exégète et philosophe Gilbert de la
Porrée, Beleih n’est canoniste ni de métier, ni de formation. Cela
n’empêche pas que, parmi ses principales sources figurent, outre
Augustin, Grégoire le Grand et Isidore, « Honorius Augustodunensis » (Heinrich de Ratisbonne, f p. 1139)156, les décrétales
152. Cf. par ex. G. M a c y , « Com mentaries on the mass during the early scholastic
period », dans L. Larson-M iller (éd.), M edieval liturgy. A book o f essays, New York,
1997, p. 25-59.
153. Sur la form ation de ce septénaire, cf. L.-M. C hauvet , art. « Sacrem ent », dans
J.-Y. Lacoste (éd.), Dictionnaire critique de théologie, Paris, 1998, p. 1028-1033, ici
p. 1030-1031. Sur les « sacram enta » qui n ’ont pas été retenus par ce septénaire, cf. par
ex. N. L e m a ît r e , « Prier pour les fruits de la terre. Pour une étude des bénédictions »,
dans Fiestas y liturgia. A ctas del coloquio celebrado en la Casa de Velázquez, Madrid,
1988, p. 103-120, ainsi que les études réunies dans Les bénédictions et les sacramentaux dans la liturgie (Conférences Saint-Serge, 34e semaine d ’études, Paris, 1987),
Rom e, 1988 (BEL 44), et les pages suggestives de J. D elum eau , Rassurer et protéger.
Le sentim ent de sécurité dans l ’Occident d ’autrefois, Paris, 1989, p. 33-89.
154. D. S. T ay l o r , «C apitula extranea of the Micrologus de ecclesiasticis observationibus o f B em old o f Constance », dans Revue bénédictine 108 (1998), p. 245-281 ;
Id., « A new inventory o f m anuscripts of the Micrologus de ecclesiasticis observationibus o f Bem old o f Constance », dans Scriptorium 52 (1998), p. 162-191.
155. Jean Beleih, « Sum m a de ecclesiasticis officiis » : éd. H. Douteil, 2 vol., Tumhout, 1976 (CCCM 41-41A).
156. Sur ce personnage et son œuvre, cf. V. I. J. F l in t , Honorius Augustodunensis
o f Regensburg, A ldershot, 1995 (Authors of the Middle Ages, II / 6).
126
PHILIPPE BERNARD
pontificales et le Décret de Gratien (v. 1140). Il existe naturelle­
ment bien des manières possibles de mesurer le degré précis d’in­
fluence exercée sur un tel latin par la réflexion des docteurs et des
canonistes. Pour m’en tenir à l’Eucharistie, il est par exemple
commode de chercher à savoir si le vocable « sacramentum » est
toujours employé au sens, fort général, de «mystère», comme à
l’époque d’Augustin, de Grégoire et de Paschase Radbert157, ou
bien s’il tend au contraire à se restreindre (et il semble justement
que ce soit le cas) pour ne plus désigner que les seuls « sacre­
ments » 158. Dans le même ordre d’idées, il est utile de regarder si
Jean Beleth aborde l’Eucharistie sous l’angle du réalisme eucharis­
tique (ce que nous appellerions la « présence réelle»), c’est-à-dire
dans la même perspective que les savants carolingiens — je pense
notamment au «De corpore et sanguine Domini » de Paschase
Radbert —, ou bien s’il s’intéresse plutôt, dans la perspective juri­
dico-canonique de son temps, à la question de la consécration,
c’est-à-dire à la manière de consacrer (qu’est-ce qui consacre l’Eu­
charistie ?) et au moment précis où se réalise la consécration. C’est
là en effet que se situe l’une des lignes de crête qui séparent les
approches carolingiennes (et patristiques) de l’Eucharistie de celles
des grands docteurs du Moyen Age central.
Mais, plus encore qu’avec Jean Beleth, c’est bien sûr avec le
« Rationale divinorum officiorum » de Guillaume Durand (t 1296)
que cette problématique peut jouer à plein : canoniste de formation
(il était « doctor decretorum »), l’évêque de Mende a en effet luimême enseigné le droit canon. Par surcroît, et contrairement à la
plupart des autres commentateurs de la liturgie de cette époque,
Durand est lui-même l’auteur de livres liturgiques : il a en effet mis
au point un ordinaire, pour son diocèse, et surtout un pontifical, qui
a servi de base plus tard à la première édition imprimée du Ponti­
fical romain (1485). Enfin, son « Rationale » a connu un vif succès,
comme en témoigne le nombre des manuscrits conservés, le fait
qu’il ait été traduit en vernaculaire, à l’attention des laïcs cultivés,
157. Cf. par ex. A. M a n d o u ze , « A propos de sacram entum chez S. Augustin. Poly­
valence lexicologique et foisonnem ent théologique », dans M élanges offerts à M ade­
moiselle Christine M ohrm ann, Utrecht-Anvers, 1963, p. 222-232.
158. Jean Beleth, « Summa de ecclesiasticis officiis », § 99a, c et 159 n : éd.
H. Douteil, p. 182-183 et 307.
LES LATINS DE LA LITURGIE
127
et la précocité des éditions imprimées dont il a fait l’objet159. Sur
le plan de la latinité liturgique, la remarquable édition critique
nouvelle dont le « Rationale » vient de faire l’objet160 permet tout
d’abord d’observer le va-et-vient permanent opéré par Durand
entre le vocabulaire et les notions du droit canon et celles de la
liturgie, qu’il maîtrise les unes comme les autres, en raison de sa
double compétence de « doctor decretorum » et d’évêque, donc de
liturge. Elle permet ensuite de mieux percevoir, de ce fait, le carac­
tère subjectif de la réputation (largement postérieure) qui a fait de
lui le représentant par excellence de l’exégèse « allégorique », alors
que son travail porte au contraire souvent la marque du juridisme
le plus précis et le plus rigoureux161 ; Timothy Thibodeau observe
à ce propos que c’est justement l’importance que Durand donne au
droit canon dans son « Rationale » qui le distingue de tous ses
prédécesseurs, y compris de Sicard de Crémone et de Lothaire de
Segni (le futur Innocent III), qui étaient pourtant eux aussi des
canonistes162. Du reste, même s’il est souvent qualifié, un peu rapi­
dement, de « débridé » et de « fantaisiste », l’«allégorisme» dont
use parfois Tévêque de Mende est en réalité une méthode hermé­
neutique tout à fait cohérente et qui procède directement de l’exé­
gèse biblique des Pères, comme le souligne justement Wolfgang
Steck dans l’ouvrage qu’il a récemment consacré à Amalaire163.
Cette édition nouvelle permet enfin de mesurer avec quelle
prudence et quelle maîtrise Durand hésite, quatre-vingts ans après
Latran IV (1215), à employer la notion de transsubstantiation qui,
159. Sur tout cela, on peut se reporter aux articles réunis par P.-M. Gy (éd.),
Guillaume Durand. É vêque de M ende (v. 1230-1296). Canoniste, liturgiste et homme
politique, Paris, 1992.
160. A. Davril et T. M. T hibodeau (éd.), Guillelmi Duranti Rationale divinorum
officiorum , 3 vol., Tum hout, 1995, 1998 et 2000 (CCCM 140-A-B).
161. Sur la chasse à l ’allégorism e « médiéval » et le retour à une interprétation
littérale des rites liturgiques, chez les savants et les apologistes catholiques des
XV IIe et X V IIIe siècles, cf. B. N e v e u , Érudition et religion aux XVIIe et XVIIIe siècles,
Paris, 1994, p. 198-200, 345 et 354.
162. Cf. T. M. T h ib o d e a u , « Canon law and liturgical exposition in D urand’s
« Rationale » », dans B ulletin o f m edieval canon law n. s. 22 (1998), p. 41-52.
163. W. S t e c k , D er Liturgiker Am alarius — eine quellenkritische Untersuchung zu
Leben und Werk eines Theologen der Karolingerzeit, St. Ottilien, 2000, p. 24-37
(M ünchener theologische Studien, I. Abt., Bd. 35) ; cf. aussi T. M. T hib o d ea u , «E nigm ata figurarum : biblical exegesis and liturgical exposition in Durand’s Rationale »,
dans H arvard theological review 86 (1993), p. 65-79.
128
PHILIPPE BERNARD
même si elle est certes déjà employée par tel ou tel (par Jean
Beleih, par exemple), n’a toujours pas reçu la sanction officielle du
Magistère m . Pour ces trois motifs, et compte tenu de la qualité de
l’édition critique (pourvue d’« indices » détaillés) dont nous dispo­
sons désormais, l’étude du « Rationale » est donc bien de nature à
autoriser une approche renouvelée de la latinité liturgique du
Moyen Age central et tardif.
Les éditions de sources narratives médiévales
Il serait sans doute dommage de refermer ce rapide bilan sans
dire quelques mots des éditions de textes narratifs qui, sans entre­
tenir de rapport, même indirect, avec la documentation liturgique
proprement dite, n’en autorisent pas moins certaines découvertes,
même si elles demeurent certes d’ampleur limitée. Un exemple va
me permettre de montrer tout ce qu’un dépouillement attentif des
sources narratives les plus ordinaires peut encore apporter à la lexi­
cographie des latins de la liturgie, même dans des documents
supposés bien connus. Évoquant le renvoi des catéchumènes, la
première des deux « lettres » attribuées à Germain de Paris déclare
(§ 16) qu’un diacre invite les portiers à fermer les portes du sanc­
tuaire et à veiller à ce qu’elles le restent. L’expression qu’il
emploie pour cela, « observantes ad ostium », semble faire allusion
à une monition diaconale du type : « Obsérvate ad ostium ! », qui
serait l’équivalent du «Tas thuras, tas thuras ! » byzantin, qui est
situé exactement à ce moment de la célébration165. Or, on dispose
d’un texte décisif pour contrôler la fiabilité des déclarations de
«Germain». Ce texte, qui (à ma connaissance) n’a jamais été
produit par les liturgistes, se trouve dans le « Liber historiae Fran­
corum », qui a été écrit en 727 (ou autour de 727) par un Neustrien
bien informé sur ce qui se passe à Paris et dans les alentours. Après
avoir repoussé son demi-frère, le roi d’Austrasie Théodebert II, et
l’avoir obligé à se retrancher dans la cité de Cologne, où il est
assassiné par traîtrise (612), Thierry II, le roi de « Burgundia », fait
164. Cf. T. M. T h ibodeau , « T he doctrine o f Transubstantiation in D urand’s R atio­
n a le », dans Traditio 51 (1996), p. 308-317.
165. S. Parenti et E. Velkovska (éd.), U eucologio Barberini gr. 336, Rom e, 1995
(20002), n° 13. 7, p. 11 ( « Liturgie de saint B asile»), et n° 31. 7, p. 31 ( « Liturgie de
saint Jean Chrysostome »).
LES LATINS DE LA LITURGIE
129
son entrée dans la ville et y organise une grande cérémonie (d’in­
tronisation ?) dans la basilique Saint-Géréon, à laquelle il convie
les « Franci seniores », vassaux de feu Théodebert, afin qu’ils lui
prêtent le serment de fidélité. Or, au cours de cette cérémonie,
Thierry, éprouvant soudainement une vive douleur au côté, croit
être la victime d’une tentative de meurtre et s’écrie : « Obsérvate ad
hostia ! » (« Surveillez les issues ! ») — autrement dit : « Que
personne ne sorte ! » 166. Ce cri, qui trahit à sa manière la psychose
des assassinats dont souffrent les souverains mérovingiens de cette
époque, me semble pleinement confirmer le témoignage de
« Germain » : dans la Gaule des VIe et VIIe siècles, la formule litur­
gique en usage pour demander la fermeture des portes du sanc­
tuaire est bien : « Obsérvate ad ostium / ostia ! ». L’auteur du « Liber
historiae Francorum », à qui elle devait être familière (comme à
tous les Chrétiens de ce temps), s’en est en effet inspiré pour
styliser son récit et faire (assez curieusement) parler le roi comme
un diacre.
Cela étant, il faut bien sûr faire un choix dans la masse des
éditions critiques, parues depuis 1978, qui recèlent ici ou là des
éléments susceptibles d ’éclairer tel ou tel aspect de la lexicographie
liturgique médiévale. Je songe par exemple aux listes de « realia »
liturgiques qui permettent d ’examiner la terminologie en usage
pour désigner vases et linges sacrés, manuscrits liturgiques et
éléments du costume liturgique, et de mesurer son évolution ; on en
trouve d ’utiles dans les «G esta» des abbés de Fontenelle
(v. 8 4 0 ) 161, et plus encore dans le testament d ’Aredius/Y rieix et de
sa mère Pelagia (30 octobre 572), qui contient sans doute l ’une des
plus belles listes de vases et de linges sacrés que nous ayons
conservées pour la Gaule tardo-antique168. Je songe aussi aux
166. « Liber historiae Francorum » § 38 : «C um ei ipsi Franci seniores sacramenta
iurarent in basilica sancii Gereonis m artyris, visum ei fuit, ut percussus fuisset in latere
dolose. Et dixit : « O bsérvate ad hostia ! Nescio quis m e de istis periuratis Riboariis
percussit ! ». C um que revolvissent vestim enta eius, non aliud invenerunt, nisi signum
parvolum purporeum » : éd. B. Krusch, MGH, SRM, t. 2, Hanovre, 1888, p. 309.
167. « G esta abbatum Fontanellensium » : rééd. et trad. R Pradié, Chronique des
abbés de Fontenelle, Paris, 1999 (Les classiques de l ’histoire de France au Moyen Age,
40).
168. Ce précieux docum ent a été réédité par M ichel Aubrun, dans un volume qui
est plus accessible que celui de Pardessus : M. A u br u n , L'ancien diocèse de Limoges,
des origines au m ilieu du X Ie siècle, Clerm ont-Ferrand, 1981, p. 413-417.
130
PHILIPPE BERNARD
« Acta purgationis Felicis episcopi Autumnitani » (v. 314-315), qui
viennent d’être réexaminés par Yvette Duval, et qui relatent
comment, lors de la persécution de 303, les autorités romaines ont
procédé au brûlement de la « cathedra » de l’évêque d’Abthugni :
ce document, qui est l’une des plus anciennes attestations de
l’usage de cet insigne d’autorité doctorale par les évêques, en
Occident, mérite à mon sens d’être relevé169. A l’époque carolin­
gienne, il n’est pas rare que les polyptyques évoquent des « realia »
liturgiques ; pour prendre un exemple, celui de l’abbaye de Prüm,
qui a été dressé en 893, évoque les « mappae » et les « pallae » de
l’église, dont le nettoyage incombe aux femmes des tenanciers ;
pour qui s’intéresse au vocabulaire liturgique latin, il n’est pas non
plus sans intérêt de noter que le rédacteur de ce polyptyque parle
indifféremment de « missa » ou de « festivitas » pour désigner une
fête170. Plus avant dans le Moyen Age, Henri Prese vient de
publier le fort intéressant inventaire du trésor de l’église de
Mahdiyya, en Afrique, daté des environs de 1 1 6 0 171.
L’intérêt lexicographique des sources narratives éditées (ou
rééditées) depuis vingt-cinq ans ne se limite bien sûr pas aux ques­
tions de « realia » : je songe par exem ple au vocabulaire stationnai
(les « rogationes » et les «litan iae») décliné par certaines notices
des «G esta» des évêques d’Auxerre, rédigés entre 872 et 875, qui
viennent d’être réédités sous la direction de M ichel S o t 172. Pour
bien illustrer mon propos, je vais prendre deux exemples un peu
plus approfondis de problèmes de lexicographie latine susceptibles
169. « Acta purgationis Felicis episcopi Autum nitani » : « S ic Galatius nobiscum
perrexit ad locum, ubi orationes celebrare consueti fuerant (sc., Christiani). Inde cathedram tulimus et epístolas salutatorias et ostia om nia com busta sunt secundum sacrum
praeceptum » : éd. CSEL 26, Vienne, 1893, p. 199, 1. 15-17. Cf. Y. D uval , Chrétiens
d'A frique à l'aube de la paix constantinienne. Les prem iers échos de la grande persé­
cution, Paris, 2000 (Coll. des et. aug., A ntiquité, 164), avec le CR de S. Lancel, dans
Revue d'histoire ecclésiastique 97 (2002), p. 180-188.
170. Polyptyque de l’abbaye de Prüm (893), fol. 31v : éd. I. Schwab, D as Prüm er
Urbar, Düsseldorf, 1983, p. 218, 1. 18-19 (Rheinische U rbare, 5).
171. H. B re sc , « L e royaume norm and d ’Afrique et l ’archevêché de M ahdiyya »
dans M. Balard et A. Ducellier (éd.), Le partage du monde. Échanges et colonisation
dans la Méditerranée médiévale, Paris, 1998, p. 347-366.
172. M. Sot et alii (éd.), Les Gestes des évêques d'A uxerre, t. 1, Paris, 2002, p. 7177 (Les classiques de l ’histoire de France au M oyen Age). A la bibliographie donnée
par les éditeurs pour comm enter l ’« o rd o » d ’Aunarius / Aunacharius, il convient
d ’ajouter l’ouvrage de référence de P. S a l m o n , L'O ffice divin. Histoire de la form ation
du bréviaire, Paris, 1959, p. 79-84 (Lex orandi, 27).
LES LATINS DE LA LITURGIE
131
d ’être, sinon résolus, du moins un peu éclaircis, à l ’aide des
sources narratives courantes.
Le premier concerne l’antique expression « natalis calicis »,
forgée sur le modèle du « natalis purpurae » des empereurs du
IVe siècle173, et dont usent parfois les sources gauloises pour dési­
gner la fête du Jeudi saint, qui commémore l’institution de l’Eu­
charistie. On la rencontre pour la première fois ( à ma connais­
sance) dans le « Laterculus » de Polemius Silvius, qui a été rédigé
au milieu du Ve siècle, puis, au début du siècle suivant, dans le titre
d’une homélie d’Avit de Vienne (t 518), mais aussi dans la rédac­
tion A de la « Vita Genovefae » (v. 520 ?) et, un demi-siècle plus
tard, dans l’un des principaux ouvrages hagiographiques de
Grégoire de Tours (t 5 9 4 ) 174. Si elle n’apparaît semble-t-il pas
dans les sources gauloises du VIIe siècle, qui préfèrent recourir à la
classique formule «Cena Domini », l’expression « natalis calicis »
est en revanche de nouveau attestée à la fin du siècle suivant par le
« Missel Stowe » (v. 792) et par des indications de péricopes en
marge d’un manuscrit des épîtres de Paul, qui a été copié à Frei­
sing autour de 7 9 0 175. Cette antique expression est employée pour
la dernière fois ( à ma connaissance) par un théologien de la force
de Paschase Radbert, autour de 831-833 176.
1 7 3 . Sur l ’expression «d ies natalis », qui devient fréquente pour désigner le début
du règne des em pereurs à partir du m ilieu du IVe siècle, cf. H. S t er n , Le calendrier de
354. Étude sur son texte et sur ses illustrations, Paris, 1 953, p. 7 4 -7 7 et 9 2 -9 3 (IFAB,
5 5 ) et C. E. V. N ix o n , « The « epiphany » of the tetrarchs ? An examination of Mamertinus’ panegyric o f 2 9 1 », dans Transactions o f the American Philological Association
111 (1 9 8 1 ) , p. 1 5 7 -1 6 6 . L’expression « natalis purpurae» se lit par ex. dans le « Laterculus » de Polem ius Silvius, à propos de Valentinien III ( 4 2 5 - 4 5 5 ), s. d. 23
octobre (« Natalis Valentiniani purpurae ») : éd. Th. Mommsen, dans Corpus Inscriptionum Latinorum , ed. altera, pars prior, Berlin, 1 8 9 3 , p. 2 7 5 ; repris dans H. S t e r n , Le
calendrier de 354, Paris, 1 9 5 3 , p. 3 3 .
174. Polem ius Silvius, « Laterculus », s. d. 24 mars : éd. Th. M om m sen, dans
Corpus Inscriptionum Latinorum , p. 261 ; Avit de Vienne, titre (seul conservé) de
l ’« h o m elia» I: éd. U. Chevalier, Œ uvres complètes de saint Avit évêque de Vienne,
Lyon, 1890, p. 287 ; « Vita Genovefae virginis Parisiensis », réd. A (BHL 3335), § 34 :
éd. M GH, S RM , t. 3, Hanovre, 1896, p. 229; Grégoire de Tours, « Liber in gloria
confessorum » 68 : éd. M GH, SRM , t. I / 2, p. 338,1. 13.
175. « M issel Stowe », fol. 26 : éd. G. F. Warner, The Stowe M issal, Londres, 1915,
p. 11 (HBS 3 2 ); indications de péricopes en marge d ’un ms des épîtres de Paul
(M unich, BSB lat. 6229, fol. 41) : éd. B. B ischöfe , « Gallikanische Epistelperikopen »,
dans Studien und M itteilungen zu r Geschichte des Benediktinerordens und seiner
Zweige 50 (1932), p. 516-519, ici n° 14, p. 518.
176. Paschase Radbert, « D e corpore et sanguine D om ini» § X I: éd. B. Paulus,
Tum hout, 1969 (CCCM 16), p. 72.
132
PHILIPPE BERNARD
Mon second exemple est tiré du § 15 de la première des deux
« lettres » attribuées à Germain de Paris. Voulant exprimer l’idée
que, si les catéchumènes sont renvoyés, c’est parce qu’ils ne sont
pas dignes de rester et d’assister aux mystères sacrés, « Germain »
s’appuie sur une maxime évangélique bien connue («Nolite dare
sanctum canibus, ñeque mittatis margaritas vestras ante porcos »),
qu’il emprunte à Mt. 7, 6. Même si elle est banale dans un contexte
eucharistique, puisqu’on la rencontre déjà au Ier siècle dans la
« Didachè », cette assimilation des oblats à des « margaritae » me
semble mériter qu’on s’y arrête111. A côté des vocables «klasma»,
« koinônia » et « meris », courants dans les sources grecques de la
fin de l’Antiquité pour désigner les parcelles de pain eucharistique
(ou les gouttes de vin consacré) restées sur la patène (ou dans le
calice)m , le mot « margaritês » peut en effet lui aussi, à l’occasion,
prendre un sens eucharistique. Certes, un rapide inventaire des
sources montre que cet emploi métaphorique ne semble pas avoir
été très répandu : seuls trois textes véritablement anciens, c’est-àdire antérieurs au plein Moyen Age, ont pu être réunis par ceux qui
ont entrepris cette enquête179. Encore faut-il préciser que
1’« Ecloga» 47 de Jean Chrysostome, qui est la pièce principale de
177. « Didachè » IX, 5 : éd. W. R ordorf et A. Tuilier, La doctrine des douze apôtres
(Didachè), 2e éd., Paris, 1998, p. 178 (SC 248 bis).
1 7 8 . Cf. E. D ek k er s , Tertullianus en de geschiedenis der liturgie, Bruxelles Amsterdam, 1 9 4 7 , n. 3 p. 4 6 ; E. P e t e r s o n , «M E R IS. Hostienpartikel und O pferan­
teil », repris dans Frühkirche, Judentum und Gnosis. Studien und U ntersuchungen,
Rom e - Freiburg - Vienne, 1 9 5 9 , p. 9 7 -1 0 6 , ici p. 9 8 . Avant le VIe siècle, T O ccident
connaît lui aussi des vocables euphém istiques, tels que « sancta », « dom inicum »,
« partes » (« Hippolyte latin » LXXIV, 2 2 : éd. E. Tidner, D idascaliae apostolorum,
Canonum ecclesiasticorum, Traditionis apostolicae versiones latinae, Berlin, 1 9 6 3 ,
p. 1 3 4 [Texte u. Untersuchungen, 7 5 ]) ou « gratia », pour désigner les parcelles eucha­
ristiques. Leur emploi semble avoir été m otivé par la «discipline de V a rca n e » : cf.
C. M oh r m ann , « Sur quelques interdictions de vocabulaire », dans Vigiliae christianae
1 (1 9 4 7 ), p. 2 4 7 -2 4 8 .
179. Jean Chrysostome, « Eclogae 1-48 ex diversis hom eliis » § 47 (CPG 4684) :
éd. P G 63, 898 ; Epiphane de Salam ine ( t 403), « H om ilía in Christi R esurrectionem »
{CPG 3769) : éd. PG 43, 473 A ; A nastase le Sinaïte ( t début V IIIe s.), fragm ent nonidentifié cité par Jean Dam ascène (f v. 750), « Orationes de im aginibus tres » III, 133
{CPG 8045) : éd. PG 94, 1416 C, rem placé par B. Kotter, D ie Schriften des Johannes
von Damaskosy t. 3, Berlin - New York, 1975, p. 197 (Patristische Texte und Studien,
17); trad. A.-L. Darras-Worms et M .-H. Congourdeau, dans Jean D am ascène, Le
visage de Vinvisible, Paris, 1994, p. 161 (Les Pères dans la foi, 57). Ces textes ont été
identifiés par H. et E. K ah a n e , « Pearls before sw ine ? A reinterpretation o f M atth. 7,
6 » , dans Traditio 13 (1957), p. 421-424, et surtout par G. W. H. L a m pe , A patristic
greek lexicon, Oxford, 1961, p. 827.
LES LATINS DE LA LITURGIE
133
ce dossier, doit en être soustraite : ces quarante-huit « Eclogae »
sont en effet, non un ouvrage de Jean Chrysostome, mais un flori­
lège mis au point par le «magistros» Théodore Daphnopatès,
diplomate et haut dignitaire de la cour de Romain Lécapène (920944), et par ailleurs représentant de l’encyclopédisme byzantin du
Xe siècle 18°. Or, pour mettre au point son florilège, Théodore n’a
pas exclusivement fait appel à des matériaux chrysostomiens ; c’est
ainsi que 1’« écloga» 47 provient en réalité de la cinquième caté­
chèse mystagogique attribuée à Cyrille de Jérusalem. Évoquant
solennellement les précautions à prendre au moment de la commu­
nion, le prédicateur recommande aux fidèles de veiller à bien
joindre les doigts de leur main droite, après avoir fait de leur main
gauche un trône pour celle-ci, afin de ne pas laisser perdre la
moindre « margantes » du corps du Christ. Or, le mot « margaritês »
est absent du texte de «Cyrille», qui constitue la base de
1’« écloga» 47: il doit par conséquent avoir été ajouté par Théo­
dore Daphnopatès181. L’« écloga» 47 doit donc bien être retirée du
dossier tardo-antique de l’emploi eucharistique du vocable
« margaritês ».
Si rare soit-elle, cette acception eucharistique n’est sans doute
pas exclusivement propre aux Pères grecs. Je note en effet qu’en
ouverture au court poème qu’il a écrit pour être gravé sur une
« turris » eucharistique (une pyxide en forme d’édicule circulaire)
appartenant à l’évêque Félix de Bourges, Venance Fortunat — dont
Marc Reydellet réédite actuellement les «carmina» — s’exclame :
180. Sur T héodore Daphnopatès ( f p. 961), cf. P. L e m e rle , Le prem ier humanisme
byzantin. N otes et remarques sur enseignement et culture à Byzance des origines au
X e siècle, Paris, 1971, p. 272 ; A. K a z h d a n , art. « Daphnopatès, T heodore», dans
Oxford dictionary o f Byzantium , t. 1, Oxford, 1991, p. 588 ; B. F lu s in , « L e panégy­
rique de Constantin VII Porphyrogénète pour la translation des reliques de Grégoire le
Théologien (BHG 728) », dans Revue des études byzantines 57 (1999), p. 5-97, ici
p. 6-7.
181. Jean Chrysostom e, « Eclogae 1-48 ex diversis homeliis » § 4 7 = « Cyrille de
Jérusalem », « Catéchèses m ystagogiques » V, 21 : éd. A. Piédagnel, Cyrille de Jéru­
salem , Catéchèses m ystagogiques, 2e éd., Paris, 1988, p. 170 (SC 126 bis) (le lien avec
1’« écloga» 47 est signalé note 4, p. 171). Lampe et CPG 4684 étant muets à propos
de ce problèm e d ’authenticité (le m érite de l’avoir évoqué revient à F. van de P a v e ro ,
Zur Geschichte der M essliturgie in Antiocheia und Konstantinopel gegen Ende des
vierten Jahrhunderts, Rom e, 1970, p. 391 (Orientaba Christiana analecta, 187), il faut
donc se reporter à J. A. D e A ld a m a , Repertorium pseudochrysostomicum , Paris, 1965
(Doc., ét. et répert. pubi, par l ’IRHT, 10), n° 59 (les 48 «E clogae») et n° 122
(1’« écloga» 47).
134
PHILIPPE BERNARD
« Quam bene iuncta decent, sacrati ut corporis Agni / margaritum
ingens aurea dona ferant ! », c’est-à-dire, si je comprends bien :
« Comme cela s’accorde bien, que des dons en or portent ce joyau
sans pareil (qu’est) le corps sacré de l’Agneau ! » 182. Si mon inter­
prétation est juste, le mot « margaritum » désigne ici les pains
eucharistiques (ou leurs parcelles, après qu’on les a rompus au
moment de la fraction) destinés à être transportés dans cette pyxide
en or (ou achetée à prix d’or), non la pyxide elle-même. Son
emploi s’assortit en outre d’un jeu sur son sens obvie (joyau,
trésor) et son acception technique et rare (préciosité qui ne surpren­
drait pas, sous la plume de Fortunat), propre à la langue des Chré­
tiens d’expression grecque (parcelle eucharistique, Corps du
Christ). Au siècle suivant, lonas de Bobbio, rédigeant autour de
659 la «vita» de l’abbé Jean de Réomé (f v. 544), montre le saint
apparaissant en pleine nuit, une parcelle eucharistique («gemma
eucharistiae ») en mains, à un laïc du nom d’Agrestius, pour lui
faire d’amers reproches et l’inviter au repentir183. L’expression
employée par l’hagiographe («gemma eucharistiae») n’est pas
sans rappeler, je crois, l’acception eucharistique du vocable
« margaritum » qu’on rencontre sous la plume de Fortunat — mais
aussi, plus allusivement, sous celle de « Germain » 184.
182. Venance Fortunat, Carmina III, 2 0 : éd. M. Reydellet, Venance Fortunat,
Poèm es, t. 1, Paris, 1994, p. 118 (CUF). M. Reydellet note que l’expression em ployée
par Fortunat se trouve déjà au vers 873 de la « Psychom achia » de Prudence
(éd. M. Lavarenne, Prudence, t. 3, Paris, 1948, p. 80), m ais (vérification faite) avec le
sens classique de « perle immense ». D ans la m esure où il était destiné à être gravé, le
poèm e de Fortunat a égalem ent été édité récem m ent par F. Prévôt, Aquitaine prem ière,
Paris, 1997, n° 5, p. 74-76 (RICG, t. 8).
183. « Vita Iohannis abbatis Reom aensis », § 9 : « vidit venerabilem virum, dextera
gem m am eucharistiae ferentem, ante stratum adstare » : éd. B. Krusch, Ionae vitae
sanctorum Columbani, Vedastis, Iohannis, H anovre - Leipzig, 1905, p. 334-335 (M GH,
SRG in usum schol., 37).
184. A l’exemple tiré de la « v ita » de Jean de Réom é, on ajoutera le tém oignage
du § 19 de la « v ita » de l’évêque Lupus de Sens, présent au concile de Paris de 614:
« Quodam igitur die dominico, dum ob Ordone [auj. Saint-Loup d ’Ordon, Yonne]
praedio eucharistiae sacraret m isterium, coram sacerdotali vel levitico choro gem m a de
caelo in calice descendit a Dom ino inter m anus pontificis, com m ixtionem corporis et
sanguinem Domini celebrantis ; quae scilicet gem m a radio fulgente pulcherrim a diutius
Senonas conservata, regia iubente potentia inter reliqua sanctorum pignora palatio est
deportata » : éd. B. Krusch, MGH, S RM , t. 4, Hanovre-Leipzig, 1902, p. 184-185. Avec
L. Duchesne {Fastes épiscopaux de Vancienne G aule, t. 2, Paris, 19102, p. 416), et
contre B. Krusch {Ibid., p. 176), je pense que cette « vita » est antérieure au IXe siècle.
LES LATINS DE LA LITURGIE
135
Bilan
Au total, et pour refermer cette rapide présentation des instru­
ments de travail (conventionnels ou électroniques) et des éditions
de textes, susceptibles d’intéresser le domaine des latins de la
liturgie, qui ont vu le jour au cours des vingt-cinq dernières années
environ, il me semble pouvoir dire qu’aucune mutation fondamen­
tale n’a été réalisée. Dans le domaine des études liturgiques, notre
époque vit en effet largement sur l’héritage considérable légué par
les savants de la période qui a précédé celle à laquelle est consa­
crée cette mise au point. Cette période faste, qui s’est refermée
autour de 1980 avec l’achèvement de la grande entreprise éditoriale
menée par le P. Deshusses, a en effet été une sorte d’âge d’or pour
l’édition des textes liturgiques médiévaux : je pense notamment aux
sacramentaires, ou aux « Ordines Romani»185. C’est du reste sur
cette base documentaire qu’Albert Biaise a établi en 1966 l’ou­
vrage qu’il a consacré au vocabulaire latin des principaux thèmes
liturgiques, et qui est excellent186. De ce point de vue-là, le dernier
quart de siècle se situe un peu en retrait.
Cela étant, un certain nombre de progrès significatifs ont cepen­
dant été accomplis depuis vingt-cinq ans. Tout d’abord, ce sont des
milliers de textes — certes déjà connus pour la plupart — qui sont
maintenant commodément à la disposition du latiniste, du philo­
logue et de l’historien, et sous une forme qui répond aux exigences
de la critique moderne. D ’autre part, des instruments de travail
méritoires en leur temps, mais qui avaient vieilli et qui ne satisfai­
saient plus aux besoins de la recherche, ont été pour l’essentiel
remplacés. Les seules lacunes notables, sur le plan de la latinité,
demeurent à mon sens l’absence d’un index et d’une concordance
pour les cinq volumes des « Ordines Romani » édités par Michel
Andrieu, d’une part, et le fait que les éditions de certains impor­
tants sacramentaires du VIIIe siècle — le « gélasien ancien », avant
tout, mais aussi le « Missale Gothicum», le « Missale Francorum »
185. Pour un bilan, cf. par ex. J. D esh u sse s , « L es sacramentaires. État actuel de la
recherche », dans A rchiv fü r Liturgiewissenschaft 24 (1982), p. 19-46 ; M. K l ö c k e n er ,
« Sakram entarstudien zw ischen Fortschritt und Sackgasse », dans Archiv fü r Liturgie­
wissenschaft 32 (1990), p. 207-230.
186. A. B l a ise (avec l ’aide d ’A. D u m a s ), Le vocabulaire latin des principaux
thèmes liturgiques, Tum hout, 1966.
136
PHILIPPE BERNARD
et les fragments de sacramentales réunis sous le titre de « Missale
Gallicanum Vêtus » — , parues autour de 1960 sous la direction du
P. Mohlberg, soient dépourvues d’apparats scripturaire et patristique, d’autre part187. On imagine que ces quelques lacunes, qui de
toute manière n’entravent pas sérieusement les recherches lexicographiques portant sur les latins de la liturgie, seront comblées dans
un avenir raisonnable.
3. Essai de synthèse et directions de recherches nouvelles
Sur la base des travaux que je viens de présenter brièvement, il
me reste donc maintenant à tenter de faire le point et d’évaluer la
nature des différents latins dont usent les textes liturgiques, tout en
cherchant à dégager certaines des pistes de recherches qui parais­
sent les plus prometteuses, entre le moment où le culte chrétien
commence à être célébré en latin et l’époque-charnière de
Guillaume Durand, dont le « Rationale » récapitule tout le savoir
liturgique des siècles passés, mais dont le pontifical constitue le
point de départ des livres liturgiques du Moyen Age tardif puis de
l’époque moderne tout entière.
A.
L es
r e s s o u r c e s o f fe r t e s pa r u n c o m p a r a t is m e r é n o v é
Un renouvellement des problématiques dans le domaine des
latins employés par la liturgie pourrait tout d’abord venir de
rapprochements (prudents) avec le style de la prière dans la reli­
gion romaine, d’une part, et les rhétoriques politiques et religieuses
de la fin de l’Antiquité, d’autre part. Je crois en effet qu’il y a tout
à gagner à tenir compte des acquis importants réalisés depuis
quelques décennies par les spécialistes de ces divers champs disci­
plinaires. Je me limiterai à quelques exemples qui m’ont paru
significatifs.
187.
L. C. Mohlberg (éd.), M issale F rancorum , Rom e, 1957 ; M issale Gallicanum
Vetus, Rome, 1958; Liber sacram entorum Rom anae aeclesiae ordinis anni circuii
(Cod. Vat. Reg. lat. 316 / Paris Bibi. Nat. 7193, 41 / 56), Rom e, 1960 ; M issale
Gothicum (Vat. Reg. lat. 317), Rom e, 1961.
LES LATINS DE LA LITURGIE
137
Le vocabulaire et le style de la prière antique
Qui s’intéresse aux latins de la liturgie dispose en effet mainte­
nant d’un instrument de travail bibliographique à jour sur la prière
antique188, d’éditions critiques nouvelles de textes aussi importants
que les protocoles annuels des frères arvales189 et les « praecationes » de la médecine populaire antique190, de plusieurs nouveaux
« corpus » de sources qui renouvellent profondément ceux de Georg
Appel (1909) et de Giovanni Battista Fighi (1958) m , des actes de
188. G. F r ey b u r g er et L. P e rn o t (dir.), Bibliographie analytique de la prière
païenne (1898-1998), Tum hout, 2000.
189. J. S c h eid (éd.), Comm entarii fratrum Arvalium qui supersunt. Les copies
épigraphiques des protocoles annuels de la confrérie arvale (21 av. J.-C. - 304 ap.
J.-C .), Rom e, 1998 (Recherches archéologiques à la Magliana). Le travail de précur­
seur de G. M e t z m a c h e r , « De sacris fratrum Arvalium cum Ecclesiae christianae caerim oniis com parandis », dans Jahrbuch fü r Liturgiewissenschaft 4 (1924), p. 1-36, m ’a
été signalé par M ichel-Y ves Perrin. Depuis, cf. J. S c h eid , Romulus et ses frères. Le
collège des frères arvales, modèle du culte public dans la Rome des empereurs, Rome,
1990 (BÉFAR 275). — M. S im o n , « Sur une formule liturgique m ithriaque », repris
dans Le christianism e antique et son contexte religieux. Scripta varia, t. 2, Tübingen,
1981, p. 681-692 (rapproche une inscription du m ithréum situé sous l’église Santa
Prisca, à Rom e, du Récit de l ’Institution de la prière eucharistique romaine).
190. « Precatio terrae m a tris» et «Precario omnium herbarum » : éd. A. Riese,
Anthologia latina, t. 1, 2e éd., Leipzig, 1894, n° 5-6, p. 26-29, rem placé par
D .R . Shackleton Bailey, Anthologia latina, t. I / 1, Stuttgart, 1982, n° 4-5, p. 24-27 ;
trad. G. B. P ig h i , La poesia religiosa romana, Bologne, 1958, p. 208-211 et
F. C ha po t et B. L au r o t , Corpus de prières grecques et romaines, Tumhout, 2001,
n° 85 p. 356-358. Selon E duard Norden, la « Precario terrae m atris» a été écrite dans
le courant de la prem ière m oitié du IIIe siècle ; la « Precario om nium herbarum » en
serait une assez m aladroite im itation chrétienne tardo-antique. Cf. R. P a l la , « Sulla
tradizione m anoscritta di due precationes della m edicina popolare », dans V. Tandoi
(éd.), D isiecti membra poetae. Studi di poesia latina in fram m enti, t. 2, Foggia, 1985,
p. 282-297 ; J. S t a n n a rd , « Herbal medicine and herbal magic in Pliny’s time », dans
J. Pigeaud et J. Oroz (éd.), Pline VAncien témoin de son tem ps, Salamanque Nantes, 1987, p. 95-106, ici p. 100 ; S. M a ttei, « « Curae herbarum » : element! di
cristianizzazione in un erbario di età tardoantica », dans P. Gatti et L. de Finis (éd.),
Dalla tarda latinità agli albori delV Umanesimo : alla radice della storia europea,
Trente, 1998, p. 383-397.
191. M. K ile y et alii (éd.), Prayer from Alexander to Constantine. A critical
anthology, Londres, 1997 ; S. P r ic o c o et M. S im onetti (éd.), La preghiera dei cris­
tiani, M ilan, 2 000; F. C h a po t et B. L aurot , Corpus de prières grecques et romaines,
Tum hout, 2001 (Recherches sur les rhétoriques religieuses, 2). L’ouvrage de
G. B. P ig h i , La poesia religiosa rom ana, Bologne, 1958, s’appuie beaucoup sur l’an­
thologie de G. A ppel (De Rom anorum precationibus, Gießen, 1909; rééd. Salem,
1988), à laquelle il em prunte nom bre d ’éléments (la liste de ces emprunts figure
p. 287), en leur donnant une trad, italienne, et à laquelle il ajoute (p. 256-283) un
certain nom bre de « carm ina Christiana » empruntés aux Évangiles, aux épîtres catho­
liques et aux épîtres de Paul.
138
PHILIPPE BERNARD
plusieurs colloques récents192, ainsi que bien sûr de réflexions nou­
velles et stimulantes sur la nature, le contenu et la pratique de la
prière antique193. En adoptant des perspectives essentiellement
anthropologiques, les spécialistes de la religion romaine ont été
amenés à renoncer à la fois aux philosophies de l’histoire les plus
courantes, qui sont toujours de type évolutionniste — qu’elles soient
ouvertement chrétiennes, implicitement christianocentriques (hégé­
liennes, par exemple), ou même seulement positivistes. Ce déplace­
ment d’accent leur a permis de voir dans les rituels des religions
antiques autre chose que des pratiques purement formelles, figées et,
étant condamnées par le « sens de l’histoire », fatalement vouées à
disparaître pour céder la place à un état de choses nouveau et perçu
(explicitement ou non) comme leur étant supérieur194.
L’apparente avance des études consacrées à la prière chrétienne
antique et à ses rhétoriques doit en effet être relativisée195. Si, sur
le plan quantitatif, on a sans doute beaucoup écrit, il demeure néan­
moins que les travaux consacrés à la prière chrétienne reposent trop
souvent sur une vision sommaire des pratiques qualifiées de
« païennes », tout autant que sur une conception assez mécanique
de la prière chrétienne. Prenant le Sermon sur la montagne pour
norme de cette dernière — « Dans vos prières, ne rabâchez pas
comme les païens : ils s’imaginent qu’en parlant beaucoup ils se
feront mieux écouter. N ’allez pas faire comme eux ; car votre Père
sait bien ce qu’il vous faut, avant que vous le lui demandiez »
192. La preghiera nel tardo antico : dalle origini ad Agostino, Rom e, 1999 (SEA,
66) ; R Allen, W. M ayer et L. Cross (éd.), P rayer and spirituality in the early Church,
2 vol., Everton Park - Brisbane, 1998-1999.
193. Je songe par ex. aux travaux suivants : J. Ries (éd.), L'expérience de la prière
dans les grandes religions, Louvain, 1980 (Hom o religiosus, 5) ; H. S. V e r sn el , « R eli­
gious mentality in ancient prayer », dans H. S. Versnel (éd.), Faith, hope and worship.
Aspects o f religious mentality in the ancient w orld, Ley de, 1981, p. 1-64 ; A. D e r e m e t z , « L a prière en représentation à Rom e. De M auss à la pragm atique contem po­
raine », dans Revue de l'histoire des religions 211 (1994), p. 141-165 (= Parler aux
dieux. Essais de pragmatique religieuse) ; L. P e r n o t , « Prière et rhétorique », dans
L. Calboli Montefusco (éd.), Papers on rhetoric. I l l , Bologne, 2000, p. 213-232;
G. D orival , « Païens en prière », dans Id. et D. Pralon (éd.), Prières méditerranéennes
hier et aujourd'hui, Aix-en-Provence, 2000, p. 87-101.
194. Sur ces perspectives nouvelles, cf. J. S c h e id , La religion des R om ains, Paris,
1998, p. 10-17 et Religion et piété à R om e, 2e éd., Paris, 2001, par ex. p. 21, 51, 124,
143-144, 153-154, ainsi que les contributions rassem blées dans F. Bœspflug et
F. Dunand (éd.), Le comparatisme en histoire des religions, Paris, 1997.
195. J’emprunte ce constat à L. P e r n o t , « Prière et rhétorique », p. 215-216.
LES LATINS DE LA LITURGIE
139
{Mt. 6, 5 -8 )196— , ces travaux prétendent en effet souvent établir
des barrières étanches entre prière « païenne » et prière chrétienne,
volontiers présentées comme s’opposant terme à terme191. S’il est
certes indéniable qu’il existe un « ethos » propre à la prière chré­
tienne (et, plus généralement, une identité propre au christianisme
antique et à ses représentations), il me semble cependant que toute
étude consacrée à ce type de question doit commencer par sus­
pendre toute philosophie de l’histoire et par mettre en œuvre l’en­
semble de l’abondant « corpus » de la prière romaine, et non, à la
suite d’Amobe de Sicca et de ses émules, quelques exemples déli­
bérément choisis (ou fabriqués) pour la dénigrer. Semblable
approche permet en effet de faire apparaître l’existence, sinon de
parentés ou de similitudes, du moins de points de contact en
nombre non négligeable, et qui sont susceptibles de constituer la
base d’une fructueuse approche lexicographique comparatiste198.
196. Sur le sens de cette condam nation du rabâchage, cf. par ex. O. C u llm a n n , La
prière dans le Nouveau Testament, Paris, 1995, p. 54. Sur le double précepte évangé­
lique de prier en secret et de façon sobre et désintéressée, cf. par ex. M. P h ilo n en k o ,
Le «N otre Père ». De la Prière de Jésus à la prière des disciples, Paris, 2001, p. 17.
197. Pour me lim iter à un seul exemple, E. v. Severus, auteur de l’art. «G ebet»,
dans le Reallexikon fü r A ntike und Christentum 8 (Stuttgart, 1972), col. 1152-1262, a
adopté un plan dont la structure binaire est im plicitem ent (ou inconsciem m ent) apolo­
gétique. Il consiste en effet à opposer la prière non-chrétienne (c’est-à-dire, successi­
vement, la prière grecque, rom aine puis juive) à la prière chrétienne, et à insister essen­
tiellem ent sur le caractère m éticuleusem ent ritualiste et im personnel de la
« B auem religion » que serait la religion romaine. Il s’attarde beaucoup sur les aspects
extérieurs de la prière rom aine (gestes et attitudes corporelles, modes d ’exécution), qui
occupent presque la m oitié (col. 1158-1162) du chapitre qu’il lui consacre (col. 11521162), suggérant ainsi im plicitem ent à son lecteur que l’essentiel, dans la prière
rom aine, se résum e à des pratiques sans véritable intériorité. Cela lui perm et de mieux
faire ressortir ensuite ce q u ’il y aurait de radicalement neuf dans la prière de Jésus
(«D as Neue im G ebet Jesu», col. 1172) et, par voie de conséquence, dans la prière
chrétienne, im plicitem entent considérée comme découlant directem ent du « Notre
Père ».
198. C onscient de l ’existence indiscutable de ce qu’il nom me des « ambiva­
lences », A.-G. H am m an, auteur de la contribution sur « L a prière chrétienne et la
prière païenne, form es et différences », dans A N R W II. 23. 2, Berlin-New York, 1978,
p. 1190-1247, sem ble avoir cherché à assouplir la démarche binaire du P. v. Severus,
m ais sans renoncer à ce qui, à ses yeux, constitue l ’essentiel, c’est-à-dire la rupture
fondam entale qui aurait été inaugurée par le « Notre Père ». Le P. H am m an estim e en
effet que « le s m êm es mots, les m êm es gestes n ’expriment pas nécessairem ent les
m êm es réalités » ; autrem ent dit, les « ambivalences » que constatent historiens et
anthropologues ne prouvent rien et doivent au contraire être considérées avec méfiance
(p. 1244). M êm e si cela est exact, il demeure que le P. Hamman, en dépit des nuances
q u ’il apporte, se situe exactem ent dans la même perspective que le P. v. Severus.
140
PHILIPPE BERNARD
L’avance des études consacrées au vocabulaire latin de la prière
chrétienne antique me semble donc plus apparente que réelle :
beaucoup de choses sont en effet à reprendre à la lumière de
problématiques renouvelées et élargies, c ’est-à-dire indépendam­
ment de toute philosophie de l’histoire, chrétienne ou non, et sur la
base d’une vision plus sereine de la prière romaine.
Une comparaison raisonnée entre la prière romaine et la prière
chrétienne — c’est-à-dire sans esprit de système, et sans jamais
aller jusqu’à oblitérer l’identité propre des représentations étudiées
— me paraît en effet de nature à montrer qu’il n’existe pas d’op­
position fondamentale entre, d’une part, une prière «païenne»,
dont le propre serait d’être sophistiquée et bassement matérialiste,
et, d’autre part, une prière chrétienne qui serait par nature sobre et
désintéressée. La verbosité (réelle ou supposée) de la prière
« païenne » est certes vite devenue un argument de l’apologétique
chrétienne ; Amobe cite ainsi le texte d’une « supplicalo » destinée
à obtenir une guérison, dont la forme rhétorique (l’insistance pathé­
tique, par exemple) et les motifs intéressés lui paraissent de nature
à disqualifier le « paganisme » 199. Cela dit, il y avait beau temps
que les élites et les milieux philosophiques « païens » avaient euxmêmes instruit le procès de ce type de prières 200. La prière romaine
est en effet capable de désintéressement, et elle sait à l’occasion se
199. Amöbe de Sicca, « Adversas nationes » III, 43 : « A deste, adestote dii Penates,
tu Apollo, tuque Neptune omniaque haec m ala quibus uror, terreor (ou torreor), vexor,
vestii numinis averruncate dem entia » : éd. A. Reifferscheid, Vienne, 1875, p. 140
(CSEL 4). Cf. G. A ppel , D e Romanorum precationibus, n° 95, p. 43 et 137, ainsi que
M. B. S im m ons , A m obius o f Sicca. R eligious conflict and competition in the age o f
D iocletian, Oxford, 1995, p. 237. Il ne sem ble pas que la « supplicatio » cité par
A m obe ait été forgée par lui pour les besoins de la cause — bref, qu’il s’agisse d ’une
parodie. L’ouvrage de H. K l ein k n e c h t , D ie Gebetsparodie in der A ntike, Stuttgart,
1937 (Tübinger Beiträge zur A ltertum sw issenschaft, 28), qui concerne aussi bien le
dom aine grec que le domaine latin, n ’évoque pas les parodies chrétiennes de prières
« païennes ».
200. Cf. É. des P la ce s , « L a prière des philosophes grecs», dans Gregorianum 41
(1960), p. 253-272 ; G. D orival , « Païens en p riè re » ; L. P e r n o t , « Prière et rhéto­
rique » , p. 227-229 ; A. D ih le , « Das G ebet der Philosophen » , dans E. Campi, L. Grane
et A. M. Ritter (éd.), Oratio. Das G ebet in patristischer und reformatorischer Sicht.
Festschrift zum 65. Geburtstag von A lfred Schindler, Göttingen, 1999, p. 23-41
(Forschungen zur Kirchen- und Dogm engeschichte, 76) ; A. M ot te , « Discours théolo­
gique et prière d ’invocation. Proclus héritier et interprète de Platon », dans Proclus et
la théologie platonicienne. Actes du colloque intern, en Vhonneur de H. D. Saffrey et
L. G. Westerink, Louvain - Paris, 2000, p. 91-108 (A ncient and m edieval philosophy,
De W ulf-M ansion Centre, Series I, vol. 26).
LES LATINS DE LA LITURGIE
141
concentrer sur la demande de biens spirituels, même si, certes, dans
l’ensemble, ce sont plutôt des avantages matériels que les fidèles
réclament aux dieux201. Il semble donc en aller avec la prière
Comme avec l’immoralité des dieux rapportée par les récits mytho­
logiques 202 : l’apologétique chrétienne — à partir de Tertullien, par
exemple — s’est attaquée à des rites et à des représentations quali­
fiés par elle de «païens», mais qui étaient depuis longtemps en
débat dans les milieux concernés. Prêtant à ses adversaires des
opinions indéfendables, mais qui ne sont pas à proprement parler
les siennes, l’apologétique chrétienne dirigée contre la religion
romaine ne faisait en somme qu’appliquer les méthodes ordinaires
de l’hérésiologie 203.
Ces mêmes travaux montrent en même temps que, dès une date
très haute, la prière chrétienne peut être fort éloignée des idéaux
exprimés par la prière enseignée par Jésus à ses disciples : il suffit
par exemple de voir comment Origène s’est trouvé contraint de
rappeler que, dans la prière, il faut demander exclusivement des
biens spirituels et, pour cela, prier le Père (par le Fils), non le Fils
directement204. On connaît en effet des prières chrétiennes aussi
peu désintéressées que les prières romaines visées par l’apologé­
tique d’un Amobe : je songe par exemple à cette prière adressée à
201. Cf. par ex. A.-J. F e s t u g i è r e , « A nth’h ô n : la formule « e n échange de quoi»
dans la prière grecque hellénistique », dans Revue des sciences philosophiques et théo­
logiques 60 (1976), p. 389-418; P. V e y n e , «U ne évolution du paganism e grécorom ain : injustice ou im piété des dieux, leur ordres et « oracles » », repris dans La
société rom aine, Paris, 1991, p. 281-310 (je dois cette réf. à M.-Y. Perrin).
202. Sur la critique « païenne » des mythes et de l ’anthropomorphisme, Xénophane
de Colophon (VIe s. av. J.-C.), l ’évhém érism e et les tentatives de rationnalisation de la
religion rom aine, cf. par ex. J.-P. V e rn a n t , Mythe et pensée chez les Grecs, Paris,
1974 ; P. V e y n e , Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ?, Paris, 1983 ; Y. L eh m a n n ,
Varron théologien et philosophe romain, Bruxelles, 1997 (Latomus, 237) ;
M. W in ia r c z y k , Euhem eros von M essene: Leben, Werk und Nachbildung, MunichLeipzig, 2002 (Beiträge zur A ltertum skunde, 157) (je dois cette réf. à M .-Y. Perrin).
203. Cf. par ex. J.-M . V e r m a n d e r , « La polém ique des Apologistes latins contre les
dieux du paganism e », dans Recherches augustiniennes 17 (1982), p. 3-128. Sur les
m éthodes et les discours hérésiologiques chrétiens, il faut bien sûr consulter le maîtrelivre d ’A. L e B o u l l u e c , La notion d'hérésie dans la littérature grecque. IIe-IIIe siècles,
2 vol., Paris, 1985 (CÉA, A ntiquité, 110-111).
204. Origène, «P eri e u c h è s» XV, 2 : éd. P. Koetschau, 334-335; trad.
A. G. Ham m an, Origène, La p rière, Paris, 1977, p. 56 (Les Pères dans la foi, 2). Sur
Pinterprétation de ce passage, je suis l ’analyse de P. N autin , Origène. Sa vie et son
œuvre, Paris, 1977, p. 115-118.
142
PHILIPPE BERNARD
saint Senouthios/ Shénouté (t451) afin d’obtenir, grâce à son inter­
cession, la crue du N il205. Les tentatives récentes de mettre en
évidence les parentés, les points de contact et les ressemblances qui
peuvent exister entre la prière romaine et la prière chrétienne, se
rapprochent finalement assez de la démarche des historiens, tant
antiquistes que médiévistes, qui cherchent à suggérer qu’il pourrait
ne pas exister d’opposition irréductible entre l’institution matrimo­
niale romaine et le mariage chrétien206. Cette convergence de
points de vue et de problématiques me semble renforcer la légiti­
mité de la démarche comparatiste que je suggère ici.
Maintenant, que peut-on en attendre de concret pour l’analyse
des latins de la liturgie ? Pour le dire en quelques mots, l’examen
des oraisons de la messe, et notamment celui des grandes
préfaces eucharistiques, dans une perspective comparatiste, me
semble tout d’abord de nature à permettre d’utiles rapproche­
ments entre elles et le « corpus » de la prière romaine, tant en ce
qui concerne le vocabulaire employé, le style adopté, que les
thèmes traités. Il ne s’agit bien sûr pas de tenter de redonner vie
à une étiologie qui voudrait que l’eucharistie chrétienne procède
des sacrifices «païens», mais seulement de faire observer que
certains compositeurs d’oraisons de la fin de l’Antiquité et du
haut Moyen Age n’ont pas hésité, par le biais d’emprunts lexi­
caux, à établir des rapprochements volontaires entre le culte de la
« Roma aetema » (François Paschoud) et celui de la « Roma Chris­
tiana » (Charles Pietri) qui, lui succédant, a hérité sa majesté, sa
pompe et sa grandeur207. Ces emprunts découlent tantôt de l’imi­
205. P. Vindob. G. 39789 : éd. L. S. B. M a c C o u l l , « Stud. Pal. XV 250 ab: A
monophysite trishagion for the Nile flood», dans Journal o f theological studies n.s. 40
(1989), p. 129-135 (repris dans Coptic perspectives on Late A ntiquity, Londres, 1993,
texte XIII). Cf. J. H e n n er , Fragmenta liturgica coptica. Editionen und Kom m entar
liturgischer Texte der Koptischen Kirche des ersten Jahrtausends, Tübingen, 2000,
p. 114-115 (Studien und Texte zu Antike und Christentum , 5), qui en prépare une
nouvelle édition. Sur le culte du grand archim andrite du M onastère Blanc, cf. A. P apa con stantino u , Le culte des saints en Égypte, des Byzantins aux Abbassides. V a p p o rt
des inscriptions et des papyrus grecs et coptes, Paris, 2001 (Le m onde byzantin, 11),
p. 185-186.
206. Cf. P. T oub ert , « L ’institution du m ariage chrétien, de l ’A ntiquité tardive à
l’an m il», dans Morfologie sociali e culturali in Europa fr a tarda antichità e alto
m edioevo, t. 1, Spolète, 1998, p. 503-549, ici p. 509 (Sem aines de Spolète, 45).
207. Cf. Ch. P iet r i , Roma Christiana, t. 2, p. 1645-1651.
LES LATINS DE LA LITURGIE
143
tation directe de prières qu’on peut lire dans des textes classiques
(Virgile ou Tite-Live, par exemple208), tantôt d’emprunts indi­
rects, grâce à la médiation de poètes chrétiens tels que Prudence
ou Paulin de N oie209. Ce mimétisme, qui trouve sa source dans
un souci classicisant, se manifeste de mainte façon ; je me conten­
terai d’en donner ici quelques exemples bien connus, que j ’em­
prunte au « corpus » réuni par Georg Appel. Il se marque tout
d’abord par l’emprunt de formes verbales caractéristiques comme,
par exemple, « Adesto ... », « Annuat ... », « Aspice ... », «Audi/
Exaudí ... », «Da ...» («Da veniam ... », par ex.), « Parce ...»,
« Veni / Subveni ... », qu’on retrouve dans l’incipit de nombreuses
oraisons. Il peut aussi s’agir de l’emprunt d’épithètes, comme
« aetemus », «genitor», « parens », «pater», destinées à figurer,
parmi les qualificatifs divins, dans l’adresse de nombreuses orai­
sons. Ce mimétisme est parfois si poussé qu’il descend jusqu’à
l’emprunt de simples adverbes, tel « iugiter », qui est si fréquent
dans les oraisons 21°. Relevée à juste titre par Christine Mohrmann
pour les prières en prose, la continuité du langage de la prière est
encore plus nette pour les prières chrétiennes qui adoptent des
formes poétiques211. L’attraction exercée par le vocabulaire de la
prière antique se rattache à un phénomène assez général : on
trouve de semblables emprunts à Virgile ou à Horace (par
exemple) dans les épitaphes chrétiennes de la fin de l’Antiquité,
208. La bibliographie sur ce sujet est vaste ; je pense en avoir donné l’essentiel
dans « O vere beata n o x ». Cf. par ex. R. J ea n n er et , Recherches sur l ’hymne et la
prière chez Virgile, Bruxelles - Paris, 1973 ; F. V. H ic k so n , Roman prayer language.
Livy and the A neid o f Vergil, Stuttgart, 1993 ; Cl. M o u ssy , « A propos de Catulle (44,
18 et 92, 3): les sens du verbe deprecor», dans Revue des études latines 69 (1991),
p. 70-85.
209. Cf. par ex. G. G u t t il l a , « Preghiere e invocazioni nei «C arm i» di S. Paolino
di N ola», dans A nnali del Liceo classico « G. G aribaldi» di Palermo 25-26-27 (19881990), p. 93-188.
210. Cl. M o u ssy , « Les em plois de iugis et de iugiter dans la latinité tardive », dans
L. Callebat (éd.), Latin vulgaire, latin tardif IV. Actes du quatrième colloque interna­
tional sur la latin vulgaire et tardif Caen, 1994, Hildesheim etc., 1995, p. 237-249. —
Sur l ’em ploi de « iu g ite r» , voir déjà H. R ö n sch , Itala und Vulgata, Marburg, 18752,
rééd. Hildesheim , 1979, p. 150.
211. Cf. R. LrvER, Die Nachwirkung der antiken Sakralsprache im christlichen
G ebet des lateinischen und italienischen Mittelalters. Untersuchungen zu den syntakti­
schen und stilistischen Formen dichterisch gestalteter Gebete von den Anfängen der
lateinischen Literatur bis zu D ante, Berne, 1979, p. 15 (Romanica helvética, 89).
144
PHILIPPE BERNARD
dont certaines sont contemporaines des Préfaces liturgiques les
plus anciennes212.
Bien attesté à Rome où, à partir de l’époque de Damase, un tel
mimétisme allait de soi, ce processus imitatif s’observe aussi en
Gaule213. A quelques nuances près, le vocabulaire et le style des
Préfaces sont en effet finalement les mêmes partout, dans l’Occi­
dent tardo-antique, à condition bien sûr de ne pas prendre pour
base de comparaison les sacramentales « romains » copiés dans la
Gaule du VIIIe siècle : leurs compilateurs gaulois ont en effet éner­
giquement élagué le répertoire des Préfaces romaines, pour ne plus
guère retenir que deux formules stéréotypées, dont la « Préface
commune ». Si l’on compare en revanche les Préfaces gauloises —
celles des « Messes de Mone», par exemple — avec celles du
recueil de Vérone (le « sacramentaire léonien »), alors apparaît, je
crois, la pertinence des rapprochements que je viens de chercher à
établir. L’idée selon laquelle le latin des oraisons gauloises serait,
par nature, prolixe et fleuri, en opposition totale avec la sobriété et
la concision propres au latin des oraisons romaines, me semble en
effet reposer à la fois sur le mythe d’une « barbarisation du chris­
tianisme » en Gaule — Jungmann n’expliquait-il pas que « l’in­
quiétude et la mobilité, l’émotion profonde de la conscience, carac­
téristiques des Germains, étaient plus accentuées encore chez les
Celtes et avaient déjà marqué la liturgie gallicane », ce qui se serait
traduit par «une prédilection pour le dramatique et l’amour des
longues prières » 214 ? —, et sur une comparaison faussée entre des
textes qui ne sont pas comparables, faute de dater de la même
époque et d’appartenir au même genre littéraire. On ne saurait en
effet valablement comparer les grandes « contestations » du sacra-
212. Ce phénomène a été abondam m ent illustré par les travaux de R. R H o o g m a ,
D er Einfluss Vergils a u f die Carm ina latina epigraphica, A m sterdam , 1959 ;
G. S an d ers , Licht en duistem is in de christelijke grafschriften. Bijdrage tot de Studie
der latijnse metrische epigrafie van de vroegchristelijke tijd, 2 vol., Bruxelles, 1965, et
Lapides memores. Païens et chrétiens fa c e à la m o rt: le tém oignage de Tépigraphie
funéraire latine, Faenza, 1991.
213. Sur le style des Préfaces eucharistiques gauloises, cf. P. C a g in , Te Deum ou
illatio ?, Liège, 1906, p. 42-49.
214. J. A. J u n g m a n n , M issarum sollem nia, trad, fr., t. 1, Paris, 1951, p. 108-109.
Cf. en dernier lieu les critiques de K. S c h ä f e r d ie k , « Die Anfänge des Christentum s bei
den Goten und der sog. gotische A rianism us », dans Zeitschrift f ü r Kirchengeschichte
112 (2001), p. 295-310.
LES LATINS DE LA LITURGIE
145
mentaire palimpseste conservé à Munich ou du « Missale
Gothicum », où la rhétorique de l’éloge se donne souvent libre
cours, avec les Préfaces que le sacramentaire « gélasien ancien »,
les sacramentales « gélasiens du VIIIe siècle » et le sacramentaire
« grégorien » (« Hadrianum ») transmettent sous le nom de « réper­
toire romain », et qui ne sont en réalité que des échantillons, reli­
quat d’une expurgation qui a été accomplie selon des critères qui
ne sont évidemment pas romains, et qui ne sont déjà plus tardoantiques, mais carolingiens 215.
Par-delà ces constatations brutes, le regard comparatiste permet
aussi d’aborder la question des rapports entre le latin adopté par les
oraisons des sacramentaires tardo-antiques et l’efficacité qui leur
est attribuée. Il est en effet dans la nature des choses que la prière
antique cherche à établir, tout comme le serment216 ou le contrat,
un lien de type (ou au moins d’allure) juridique entre la divinité et
celui ou ceux qui s’adressent à elle ; aussi est-il aisément compré­
hensible que les termes de ce lien soient soigneusement pesés et
définis avec précision, afin d’être ainsi plus scrupuleusement
respectés. C’est cet aspect contractuel qui explique l’usage des
procédés de redondance ou d’intensification verbale qu’on
rencontre si souvent dans nos oraisons, comme par exemple l’em­
ploi régulier des « bina verba», du type: « rogamus ac petimus,
u t ...» : par leur insistance et leur méticulosité, ces procédés ont en
effet pour objet de lever les ambiguïtés éventuelles qui pourraient
frapper d’invalidité le contrat, et d’augmenter ainsi la force contrai­
gnante ou persuasive de la demande ou de l’engagement217. Plus
215. Sans doute faudrait-il donc nuancer en ce sens ce que j ’ai pu écrire à ce sujet
dans « Les tem ps de la liturgie », dans Ch. et L. Pietri (éd.), Histoire du christianisme,
t. 3 : Les deux Églises (430-610), Paris, 1998, p. 1035, ainsi que dans « O vere beata
nox », p. 90-91.
216. Sur le serm ent, tant rom ain que chrétien, cf. Ph. H ofm eister , Die christlichen
Eidesformen. E ine liturgie- und rechtsgeschichtliche Untersuchung, M unich, 1957 ;
P. H e r r m a n n , D er röm ische Kaisereid. Untersuchungen zu seiner H erkunft und
Entwicklung, G öttingen, 1968 (Hypom nemata, 20); S. E sders et H. J. M ier a u , Der
althochdeutsche Klerikereid.
217. Ces aspects juridiques ont été mis en évidence par G. A ppel , De Romanorum
precationibus, p. 141-145. Pour des perspectives anthropologiques contem poraines, cf.
A . D e r e m e t z , « L a prière en représentation à Rome. De Mauss à la pragmatique
contem poraine », dans Revue de l ’histoire des religions 211 (1994), p. 141-165
(= Parler aux dieux. Essais de pragm atique religieuse), duquel je m ’inspire d ’assez
près.
146
PHILIPPE BERNARD
encore que la prière personnelle ou ce qu’on nomme « prière dévotionnelle » à l’époque carolingienne et au delà, la prière liturgique
est un lien qui sert à établir un « commercium », c’est-à-dire un
échange, entre un « patronus » céleste et les « fideles » qui ont
besoin de lui: le style adopté par les oraisons tardo-antiques est
donc la traduction directe de la fonction qu’elles remplissent, et il
n’y a pas lieu de s’étonner de leur «juridisme » ou de l’aspect
contractuel qu’elles peuvent revêtir. Cette proximité est d’autant
plus grande que les juristes romains de la fin de l’Antiquité, quand
ils rédigent les lois, usent eux aussi des tropes et des figures rhéto­
riques que nous rencontrons dans nos oraisons 218.
Dans une perspective historique, étudier le vocabulaire et le style
des oraisons, c’est-à-dire leur esthétique, ne suffit cependant pas,
ne serait-ce qu’à cause du risque d’avoir affaire à des pastiches,
carolingiens ou autres. La facilité qu’éprouvent les compositeurs
un peu doués à reproduire des formes littéraires dont les règles,
finalement assez simples, étaient enseignées dans toutes les écoles,
fait qu’il serait illusoire de chercher à juger (et à dater) les oraisons
au moyen du seul critère stylistique219. Dans le même ordre
d’idées, et pour conclure, je note que l’importance des préoccupa­
tions rhétoriques est telle, dans nos oraisons, qu’on soupçonne
qu’il pourrait être illusoire, l’euchologie n’étant pas réductible à
une simple modalité du discours doctrinal, de vouloir y trouver une
doctrine cohérente et homogène de la « consécration » eucharis­
tique, de l’Incarnation ou de la Trinité.
Les rhétoriques politiques et religieuses de la fin de l ’Antiquité
La seconde des deux directions de recherches que j ’ai évoquées
plus haut est sans doute plus importante encore que la première.
218. Cf. par ex. G. A ppel , De Rom anorum precationibus, p. 146-149; W. K a l b ,
« Das Juristenlatein. Versuch einer Charakteristik auf Grundlage der D igesten » (N ürn­
berg, 1888), «W egweiser in die Röm ische R echtssprache m it Ü bersetzungsbeispielen
aus dem Gebiete des Römischen R echts» (Leipzig, 1912), et « D ie Jagd nach Interpo­
lationen in den Digesten » (Nürnberg, 1897), repris en un vol., Aalen, 19842 ;
R. M. H onig , Humanitas und Rhetorik in spätröm ischen Kaisergesetzen. Studien zur
Gesinnungsgrundlage des D om inais, Göttingen, 1960; W. E. Voß, R echt und R hetoric
in den Kaisergesetzen der Spätantike. E ine Untersuchung zum nachklassischen Kaufund Übereignungsrecht, Francfort, 1982.
219. Cette remarque a été faite par ex. par A. P a r e d i , I Prefazi ambrosiani. C ontri­
buto alla storia della liturgia latina, M ilan, 1937, p. 31 et 207.
LES LATINS DE LA LITURGIE
147
Nombreux sont en effet les travaux récents consacrés aux usages
tardo-antiques d’un mode d’expression politique très caractéris­
tique, à laquelle Laurent Pemot, qui lui a consacré un important
ouvrage, a donné le nom de « rhétorique de l’éloge»220. Cette
phraséologie officielle, qui s’exprime notamment dans les devises
monétaires, dans les préambules des actes impériaux ou royaux, et
plus encore dans les discours d’apparat, est l’un des vecteurs essen­
tiels d’une idéologie politique, que Jean Gagé a qualifiée de « théo­
logie de la victoire », qui consiste à attribuer aux vertus religieuses
de l’empereur — sa «pietas », par exemple — les succès politiques
ou militaires qu’il a remportés221. Or, il se trouve que cette rhéto­
rique de l’éloge a assez profondément influencé les textes euchologiques rédigés aux IVe-VIe siècles. Il est donc nécessaire de les
examiner aussi sous cet angle, afin de déterminer quelles ont été
exactement la profondeur et les modalités de cette influence, et ce
notamment face au substrat évangélique qu’il ne pouvait évidem­
ment pas être question d’oblitérer totalement.
Cette problématique s’applique avec un bonheur particulier au
latin des Préfaces eucharistiques, dont le protocole, faisant écho à
la dernière partie du dialogue échangé entre le ministre et les
fidèles (« Gratias agamus Domino Deo nostro ! »), nous assure
qu’elles sont une « gratiarum actio ». Or, la notion de « gratiarum
actio » se prête aisément à une amphibologie entre l’eucharistie
chrétienne et la prière antique, et donc à une sorte de jeu simultané
sur deux tableaux. La religion romaine pratique abondamment la
prière d’actions de grâces, qu’elle emploie pour remercier les
dieux, par exemple pour une guérison, un retour sain et sauf de
voyage, ou pour tout autre motif. Grâce à la médiation de la rhéto­
220. Sur cette rhétorique de l’éloge, on trouvera l’essentiel de la bibliographie
récente dans les travaux suivants : L. P e r n o t , La rhétorique de l'éloge dans le monde
gréco-romain ; Id., La rhétorique dans l'Antiquité, Paris, 2000; M ary W hitby (éd.),
The propaganda o f power. The role o f panegyric in late antiquity, Leyde - Boston C ologne, 1998.
221. Cf. J. G a g é , « L a théologie de la victoire impériale », dans Revue historique
171 (1933), p. 1-43. Cf. égalem ent Fr. H e im , La théologie de la victoire de Constantin
à Théodose, Paris, 1992 (Théologie historique, 89). Je n ’ignore bien sûr pas que cette
idéologie de la victoire et du triom phe est très présente dès le début de l ’Empire, étant
inhérente au nouveau régim e institué par Auguste : cf. par ex. J. R. F e a r s , « The theo­
logy o f victory at Rom e : approaches and problems », dans A N RW II. 17. 2, Berlin New York, 1981, p. 736-826, et J. S c h e id , Religion et piété à Rome, 2e éd., Paris, 2001,
p. 145-154.
148
PHILIPPE BERNARD
rique de l’éloge, la «gratiarum actio » a pu être appliquée aux
empereurs, aux magistrats et, plus généralement, à tout agent de la
puissance publique auquel on estime être redevable d’un bienfait :
une commutation de peine, une remise d’impôt ou une mesure de
nomination, par exemple222. Le modèle de ce second type d’action
de grâces est bien sûr le panégyrique rédigé par Pline le Jeune en
l’année 100 pour remercier l’empereur Trajan de l’avoir nommé
consul suffect. C’est cependant seulement à partir de la fin du
IIIe siècle que ce texte essentiel a commencé à exercer une réelle
influence : il a notamment été imité par les auteurs des « Panégy­
riques latins » (289 / 389)223, qui ont à leur tour servi de modèles
aux panégyriques de Claudien (396 / 404), Mérobaudes (437 / 446)
et Sidoine (456 / 468), au Ve siècle, puis à ceux d’Ennode (507),
Priscien (513 / 514), Cassiodore (v. 536), Corippe (565 / 568) ou
encore Fortunat (t v. 600), au VIe siècle.
Même si la « gratiarum actio » eucharistique procède bien sûr du
récit évangélique de la dernière Cène (Mt. 26, 27)224, dont nous
retrouvons l’essentiel sous la plume de l’apôtre Paul (1 Cor. 11, 2324), auteur de la plus ancienne description (conservée) d’une
eucharistie chrétienne, puis, autour de 150, sous celle du philo­
sophe converti Justin225, il demeure néanmoins que l’occasion était
222. Cf. G. A ppel , De Rom anorum precationibus, p. 182-183; L. H a l k in , La
supplication d'action de grâces chez les R om ains, Paris, 1953 ; Cl. M o u ssy , Gratia et
sa fam ille, Paris, 1966; G. F r e y b u r g e r , « L a supplication d ’action de grâces sous le
Haut-Empire », dans A N R W II. 16. 2, B erlin - New York, 1978, p. 1418-1439 ; Id.,
« Gratias agere. Histoire et constitution de l ’action de grâces chrétienne », dans Études
grégoriennes 17 (1978), p. 193-200; Ph. B e r n a r d , « O vere beata nox », p. 86-87.
223. Ils viennent de recevoir une nouvelle traduction, due à D. Lassandro et
G. M icunco, Panegirici latini, Turin, 2000 (Classici latini, 45).
224. Je laisse naturellement ici de côté la question des bénédictions et des actions
de grâces juives qui figure à l’arrière-plan (mais vraisem blablem ent pas à la source) de
l’eucharistie instituée par Jésus pour être le m ém orial de « la nouvelle A lliance en (son)
sang » {Le. 22, 2 0 ; 1 Cor. 11, 25). Cf. par ex. Th. J. T a l le y , « D e la berakah à l ’eu­
charistie. Une question à réexam iner », dans La M aison-D ieu 125 (1976), p. 1-39, et
P. F. B radshaw , The search fo r the origins o f Christian w orship, 2e éd., Londres, 2002,
p. 23-46.
225. Justin, 1 Apol. 65, 3 : « Ensuite, on apporte à celui qui préside l ’assem blée des
frères du pain et une coupe d ’eau et de vin trem pé : il les prend, adresse louange et
gloire au Père de l’univers, par le nom de son Fils et de l’Esprit saint, prononce longue­
m ent une action de grâces pour ces biens q u ’il nous a fait l ’honneur de nous accorder ;
une fois achevées les prières et l’action de grâces, tout le peuple présent exprim e son
accord en répondant « Amen » » : trad. A. W artelle, Saint Justin, A pologies, Paris, 1987,
p. 188-191.
LES LATINS DE LA LITURGIE
149
trop belle, pour les compositeurs d’oraisons, de jouer habilement
de l’amphibologie permise par l’expression « gratiarum actio», et
d’user de la rhétorique de l’éloge pour réécrire, « mutatus in
melius », l’action de grâces eucharistique226, conformément au
goût tardo-antique pour les paraphrases (bibliques, par exemple) et
les centons virgiliens ou homériques 221.
Les deux principaux thèmes d’une « gratiarum actio » sont ordi­
nairement la célébration de la « dementia » que l’empereur mani­
feste en renonçant à punir des coupables, alors qu’il pourrait s’y
résoudre en toute justice 228, et celle de l’«indulgentia» dont il fait
preuve quand il prend des mesures de toute sorte en faveur de ses
sujets, qu’il s’agisse de « largitiones » matérielles ou, plus généra­
lement, de décisions prises dans l’intérêt général, comme par
exemple la restauration d’édifices ou d’équipements publics229.
226. Sur les paraphrases bibliques, à la fin de l ’Antiquité, cf. par ex. M. R oberts,
The hexam eter paraphrase in late antiquity: origins and applications, Liverpool,
1985 ; C. R E. S pringer, The Gospel as epic in late antiquity ; D. J. N odes, Doctrine
and exegesis in biblical latin p oetry, Liverpool, 1993; P. A. D eproost, « L ’épopée
biblique de langue latine. Essai de définition d ’un genre littéraire », dans Latomus 56
(1997), p. 14-39.
227. J ’em prunte bien sûr cette form ule au prologue (v. 3-4) qu’on plaça en tête du
« Centón » de Proba (seconde m oitié du IVe s.) quand il fut réédité, à la demande de
l’em pereur A rcadius (395-408) : éd. K. Schenkl, Poetae christiani minores, t. 1,
Vienne, 1888, p. 568 (CSEL, 16 / 1). Cf. Ph. B e rn a r d , « David m utatus in melius ? »,
p. 29-43 ; Id ., « O vere beata nox », p. 98-99.
228. Sur la « d e m e n tia principis », aux références que j ’ai données dans « O vere
beata n o x », n. 63, p. 96, on ajoutera les travaux suivants : L. D e S alvo , « L a iustitia e
l’ideologia im periale », dans Le trasform azioni della cultura nella Tarda Antichità, éd.
C. Giuffrida et M. M azza, t. 1, Rom e, 1985, p. 71-93, ici p. 75-77 ; M. T. S ch ettin o ,
« Perdono e « d e m e n tia principis » nello stoicismo del II secolo », dans M. Sordi (éd.),
Responsibilità, perdono e vendetta nel mondo antico, Milan, 1998, p. 209-238 ;
M. C h r isto l , « L e m étier d ’em pereur et ses représentations à la fin du IIIe et au début
du IV e siècle », dans Cahiers du Centre Gustave-Glotz 10 (1999), p. 355-368.
229. Sur 1’« indulgenza principis », cf. M. P. E llebrac ht , Remarks on the vocabu­
lary o f the ancient orations in the M issale Romanum , p. 155-157 ; A. C hastagnol , « Le
form ulaire de l ’épigraphie latine officielle dans l’Antiquité tardive », p. 29;
J.-M . C a r r ié , « L a « munificence » du prince. Les modes tardifs de désignation des
actes im périaux et leurs antécédents », dans M. Christol et alii (éd.), Institutions,
société et vie politique dans Vempire romain au IVe siècle ap. J.-C., Rome, 1992,
p. 411-430 (CEFR 159), qui fait observer que la notion d ’« indulgenza » recouvre l ’en­
sem ble de l ’activité législative du « princeps » (et sa capacité à légiférer), et non
uniquem ent ses libéralités ; M. C o r b ie r , « « Indulgentia principis » : l ’image et le mot »,
dans M. M ayer et J. Góm ez Pallares (éd.), Religio deorum. Actas del coloquio inter­
nacional de epigrafía « Culto y sociedad en Occidente », bajo el patrocinio de la A. I.
E. G. L., Sabadell (Barcelone), 1992, p. 95-123.
150
PHILIPPE BERNARD
Associé à des épithètes telles que «victor» et « invictos », le
premier de ces thèmes est une expression de la « théologie de la
victoire » : il faut en effet avoir vaincu pour être en position
d’exercer sa clémence en épargnant ceux qu’on tient à sa merci230.
Il s’exprime souvent dans la titolature impériale, sous la forme des
épithètes « clemens / clementissimus » ou (en grec) « philanthro­
pes » / « philanthropotatos » 231. Le cérémonial épistolaire tardoantique est au même diapason : il réserve en effet l’usage de
l’épithète «clementissimus / -a» à l’empereur, à l’impératrice
et aux rois barbares; beaucoup utilisée par Ambroise et des
évêques tels que Léon, Gélase ou Hormisdas, cette épithète est en
revanche assez rarement employée par Augustin, et jamais par
Jérôme232. Le P. Botte avait donc vu juste : l’épithète superlative
« clementissimus », qui figure au début du « canon actionis »
romain («Te igitur, clementissime Pater ...»), n’est pas d’origine
biblique, mais provient de la phraséologie politique de l’empire
tardif233.
Or, nous retrouvons couramment ces deux notions dans les
Préfaces eucharistiques composées, tant à Rome qu’ailleurs, à la
même époque. C’est en effet la « dementia » — ou, en grec, la
« philanthropia » — connaturelle à sa perfection qui porte Dieu à
pardonner les fautes au lieu de châtier les fautifs, comme il le pour­
230.
Cf. Th. G rünew ald , Constantinus M axim us Augustus. H errschaftspropaganda
in der zeitgenössischen Überlieferung, Stuttgart, 1990, p. 135.
231 Sur la titulature des em pereurs de la fin de l ’A ntiquité et les épithètes dont elle
use, cf. par ex. A. C hastagnol , « Le form ulaire de l ’épigraphie latine officielle dans
l ’Antiquité tardive », dans A. D onati (éd.), La terza età dell'epigrafia (Colloquio
A IEG L - Borghesi 86), Faenza, 1988, p. 11-64, ici p. 26, 28-29, 5 4 ; L. B o r h y ,
« « Constantins toto orbe victor trium fator sem per A ugustus ». Die T itulatur C onstan­
tins’ II. bei Ammianus Marcellinus. Ein Kom m entar zur K aiserpropaganda », dans X I
congresso intem azionale di epigrafia greca e latina (Roma, 18-24 settembre 1997),
t. 2, Rome, 1999, p. 659-668; M. C h r isto l , « L’épigraphie latine im périale, des
Sévères au début du IVe siècle ap. J.-C. », dans X I congresso internazionale di
epigrafia greca e latina (Roma, 18-24 settembre 1997), t. 2, Rom e, 1999, p. 333-357 ;
I d . et Th. D rew -B e a r , « Antioche de Pisidie, capitale provinciale et l’œuvre de
M. Valerius D iogenes», dans A ntiquité tardive 1 (1999), p. 39-71.
232. Je me fonde sur les dépouillem ents suivants: art. « C lem entia», dans le
Thesaurus Linguae Latinae, t. 3 (Leipzig, 1907), col. 1332, lignes 49-58 ;
M . B . O ’B rien , Titles o f address in Christian latin epistolography to 543 A. D.,
Washington, 1930, p. 130-131.
233. B. B otte , dans I d . et C. M o h r m a n n , L'O rdinaire de la messe. Texte critique,
traduction et études, Paris-Louvain, 1953, p. 74.
LES LATINS DE LA LITURGIE
151
rait légitimement234. C’est cette même sollicitude pour ses créa­
tures — qui rappelle la « cura » dont fait preuve le « princeps » en
légiférant235 — qui, portée à son comble, le pousse à réparer luimême (idée souvent exprimée au moyen des verbes « restituere »,
« reparare » ou « renovare », qui sont empruntés au vocabulaire des
travaux publics 236) en envoyant son propre Fils racheter les fautes
du genre humain en mourant sur la Croix237. La « théologie de la
victoire » est ainsi habilement mise à contribution pour exprimer un
point essentiel de la doctrine chrétienne — et notamment de la
sotériologie paulinienne 238 — et, sans la dénaturer, en donner une
lecture dans la langue des élites du temps — bref : pour réécrire au
goût du jour, c’est-à-dire conformément aux canons de la rhéto­
rique de l’éloge, les grandes articulations de l’économie du salut
que sont le péché originel, l’Incarnation et la Rédemption.
Ces quelques exemples, qui ne visent nullement à l’exhaustivité
— une telle prétention serait un peu vaine, tant le sujet est
immense — , illustrent bien, je crois, tout ce que le latiniste, le phi­
lologue (et l’historien) peuvent retirer, en termes de compréhension,
de la prise en considération, dans une perspective comparatiste
prudente, des acquis des principales disciplines voisines de la
sienne. Si éclairants soient-ils, ces rapprochement ne signifient bien
sûr pas que les Préfaces tardo-antiques soient pauvres en éléments
spécifiquement chrétiens, ou que le substrat biblique ait été oblitéré
(ou même adultéré) par l’emploi inconsidéré de notions empruntées
234. Sur la notion biblique, puis évangélique, de « philanthropia », cf. U. L u c k , art.
« Philanthrôpia, philanthropes », dans Theologisches Wörterbuch zum Neuen Testa­
m ent, t. 9 (Stuttgart, 1973), p. 107-111 ; E. P lü m a c h e r , art. « Philanthrôpia, as, Philanthropes », dans Exegetisches Wörterbuch zum Neuen Testament, t. 3 (Stuttgart,
1983), col. 1015-1016; C. S p ic q , art. « Philanthrôpia, Philanthropes », dans Lexique
théologique du Nouveau Testament, Paris, 1991, p. 1582-1587.
235. Cf. J.-L. M o u r g u e s , « L e préam bule de l’édit de Tiberius Julius Alexander,
tém oin des étapes de son élaboration », dans Bulletin de correspondance hellénique
119 (1995), p. 415-435, ici p. 419.
236. Cf. A. C h a st a g n o l , « Le form ulaire de l’épigraphie latine officielle dans P An­
tiquité tardive », p. 25-26 et 57-60.
237. Sur ce thèm e, cf. W. D ü r ig , Pietas liturgica. Studien zum Frömm igkeitsbegriff
und zur G ottesvorstellung der abendländischen Liturgie, Ratisbonne, 1958, p. 187196 ; G. M. L u k k e n , O riginal sin in the Roman liturgy. Research into the theology o f
original sin in the Rom an sacram entaria and the early baptismal liturgy, Ley de, 1973 ;
Ph. B e r n a r d , « O vere beata nox », p. 96.
238. Cf. par ex. L. C e rfa u x , « L a sotériologie paulinienne», repris dans Recueil
Lucien Cerfaux, t. 3, Gem bloux, 1962, p. 323-350 (Bibl. Eph. theol. Lovan., 18).
152
PHILIPPE BERNARD
à une idéologie étrangère au christianisme. Pour commencer par un
détail qui passe aisément inaperçu, mais qui n’en est pas moins révé­
lateur, l’adjectif «omnipotens» qui figure dans la formule ternaire
(et rythmée par un savant procédé de « gradatio » / « klimax »)
«Domine, sancte Pater, omnipotens aeteme Deus», qu’on trouve
très souvent, sous une forme ou sous une autre, en tête de la Préface,
traduit le grec « pantokratôr » : il s’agit par conséquent d’une réfé­
rence discrète au premier article des divers symboles de foi en cir­
culation à la fin de l’Antiquité 239. Ce premier indice laisse entrevoir
une situation complexe d’imbrication, au sein même des latins de la
liturgie, entre ce qui est hérité du substrat biblique et ce qui provient
de la rhétorique de l’éloge, plutôt qu’une simple table rase au seul
bénéfice de cette dernière.
Les thèmes et les expressions bibliques sont en effet bien
présents dans les Préfaces eucharistiques, mais surtout dans le
domaine grec, où la communauté de langue entre la Bible des LXX
et les Évangiles, d’une part, et la liturgie, d’autre part, rend aisés
les transferts de matériaux bibliques en direction des anaphores.
L’importance prise par les citations bibliques ou, plus simplement,
par les réminiscences scripturaires, est en effet beaucoup plus
grande dans les anaphores grecques que dans les prières eucharis­
tiques latines240. Ce phénomène est certainement dû en partie à des
motifs linguistiques évidents : étant composées en grec, ces
anaphores peuvent aisément emprunter directement vocables,
images et citations à la Bible des LXX et au Nouveau Testa­
239.
Cf. A. D e H a lle u x , « Dieu le Père tout-puissant », dans Revue théologique de
Louvain 8 (1977), p. 401-422; M.-Y. P e r r in , Le Christ des Romains. Recherches sur
Limage du Christ dans la Rome de VAntiquité tardive (début IIIe siècle - fin IV e siècle),
thèse dactylographiée inédite, Université de Paris IV, janvier 1993, p. 150 n. 150.
240.
Pour les prières eucharistiques latines, cf. A. M. T r ia c c a , « « Volumina divina
percurrere ». Una significativa « praefatio » del Sacram entario Veronese (Ve 428). U c a ­
cologia centonizzazione scritturistica », dans M. Löhrer et E. Salmann (éd.), M ysterium
Christi. Symbolgegenwart und theologische Bedeutung. Festschrift f ü r B asil Studer,
Rome, 1995, p. 179-203 (Studia anselm iana 116); P. D e C l er c k , « L’usage de P Écri­
ture dans les prières d ’ordination des liturgies byzantine, gallicane et rom aine », dans
Ordination et ministères (Conférences Saint-Serge, 42e semaine d'études, Paris, 1995),
Rome, 1996, p. 107-117 (BEL 85) ; A. A. R. B a s t ia e n se n , «D ie Bibel in den G ebets­
form eln der lateinischen Kirche », dans J. den Boeft et M. L. van Poll - van de Lisdonk
(éd.), The impact o f Scripture in early Christianity, Ley de - Boston - Cologne, 1999,
p. 39-57.
LES LATINS DE LA LITURGIE
153
ment241. En effet, même si la Bible grecque des LXX est certes
traduite sur l’hébreu, il demeure cependant que son grec est
souvent un grec littéraire (avec bien sûr des variations d’un livre
biblique à l’autre, selon la qualité du ou des traducteurs), et qu’il
sait même à l’occasion être poétique : je songe notamment aux
psaumes, qui ont été analysés en ce sens par Jean Irigoin242. Quant
au grec du Nouveau Testament, même s’il est parfois émaillé d’hébraïsmes (avec bien sûr des différences d’un évangéliste à l’autre),
il demeure cependant que ses rédacteurs n’étaient pas fermés à tout
souci d’élégance, comme en témoignent par exemple l’emploi de
clausules accentuelles et la recherche de l’isosyliable242. Aussi
n’est-il pas surprenant que, profitant des facilités qui leur étaient
offertes par la langue, les compositeurs de certaines anaphores
grecques leur aient donné la forme de véritables rhapsodies de cita­
tions scripturaires, et notamment évangéliques et pauliniennes.
C’est bien sûr moins vrai dans le domaine latin, où l’inculturation du message biblique, par la force des choses et pour des
raisons linguistiques évidentes, a été plus profonde et plus poussée
241.
Pour les anaphores grecques, cf. S. A n to n ia d is , Place de la liturgie dans la
tradition des lettres grecques, Ley de, 1939, p. 45-49 et 118-137; R. R oca -P u ig , «Citas
y rem iniscencias bíblicas en las anáforas griegas más primitivas », dans Byzantina 4
(1972), p. 193-203 ; V. S a x e r , « L ’usage de la Bible dans quelques anaphores grecques
anciennes », dans M ens concordet voci. Pour M gr Aimé-Georges M artimort, Paris,
1983, p. 595-607 ; I.-H. D a l m a is , « Thèm es bibliques dans les anaphores eucharistiques
de langue grecque », dans Cl. M ondésert (éd.), Le monde grec et la Bible, Paris, 1984,
p. 95-106 ; A. G e r h a r d s , « D e r Schriftgebrauch in den altkirchlichen Liturgien », dans
Stimuli. Exegese und ihre H erm eneutik in Antike und Christentum. Festschrift fü r Ernst
D assm ann, M ünster, 1996, p. 177-190 (JAC, Ergänzungsband 23).
242.
Sur les qualités littéraires de la Bible grecque des LXX, cf. M. H a r l , « Y at-il une influence du « grec biblique » sur la langue spirituelle des chrétiens ? Exemples
tirés du psaum e 118 et de ses comm entateurs, d ’Origène à Théodoret », dans La Bible
et les Pères. Colloque de Strasbourg ( l er-3 octobre 1969), Paris, 1971, p. 243-262 ;
M. C im o s a , Il vocabolario di preghiera nel Pentateuco greco dei LXX, Rome, 1985 ;
I d ., « Il vocabolario di preghiera nella tradizione greca dei Salmi », dans Ephemerides
liturgicae 105 (1991), p. 13-87 ; I d ., La preghiera nella Bibbia greca. Studi sul voca­
bolario dei L X X , Rom e, 1992 ; M. H a r l , G. D orival et O. M u n n ich , La Bible grecque
des Septante, Paris, 1988, p. 236-240 et 259-266; J. I r ig o in , « L e psaum e 26 dans la
Septante. Étude de com position rythmique », dans K A T A T O Y ! O ’. Selon les
Septante. Trente études sur la B ible grecque des Septante en hommage à Marguerite
Harl, Paris, 1995, p. 287-297.
243.
Cf. J. Ir ig o in , « La com position rythmique des cantiques de Luc », dans Revue
B iblique 98 (1991), p. 5-5 0 ; Id ., « L a version lucanienne du Notre P è re », dans Revue
d ’histoire et de philosophie religieuses 80 (2000), p. 207-212; M. P h ilo n e n k o , Le
«N otre P ère», p. 14-15 et 164.
154
PHILIPPE BERNARD
qu’en Orient244. Les Latins n’ont en effet accès qu’à des textes
bibliques — «vêtus latina» ou traductions dues à Jérôme et à
d’autres — qui se présentent dans une langue de traduction
toujours très littérale, souvent inélégante (pour ne pas dire incor­
recte), et parfois même peu compréhensible, émaillée par surcroît
de termes grecs simplement translitérés (« baptismum », « exorci­
zare», «propheta», « diaconus », etc.) qui sont bien sûr totalement
proscrits par les canons du latin académique 245. Les auteurs d’orai­
sons occidentaux ont donc été naturellement amenés à s’inspirer
davantage de leur tradition rhétorique propre, autrement-dit de la
rhétorique de l’éloge et des panégyriques latins, et à remplacer les
termes techniques grecs par leur équivalent dans le vocabulaire de
la poésie classique, qui emprunte essentiellement à Virgile ; le latin
chrétien possède en effet une certaine autonomie vis-à-vis du
lexique grec, même dans le domaine philosophique246. Certes, les
auteurs des anaphores grecques savent eux aussi parfaitement
employer la prose d’art; il demeure néanmoins que cette dernière
a laissé sur elles une marque beaucoup moins importante que celle
qu’elle a imprimée sur les prières eucharistiques latines 247.
244. Cf. P. D e C ler c k , « L’usage de l ’Écriture dans les prières d ’ordination des
liturgies byzantine, gallicane et rom aine » ; A. A. R. B a s t ia e n se n , « Die Bibel in den
Gebetsformeln der lateinischen K irche». Plus généralem ent, cf. R. B ra u n , « L ’in­
fluence de la Bible sur la langue latine », dans J. Fontaine et Ch. Pietri (éd.), Le m onde
latin antique et la B ible, Paris, 1985, p. 129-142 (Bible de tous les tem ps, 2).
245. Sur le latin de la «vêtus latina» et des traductions hiéronym iennes, cf.
P.-M. B ogaert , « La Bible latine des origines au m oyen âge. A perçu historique, état des
questions», dans RTL 19 (1988), p. 137-159 et 276-314; Id., « L e psautier latin, des
origines au XIIe siècle. Essai d ’histoire », dans A. Aejm elaeus et U. Q uast (éd.), D er
Septuaginta-Psalter und seine Tochterübersetzungen, G öttingen, 2000, p. 51-81
(Abhandl. der Akad. der Wiss. in Göttingen, Phil.-hist. Kl., III, 230) ; J. K. E l l io t t ,
« The Translations of the New Testam ent into L atin : The Old Latin and the Vulgate »,
dans AN RW , II: P rinzipat; t. 26. 1, 1992, p. 198-245; J. H. P e t z e r , « T h e latin
versions of the New Testament », dans B. D. Ehrm an et M. W. H olm es (éd.), The text
o f the New Testament in contemporary research. Essays on the status quaestionis. A
volume in honor o f Bruce M. M etzger, G rand Rapids, 1995, p. 113-130.
246. Cf. J.-Cl. B red o u ille , «L angue philosophique et théologie d ’expression latine
(IIe-IIIe siècles) », dans La langue latine, langue de la philosophie, Rom e, 1992,
p. 187-199 (CÉFR, 161), qui nuance sur ce point l ’analyse classique de Chr. M o h r ­
m a n n , « Les emprunts grecs dans la latinité chrétienne », dans Vigiliae christianae 4
(1950), p. 193-211, repris dans Études sur le latin des C hrétiens, t. 3, Rome, 1965,
p. 127-145.
247. Cf. H. E n g b erd in g , «D ie Kunstprosa des eucharistischen Hochgebetes der
griechischen Gregoriusliturgie », dans M ullus. Festschrift Theodor K lauser, M ünster,
1964, p. 100-109.
LES LATINS DE LA LITURGIE
155
Sans jamais gommer l’identité et la spécificité des représenta­
tions chrétiennes, la démarche comparatiste que je viens d’es­
quisser brièvement a le mérite de bien mettre en évidence l’impor­
tance des mutations qu’a vécues l’eucharistie chrétienne quand elle
s’est enracinée dans la culture romaine tardive. Cette réussite est
telle qu’il serait illusoire de croire que les oraisons tardo-antiques,
et notamment les Préfaces, pourraient nous permettre, par une
critique interne de type philologique, de remonter à l’Eucharistie
de la primitive Église — notion qui semble de toute façon ne guère
avoir de sens 248.
B.
L e s tr a v a u x d e le x ic o g ra p h ie litu r g iq u e :
DIRECTIONS DE RECHERCHES
L’existence de nouveaux instruments de travail électroniques ne
condamne pas pour autant les études lexicographiques du type de
celles qui ont été publiées dans les années 1950 et 1960, que ce soit
en liaison directe avec l’école de Nimègue ou dans un cadre diffé­
rent. Le principal changement tient au fait qu’il n’est désormais
plus possible de se prévaloir du seul mérite d’avoir rassemblé des
informations en dépouillant, crayon en main, un important
« corpus ». La collecte des données — par exemple, le recensement
des emplois d’un vocable donné, avec leurs contextes — est en
effet rendue beaucoup plus rapide, beaucoup plus complète et
beaucoup plus sûre — à condition, naturellement, de savoir quelles
sont les limites des instruments dont on use et de ne pas se fier
aveuglément à eux.
Pour m’en tenir à l’essentiel, je rappellerai simplement que les
décennies 1950 et 1960 ont vu la parution de travaux de lexicogra­
248.
Cette suspension de la tentation philologique est un choix qui, sur le plan
épistém ologique, m e paraît tout à fait défendable ; je songe par ex. à ce qu’écrit John
Scheid à propos de la dém arche historique de Georges Dumézil : « Il [sc., Dumézil]
a m is entre parenthèses, com m e n ’étant pas de son ressort, la tradition aboutissant à
la constitution d ’un texte donné : c ’est le résultat, le texte final, qu’il soumet à son
analyse » : J. S c h e id , R eligion et p iété à Rom e, 2e éd., Paris, 2001, p. 100. En d ’autres
term es, je crois préférable de renoncer à des tentatives du type de celle qu’a entre­
prise E. M azza, L'anafora eucaristica. Studi sulle origini, Rome, 1992 (BEL,
Subsidia, 62).
156
PHILIPPE BERNARD
phie liturgique consacrés par exemple aux notions de « commer­
cium » (l’échange entre Dieu et les hommes), de «gloria», de
« pietas », ou encore d’« imago » ; une utile synthèse des apports de
tous ces travaux a été réalisée par Mary Pierre Ellebracht dans un
ouvrage paru en 1966 249. La principale limite de ces diverses entre­
prises lexicographiques tient sans doute au fait que, conformément
à la philosophie de l’histoire reçue dans les milieux catholiques de
cette époque déjà lointaine, elles sont la plupart du temps exclusi­
vement centrées sur le rit de l’Église de Rome — perdant de vue
au passage le fait que ce rit a lui-même été profondément refondu
par les savants du royaume des Francs, à l’époque carolingienne ;
elles laissent par conséquent de côté les sources milanaises, hispa­
niques et gauloises (antérieures aux Carolingiens). Il va sans dire
qu’une telle optique romanocentriste serait difficilement justifiable
aujourd’hui.
Pour des raisons (ou simplement des circonstances) qu’il serait
sans doute trop long d’exposer ici, ces travaux de lexicographie
liturgique n’ont pas eu de véritable postérité dans les deux décen­
nies suivantes. A quelques exceptions près, le travail a donc été
poursuivi en solitaire par les spécialistes de la latinité impériale la
plus classique, sans plus guère rencontrer d’échos du côté chrétien.
On devrait cependant assister aujourd’hui à un renouveau de ce
genre d’études, non seulement à cause de l’existence d’instruments
de travail électroniques, mais aussi en raison de la spectaculaire
réhabilitation qu’ont connue depuis vingt ans, du côté « païen », les
notions de piété, de culte et de prière, grâce aux travaux menés par
les historiens de la religion romaine. Je crois en effet que cette
réhabilitation justifiée permet de lever l’hypothèque du « ritua­
lisme » qui, traditionnellement reproché à la religion de Rome,
pesait aussi, par ricochet, sur les rituels chrétiens du « Moyen
Age», c’est-à-dire carolingiens et post-carolingiens. Les partisans
de la thèse selon laquelle le christianisme médiéval (et notamment
sa liturgie), par son « ritualisme », aurait trahi l’essence même du
249.
M. P. E llebrac ht , Rem arks on the vocabulary o f the ancient orations in the
M issale Romanum , Nimègue - Utrecht, 2e éd., 1966 (Latinitas christianorum primaeva,
18), qu’on mettra à jour à l ’aide de G. S a n d e r s et M. V a n U y tfa n g h e , Bibliographie
signalétique du latin des Chrétiens, et de Ph. B e r n a r d , « O vere beata nox », p. 137139.
LES LATINS DE LA LITURGIE
157
christianisme, gagneraient sans doute à davantage tenir compte des
problématiques que développent actuellement les spécialistes des
rituels de la religion romaine. L’un des principaux maîtres de cette
discipline a en effet récemment pu écrire : « Grave erreur, donc, de
sourire du «pinaillage» de certains jurisconsultes, magistrats et
prêtres, ou de la froide pédanterie du ritualisme romain : la codifi­
cation la plus précise possible est requise, si l’on désire que la
coutume religieuse soit réellement objective, c’est-à-dire publique.
Quel autre moyen de s’exprimer au nom de tous, et non en tant
qu’individu, que de répéter le plus « froidement » possible des rites
codifiés et immuables, fixés par des décisions publiques ?» ; la
fonction du ritualisme religieux — poursuit-il — est en effet d’in­
terdire « l’irruption de la tyrannie du subjectif dans un domaine qui
ne peut être que public»250. Ce genre d’approches me semble en
effet de nature à permettre une relecture plus sereine des textes
liturgiques médiévaux. Si l’on y ajoute les nombreuses études qui
ont été consacrées à la prière ainsi qu’aux rhétoriques religieuses
de l’Antiquité, les conditions paraissent donc réunies pour chercher
à établir de nouveaux points de comparaison avec les latins dont
usent les textes liturgiques.
Des enquêtes lexicographiques nouvelles s’appuyant sur ces
travaux pourraient donc être menées, en relation avec les latins de
la liturgie, dans un certain nombre de directions. Je vais brièvement
évoquer les principales d’entre elles. Elles peuvent être regroupées
en deux principales catégories : celles qui concernent les emprunts
à des latins techniques, et celles qui mettent en jeu des notions qui
proviennent ou qui dérivent des rapports sociaux en général. Cela
ne signifie naturellement pas qu’il faille pour autant négliger les
innovations, ou simplement les particularités lexicales, propres aux
auteurs chrétiens, et plus particulièrement aux compositeurs de
textes liturgiques. Je songe par exemple à l’importance nouvelle de
l’adjectif « iugis » et de l’adverbe « iugiter », peu courants dans le
lexique classique, et qui sont en revanche fréquents dans le lexique
chrétien (à propos de la prière ou de l’action de grâces, par
250.
J. S c h e id , Religion et p iété à R om e, 2e éd., Paris, 2001, p. 51. Cf. également
J. A. N o rth , « C onservatism and change in Roman religion », dans Papers o f the
B ritish School at R om e 44 (1976), p. 1-12.
158
PHILIPPE BERNARD
exem ple)251, et plus encore dans le latin des sacram entales
romains et carolingiens 252.
Pour commencer par les notions empruntées par le lexique
liturgique à des latins techniques, et plus précisément au latin
médical, je voudrais faire observer que, la tradition biblique
assimilant le péché à une maladie (la lèpre, par exemple), péché
originel compris, le vocabulaire médical peut être amené à jouer un
rôle important dans le lexique euchologique253. Il faudrait donc
dépouiller les traités de médecine, mais aussi, plus généralement, les
traités d’hygiène, de diététique et d’herboristerie, afin d’examiner
l’emploi qu’ils font de termes tels que « detergere », « pur­
gare » / « purgado », «remedium», «renovare», «reparare», ou
encore « resurgere » (qui signifie « repousser », en parlant des
cheveux ou des ongles), termes qu’on retrouve fréquemment dans le
vocabulaire des oraisons latines de la fin de l’Antiquité. Je songe par
exemple au «De medicamentis» compilé en Gaule méridionale
(Bordeaux ?), au début du Ve siècle, par le « vir inluster » et « ex
magistro officiorum » Marcellus 254. Les « indices » fort détaillés de
l’édition critique due à Eduard Liechtenhan se prêtent en effet
parfaitement à une telle recherche. Plus généralement, et par-delà les
enquêtes de détail, l’intérêt du rapprochement entre le vocabulaire
251. Cl. M o u s s y , «L es em plois de « iu g is » et de « iu g ite r» dans la latinité
tardive », dans L. Callebat (éd.), Latin vulgaire, latin tardif IV. A ctes du IV e colloque
international sur le latin vulgaire et tardif, Caen, 1994, Hildesheim , 1995, p. 237-249.
Sur les implications idéologiques et le statut historiographique de la notion (contes­
table) de « latin vulgaire », cf. par ex. J.-M . C a r r ié , « A ntiquité tardive et « dém ocrati­
sation de la culture » : un paradigme à géom étrie variable », dans A ntiquité tardive 9
(2001), p. 27-46, ici p. 31-32.
252. La consultation des Concordances et tableaux p o u r l ’étude des grands sacramentaires de J. Deshusses et B. D arragon (t. III, 2, p. 423-425) m ontre ainsi que, rien
que dans les seuls sacramentaires rom ains et carolingiens, l ’adverbe « iugiter » est
employé par pas moins de 115 oraisons.
253. Aux titres cités dans la bibliographie de l ’ouvrage de M. P. Ellebracht, on
ajoutera L. B rou , « Le vocabulaire m édical des oraisons du m issel » , dans Paroisse et
liturgie 44 (1962), p. 368-378 et J.-P. R a s s in ie r , « L e vocabulaire m édical de saint
Augustin. Approche quantitative et qualitative », dans G. Sabbah (éd.), Le latin
m édical Constitution d ’un langage scientifique, Saint-Étienne, 1991, p. 379-395
(Mémoires du Centre Jean Palem e, 10).
254. Marcellus, «D e m edicam entis » : éd. E. Liechtenhan (avec trad, par
J. Kollesch et D. Nickel), 2 vol., Berlin, 1968 (Corpus medicorum latinorum , 5). Sur
ce compilateur, qui n ’était sem ble-t-il pas m édecin lui-m ême, cf. A. Ô n n e r fo r s ,
« Marcellus, D e medicamentis. Latin de science, de superstition, d ’hum anité », dans
G. Sabbah (éd.), Le latin médical, p. 397-405.
LES LATINS DE LA LITURGIE
159
du latin médical et celui des oraisons est que l’un comme l’autre
empruntent la plupart de leurs termes techniques au grec — même
si, en ce domaine, les Pères latins ne semblent pas avoir été très
fixés, comme en témoignent les fluctuations d’Augustin, qui tantôt
translittère les termes techniques grecs, et qui tantôt au contraire les
traduit par un mot ou une périphrase latine 255. Le récent ouvrage de
David Langslow se prête bien à une telle enquête256, puisqu’il
examine quatre traités de médecine, dont deux datent justement des
IVe et Ve siècles, c’est-à-dire de l’époque qui a vu naître les plus
anciennes oraisons latines conservées 251. Il faudra cependant tenir
compte de la tendance au purisme qui, si elle est absente des traités
médicaux latins, s’exprime en revanche volontiers dans les textes
liturgiques ; elle consiste à substituer un mot latin ou une périphrase
latine au terme technique décalqué du grec : « autistes » au lieu de
« episcopus », « vates » au lieu de « propheta », « minister altaris » ou
« levita » au lieu de « diaconus », ou encore « (regenerationis)
lavacrum » au lieu de « baptisma ».
Le latin des oraisons emprunte aussi un certain nombre de
notions au vocabulaire de la banque et du com m erce258. On
255. Cf. J. P é p in , « Attitudes d ’Augustin devant le vocabulaire philosophique grec.
Citation, translittération, traduction », dans La langue latine, langue de la philosophie,
Rom e, 1992, p. 277-307 (CÉFR, 161).
256. D. R. L a n g sl o w , M edical latin in the Roman empire, Oxford, 2000. Les
quatre traités exam inés dans cet ouvrage sont le «D e m edicina» de Celse et les
« Com positiones » de Scribonius Largus, qui datent du premier siècle de notre ère,
m ais aussi l ’« E u p o rista» de Theodorus Priscianus (IVe / Ve s.) et le « D e m edicina »
de Cassius Felix (Ve s.).
257. Je songe par exem ple au « canon actionis » romain, dont des extraits sont cités
par le « De sacram entis » attribué à Am broise de M ilan (éd. CSEL 73), à la « Benedictio super fideles » attribuée à Priscillien d ’Avila ou à son entourage im m édiat (éd.
P LS 2, 1960, col. 1481-1483), ou encore au « praeconium paschale » (la préface
prononcée par le diacre au cours de la nuit de Pâques pour la consécration du cierge
pascal) dont l ’existence est attestée par la lettre de Jérôme à Praesidius (CPL3 621) et
par Augustin (cf. D. Weber, « A ugustinus poeta ? Zu Anth. 489 und Aug., civ. 15, 22»,
dans W iener Studien 114, 2001, p. 543-557).
258. Sur l’usage de m étaphores comm erciales ou monétaires par les auteurs chré­
tiens latins de la fin de l ’A ntiquité, cf. S. M ro zec , «L es phénomènes économiques
dans les m étaphores de l ’Antiquité tardive », dans Eos 72 (1984), p. 393-407 (qui cite
p. 395 des ex. tirés d ’oraisons du « sacramentaire léonien ») ; P. R a d ici C olace ,
« M oneta, linguaggio e pensiero nei Padri della Chiesa fra tradizione pagana ed esegesi
biblica », dans Koinonia 14 (1990), p. 47-64 ; A. G ia rd in a , « Il comm ercio rom ano tra
utopia e realtà », dans Optima hereditas. Sapienza giuridica romana e conoscenza
d e ll’ecumene, M ilan, 1992, p. 203-222 (réf. données par M .-Y. Perrin dans son CR de
H. Drobner, dans A ntiquité tardive 7, 1999, p. 411).
160
PHILIPPE BERNARD
rencontre ainsi par exemple dans les oraisons le paradigme du prêt
à intérêt, qu’il s’agisse du mot « mutuum », qui est employé par
Grégoire le Grand pour désigner les offrandes faites par les évergètes aux pauvres 259, ou du vocable « fenus », que l’évêque Léon
utilise avec la même acception260. On retrouve ce dernier dans la
collecte « super oblata » (la prière d’offrande) d’un formulaire votif
du « Missel de Bobbio » (Gaule, VIIIe s.), où il sert à désigner les
offrandes eucharistiques offertes par le prêtre aux intentions de la
personne en faveur de laquelle l’Eucharistie est célébrée, offrandes
en échange desquelles elle attend de Dieu qu’il la récompense,
sinon avec usure, du moins avec générosité261. Il y a donc là de
toute évidence un champ d’enquête ouvert.
Tout aussi réelle, l’existence de vocables ou de notions
empruntées par le lexique liturgique au vocabulaire juridique (pris
au sens large) me semble justifier la nécessité de dépouiller (par
exemple) la bibliographie qui paraît chaque année dans la Revue
historique de droit français et étranger. Je prendrai un seul
exemple : celui du vocable « illatio », qui sert, dans les manuscrits
espagnols du XIe siècle, à désigner la première partie de la prière
eucharistique, que la liturgie carolingienne nomme « praefatio »
(« préface »).
D’un emploi assez commun à la fin de l’Antiquité, le vocable
« illatio » possède plusieurs sens principaux, dont un seul, qui n’est
d’ailleurs pas le plus répandu, a été reçu par les textes liturgiques.
259. Grégoire le Grand, «R egistrim i» X, 8 (m ars 600): « Quicquid tribuitur
pauperi, si subtili consideratione pensetur, non est donum , sed m utuum , quia quod
datur m ultiplicato sine dubio fructu recipitur » : éd. D. Norberg, Tum hout, 1982, t. 2,
p. 833 (CCSL 140 A). Cf. Y. D uval et L. P ie t r i , «É vergétism e et épigraphie dans
l’Occident chrétien (IVe-VIe s.)», dans M. Christol et O. M asson, A ctes du
X e congrès international d ’épigraphie grecque et latine (Nîmes, 4-9 octobre 1992),
Paris, 1997, p. 371-396, ici p. 391 ; E. P it z , Papstreskripte im frühen M ittelalter,
§ 159, p. 221-222.
260. Léon le Grand, « Tractatus » XVII, 2 : éd. A. Chavasse, Tum hout, 1973, t. 2,
p. 69 (CCSL 138 A). Ce sermon a été prononcé en 444, lors de la célébration des
Quatre-Temps de décembre. L’expression q u ’em ploie l’évêque ( « sanctum fe n u s», « le
pieux prêt à intérêt ») a pour objet d ’inciter les fidèles à se m ontrer d ’autant plus géné­
reux envers les pauvres, qu’ils espèrent que Dieu le sera à son tour — et avec usure —
envers eux ; elle est examinée par M. H e r z , Sacrum commercium, p. 267 et n. 61.
261. « M issel de Bobbio », n° 4 2 6 : « Suscipe, D om ine, supplicantes servi III.
votivum tibi munus oblatum et m ultiplici fenore graciarum , ut que te fidelissimis votis
petit, tu ei piissime m iseranter indulge » : éd. E. A. Lowe, The Bobbio missal. A
gallican mass-book, rééd. Londres, 1991, p. 127 (HBS 58 et 61).
LES LATINS DE LA LITURGIE
161
Cela n’avait bien sûr pas échappé à l’habituelle perspicacité de
D. Cabrai, qui est l’auteur de l’article « Illatio » dans le DACL
(1926) ; je voudrais donc tenter de prolonger les analyses de ce tra­
vail précurseur, qui se trouve à la base de toute la bibliographie262.
« Illatio » peut tout d’abord désigner le fait d’infliger une punition à
autrui, de lui faire subir de mauvais traitements, ou de causer des
dommages à ses biens. On le rencontre aussi bien dans les sources
narratives que dans des sources normatives, qu’il s’agisse de droit
ecclésiastique (les canons des conciles tardo-antiques), de droit
romain tardif (le Code théodosien) ou de droit coutumier (les lois
barbares)263. « Illatio » peut aussi revêtir une signification plus
savante quand, synonyme d’« adsumptio », il sert à désigner la par­
tie centrale d’une induction, cette dernière étant, avec la déduction,
l’un des deux genres de syllogismes; il est employé ainsi par
Cassiodore et Boèce, puis, au siècle suivant (mais de façon fautive)
par Isidore 264. Dans le droit romain, « illatio » sert également à dési­
gner le fait de placer un mort dans un tombeau, action qui fait de la
tombe un « locus religiosus » 265 ; marginal à partir du VIIe siècle, ce
sens n’a cependant jamais été totalement perdu de vue. Ainsi, dans
le « Martyrologe » d’Adon, dont la troisième recension est nécessai­
rement antérieure à 875, le mot « illatio » sert à désigner, au
4 décembre, la fête de 1’« adventus » des reliques de Benoît de Nursie à Fleury — difficilement datable, cet événement se situe autour
262. F. C a b r o l , art. « Illatio ou inlatio », dans DACL 7 / 1 (Paris, 1926), col. 84-89.
263. Cf. par ex. « Pactus legis salicae» (VIe s.), c. IX, tit. : «D e damnum in messe
vel <in> qualibet clausura inlatum » : éd. K. A. Eckhardt, Pactus legis salicae, t. II /1 :
65 Titel-Text, B erlin-Francfort, 1955, p. 140 (Germanenrechte, Neue Folge). Sur la lati­
nité de ce docum ent, cf. V. V ä ä n a n e n , Introduction au latin vulgaire, 3e éd., Paris,
1981, p. 196.
264. Isidore, « Etym ologiae » II, ix, 4 et 6 : « Inductionis m em bra sunt tria : prima
propositio, secunda inlatio, quae et adsum ptio dicitur, tertia conclusio. [...] Inlatio
inductionis est, quae et adsum ptio dicitur, quae rem, de qua contenditur, et cuius causa
sim ilitudines habitae sunt, introducit » : éd. W. M. Lindsay, t. 1, Oxford, 1911, p. 89.
Cf. J. F o n ta in e , Isidore de Séville et la culture classique dans l'Espagne wisigothique,
2e éd., Paris, 1983, t. 1, p. 257-258.
265. Cf. A. B e r g e r , Encyclopedic dictionary o f Roman law, Philadelphie, 1953,
art. « Illatio m ortui », p. 491 (TAPS, n. s., 4 3 / 2 ) ; F. D e V issc h er , Le droit des
tom beaux romains, M ilan, 1963, p. 5 2 ; L. P ie t r i , «L es sépultures privilégiées en
Gaule d ’après les sources littéraires », dans Y. Duval et J.-Ch. Picard (éd.), L'inhum a­
tion privilégiée du IV e au VIIIe siècle en Occident (Actes du colloque de Créteil, 16-18
mars 1984), Paris, 1986, p. 133-142, ici p. 134.
162
PHILIPPE BERNARD
de 660266 : « Apud Floriacum monasterium, translatio sive illatio
corporis sanctissimi Benedict! abbatis » 261.
A côté de ces diverses acceptions qui, en termes purement
numériques, peuvent être considérées comme dominantes, il en
existe aussi une autre, beaucoup plus spécialisée, mais qui me
semble néanmoins de nature à éclairer un aspect peu connu du
lexique euchologique. Dans le latin de l’administration fiscale
romaine des IVe-VIe siècles, le vocable « illatio » traduit en effet le
grec « katabole » et désigne un acompte versé sur une redevance en
argent ou en nature ; plus précisément, 1’« inlatio » représente le
tiers du «canon» (le montant total de l’impôt) annuel268. Ce sens
est bien illustré par le Code théodosien (promulgué en 438), surtout
dans son livre XI («De annona et tributis» )269, de même qu’au
siècle suivant par les « Variae » de Cassiodore 27°.
Je puis donc revenir au lexique liturgique de la péninsule ibé­
rique. C’est dans le « De ecclesiasticis offîciis » d’Isidore que le mot
266. Cf. J. D eshusses et J. H o u r l ie r , « Saint B enoît dans les livres liturgiques »,
dans Le culte et les reliques de saint B enoît et de sainte Scholastique, M ontserrat,
1979, p. 143-204 (ici, p. 173-174 et 182-183) (= Studia monastica 21 [1979]).
267. Adon de Vienne ( t 875), « M artyrologe », 4 décem bre : éd. J. Dubois et
G. Renaud, Le martyrologe d ’A don, Paris, 1984, p. 408.
268. L. W enger, Canon in den röm ischen Rechtsquellen und in den Papyri. Eine
Wortstudie, Vienne-Leipzig, 1942, p. 33 (et n. 4), 36-38. « Catabole / cadabolus » est
connu des sources mérovingiennes, et notam m ent des diplôm es royaux (DD 138 [Clovis
III, 693] et DD 170 [Chilpéric II, 716] : éd. T. Kölzer, D ie Urkunden der M erow inger,
t. 1, Hanovre, 2001, p. 350 et 423) : cf. A. S t o c l e t , « Im m unes ab omni teloneo ». Étude
de diplomatique, de philologie et d ’histoire sur l ’exemption de tonlieux au haut M oyen
Age, et spécialement sur la « Praeceptio de navibus », Bruxelles - Rom e, 1999, p. 126
(Bibliothèque de l’Institut historique belge de Rom e, 45). — J. G a s c o u , Un codex fiscal
hermopolite (P. Sorb. II, 69), Atlanta, 1994, p. 29-30 (Am erican studies in papyrology,
32); Id., « L a table budgétaire d ’A ntaeopolis (P. Freer 08.45 c -d )», dans H om m es et
richesses dans l ’Empire byzantin, 1 .1, Paris, 1989, p. 279-313, ici p. 303-304. Je dois ces
réf. à M. Jean-M ichel Carrié (EHESS), que je rem ercie de son obligeance.
269. « Codex theodosianus » (éd. Th. M om m sen et P. M eyer, Theodosiani libri X V I
cum constitutionibus Sirmondianis, Berlin, 2 vol., 1904-1905 ; rééd. Berlin, 1954): I,
2 , 9 ; 12, 8; II, 30, 1 ; V, 15, 20; VI, 22, 2 ; 35, 9 ; VII, 13, 8 ; VIII, 5, 13; 5, 6 6 ; IX,
17, 2 ; X, 20, 12; 24, 3 ; XI, 1 , 2 ; 1 , 2 0 ; 1 , 2 2 ; 1 , 2 9 ; 1 , 3 2 ; 7, 11; 16, 18; 19, 1 ; 22,
5 ; 28, 10; XII, 1 , 8 5 ; 6, 2 ; 6, 12; 6, 16; 6, 18 ; 7 (tit.) ; XIII, 5, 2 6 ; XIV, 16, 1 ; XV,
2, 9 ; 7, 5 ; XVI, 2, 40 ; 5, 54 ; Constitution sirm ondienne 11 (p. 915). Au V Ie siècle, le
« Digeste » de Justinien préfère désorm ais traduire « katabole » par « pensio » :
L. W en g er , Canon in den römischen R echtsquellen und in den Papyri, p. 36.
270. Cassiodore, « Vaiiae » I, 25 (éd. Â. J. Fridh, Tum hout, 1973, p. 3 3 ; CCSL
96) ; II, 16-17 (p. 68-69), 24-25 (p. 74), 38 (p. 84), III, 42 (p. 126) ; IV, 38 (p. 167) ; V,
5 (p. 186) ; VII, 45 (p. 293) ; IX, 11 (p. 358) ; XI, 7 (p. 434), 15 (p. 445), 35-39 (p. 452457) ; XII, 2 (p. 465), 8 (p. 473), et 16 (p. 483).
LES LATINS DE LA LITURGIE
163
« illatio » se trouve employé pour la première fois avec le sens de
« préface eucharistique ». Cette particularité, qui est apparemment
une innovation isidorienne, figure en effet dans le chapitre consacré
aux sept oraisons qui jalonnent la célébration eucharistique (« De
missa et orationibus »), r«inlatio» étant la cinquième par ordre
chronologique : « Quinta [sc., oratio] deinde infertur inlatio in sanctificatione oblationis, in qua etiam, et ad Dei laudem, terrestrium
creaturarum virtutumque caelestium universitas provocatur et
osanna in excelsis cantatur (...) » : « Ensuite, on prononce la cin­
quième (oraison) afin de sanctifier l’offrande ; dans cette (oraison),
pour la louange de Dieu, on associe l’ensemble des créatures
terrestres et des puissances des cieux, et l’on chante « Osanna in
excelsis»»271. Or, nous savons que le Code théodosien est connu
des évêques de la péninsule ibérique : pour prendre un seul exemple,
les Pères du concile réuni à Séville en 619 citent CTh II, 26, 4 (385)
pour donner une solution au conflit qui opposait deux évêques,
Fulgentius d’Écija et Honorius de Cordoue, à propos du rattache­
ment d’une « basilica » à la « parrochia » de l’un ou de l’autre 272. En
détournant de son sens premier un vocable courant dans le registre
juridique et fiscal de son temps, le Sévillan voulait donc sans doute
exprimer, de manière imagée, l’idée selon laquelle l’offrande eucha­
ristique n’est en quelque sorte que les arrhes de ce qui est dû à Dieu
en pleine justice : la créature étant le débiteur du Créateur, il lui
appartient en effet de s’acquitter régulièrement de la dîme des bien­
faits qu’elle reçoit chaque jour de Lui.
Sans doute un peu déroutante (trop savante?), l ’initiative d’Isi­
dore semble être assez longtemps restée sans écho dans la pénin­
sule : « illatio » n ’est en effet jamais utilisé dans son sens isidorien de
« préface eucharistique » par les conciles de Tolède des années 646675 : il y désigne toujours une redevance, un im pôt273, ou parfois le
271. Isidore, « D e ecclesiasticis officiis» I, xv: éd. Ch. M. Lawson, Tumhout,
1989, p. 17, 1. 16 (CCSL 113).
272. Concile de Seville II (619), can. 2: éd. J. Vives, Concilios visigóticos e
hispano-rom anos, B arcelone - M adrid, 1963, p. 164. J ’emprunte cet exemple à
D. W a lte r s , « From Benedict to G radan : the Code in medieval ecclesiastical authors »,
dans J. Harries et I. N. W ood (éd.), The Theodosian Code. Studies in the imperial law
o f late antiquity, Londres, 1993, p. 200-216, ici p. 201-202.
273. Concile de Tolède V II (646), can. 4 : éd. J. Vives, Concilios visigóticos e
hispano-rom anos, p. 254 ; concile de Tolède X (656), éd. Vives, p. 322. Je m e fonde
sur les dépouillem ents réalisés par J. M e llado R o d r ig u e z , Léxico de los concilios
164
PHILIPPE BERNARD
fait de prendre de la nourriture 274 : l’acception eucharistique nou­
velle donnée à « inlatio » n’a pas encore oblitéré l’acception fiscale
traditionnelle. Il faut donc attendre le XIe siècle pour que cette
manière imagée de désigner la partie de la prière eucharistique qui
précède le chant du « Sanctus » devienne réellement usuelle. Copié
en 1052, le pontifical-rituel Silos, Arch. mon. 4 possède en effet une
«missa omnímoda » (un formulaire votif « omnímoda intentione »,
c’est-à-dire pour toutes les circonstances où l’on estimera devoir
faire appel à la miséricorde divine) dans laquelle le texte d’Isidore,
découpé en courts paragraphes, a été interpolé pour fournir des
rubriques explicatives115. Je puis donc refermer cette parenthèse :
l’exemple d’« illatio » me semble en effet illustrer tout ce qu’il y a à
attendre des rapprochements entre le vocabulaire juridique tardoantique et le lexique liturgique de la même époque.
Enfin, on sait que le vocabulaire latin des oraisons, imitant la
«vêtus latina » des épîtres de l’apôtre Paul, n’hésite pas à faire
usage de notions empruntées au vocabulaire militaire ; il est donc
inutile que j ’y revienne longuement276. Laissant de côté les travaux
que les historiens de l’administration romaine tardive ont consacrés
au vocable « statio»277, dont l’intégration au lexique liturgique est
visigóticos de Toledo, s. v. « illatio », t. 1, Cordoue, 1990, p. 319. Sur les prérogatives
episcopales (et leurs limites) en m atière de prélèvem ents, cf. J. G a u d e m et , L'É glise
dans l'empire romain (IVe - Ve siècles), Paris, 1958 (19892), p. 309-311 et L. P ie t r i , La
ville de Tours, p. 629-632.
274. Concile de Tolède XI (675), can. 11, éd. Vives, Concilios visigóticos e
hispano-romanos, p. 364 (les m ourants peuvent recevoir la com m union après avoir bu
un peu de liquide, mais pas de nourriture solide : « nullis ciborum inlationibus refici,
sed vix tantundem inlati delectetur poculi gratia sustentan »).
275. «M issa omnímoda » : éd. Janini, Liber Ordinum Episcopal, Silos, 1991,
n° 487-524; les extraits d ’Isidore (« D e ecclesiasticis officiis» I, xv) se trouvent aux
n° 487, 491, 494, 496, 501, 507 et 510. Le titre « m issa om ním oda », pour désigner un
formulaire votif « a d o m nia», n ’est bien sûr pas une invention espagnole : il apparaît
en effet en Gaule dès le VIIIe siècle : « M issel de B obbio », éd. E. A. Lowe, n° 414-418,
p. 123-124.
276. Cf. M. G. Mosci S a ssi , Il «serm o castrensis», Bologne, 1983.
277. Aux IVe-VIe siècles, le term e « statio » désigne le fait de m onter la garde,
mais aussi un relais du « cursus publicus », un grade dans l ’adm inistration (un poste),
les bureaux du fisc, les bases navales, etc. : cf. A. H a r n a c k , M ilitia Christi. Die christ­
liche Religion und der Soldatenstand in den ersten drei Jahrhunderten, Tübingen,
1905, p. 35-36; A. G ia rd in a , A spetti della burocrazia nel basso impero, Rome, 1977,
p. 76 ; J. N e lis -C l ém en t , Les « benéficiarii » : militaires et adm inistrateurs au service
de l'Empire (Ier s. a. C.-V P s. p. C.), Bordeaux, 2000, p. 175-179 (Ausonius, 5 );
M. F. P etraccia L u cern o n i , Gli « stationarii » in età im periale, Rom e, 2001 (Serta
antiqua et mediaevalia, 3).
LES LATINS DE LA LITURGIE
165
bien connue 278, et rappelant brièvement que les exorcismes (baptis­
maux, par exemple) savent recourir au vocabulaire de la poliorcétique et de la stratégie pour décrire les stratagèmes du diable
(«incursus», « infestado », « machinamenta », etc.)279, je me
contenterai de faire observer que l’existence, dans les mentalités
tardo-antiques, d’une analogie entre les fonctions des silentiaires et
celles des diacres, permet d’expliquer le fait que les invitatoires
diaconaux ne soient en rien des « annonces » ou des « avis », mais
au contraire des ordres très fermes, d’ailleurs toujours formulés de
manière laconique, pour ne pas dire brutale, exactement à la
manière de commandements militaires. Le vocabulaire latin des
commandements militaires est perdu 28°. Il est néanmoins possible
de le reconstituer à l’aide de sa translittération par les traités mili­
taires tardo-antiques, notamment le « Strategikon » attribué à l’em­
pereur Maurice (582-602) et les « Taktika » de l’empereur Léon VI
(886-911), mais aussi grâce au «De magistratibus populi Romani »
de Jean Lydus (490 - p. 557 / 561)281. Ainsi, des ordres guerriers
278. En contexte liturgique, « statio » est par ex. employé pour décrire la garde
vigilante que m ontent les diacres de part et d ’autre de l’autel, comme des sentinelles à
leur poste. Cf. B. M. M e t z g e r , The early versions o f the New Testament. Their origin,
transm ission and lim itations, Oxford, 1977, p. 290; V. S a x e r , « L e stazioni romane »,
dans L. L etizia Pani Erm ini et Paolo Siniscalco (éd.), La comunità cristiana di Roma.
La sua vita e la sua cultura dalle origini alTalto medio evo, Rome, 2000, p. 461-476.
Sur l ’assim ilation, courante dans la littérature chrétienne dès la fin du IVe siècle, entre
les gardes du palais im périal, les anges qui entourent le trône céleste de Dieu, et le
clergé qui se tient de part et d ’autre de l ’autel au cours des célébrations eucharistiques,
cf. H. M a g u ir e , « The heavenly court », dans H. Maguire (éd.), Byzantine court culture
from 829 to 1204, W ashington, 1997, p. 247-258 ; Chr. K elly , « Emperors as gods,
angels as bureaucrats : the representation of imperial power in late antiquity », dans
A rys 1 (1998), p. 301-326.
279. Sur les exorcism es latins, cf. E. B artsch , Die Sachbeschwörungen der römi­
schen Liturgie, M ünster, 1967 (LQF 46). Pour leur interprétation, cf. par ex.
H. A. K elly , The devil at baptism. Ritual, theology, and drama, Ithaca - Londres, 1985.
280. Le caractère pérem ptoire des interventions diaconales a été souligné par
R. F. Ta ft , « The dialogue before the anaphora in the byzantine eucharistie liturgy. II :
The Sursum corda», dans Orientalia Christiana periodica 54 (1988), p. 44-77, ici
p. 68.
281. Cf. F. L o t , « L a langue du comm andem ent dans les armées rom aines », dans
M élanges dédiés à la mémoire de Félix Grat, t. 1, Paris, 1946, p. 203-209 ; G. R eic h en k r o n , « Z u r röm ischen K om m andosprache bei Byzantinischen Schriftstellern », dans
Byzantinische Zeitschrift 54 (1961), p. 18-27 ; H. et R . K a h a n e , «T he W estern impact
on B yzantium : the linguistic evidence », dans Dumbarton Oaks Papers 36 (1982),
p. 127-153 (ici, p. 130) ; H. P et e r sm a n n , « Vulgärlateinisches aus Byzanz », dans
C. W. M üller, K. Sier et J. W erner (éd.), Zum Umgang m it frem den Sprachen in der
griechisch-römischen Antike, Stuttgart, 1992, p. 219-231, ici p. 225 (Palingenesia, 36).
166
PHILIPPE BERNARD
tels que « Silentium ! », « Nemo antecedat bandum ! », « Ordinem
servate ! », « Mandata captate ! », ou encore « Non vos turbetis ! »,
me paraissent tout à fait comparables, sur le plan formel, à des
monitions diaconales telles que « Aures ad Dominum ! », « Obsér­
vate ad ostium ! », « Flectamus genua ! » ou encore « Levate ! » 282.
On songe bien sûr aussi au laconique « Adsum ! » (« Présent ! »)
que les chantres de service répondent militairement au sous-diacre
régionnaire, à l’appel de leur nom, selon Y Ordo Romanus I, dont le
modèle remonte au VIIe siècle283. L’ensemble de ces rapproche­
ments me semble donc de nature à éclairer un aspect original de
l’un des latins de la liturgie.
En ce qui concerne maintenant les rapports que le lexique litur­
gique serait susceptible d’entretenir avec des notions appartenant
au vocabulaire des rapports sociaux, je me contenterai d’attirer l’at­
tention sur l’intérêt heuristique que présente l’hypothèse de l’em­
prunt, par le lexique liturgique, de notions tirées du vocabulaire du
patronat romain tardo-antique et, en même temps, sur la prudence
qui doit être de mise quand on se livre à ce type de rapproche­
ments. Je pense ainsi à l’usage du vocable « patronus », qui est
assez courant dans les oraisons pour qualifier un intercesseur
céleste. Un peu trompeuse, cette expression métaphorique,
empruntée au vocabulaire des relations sociales dans le monde
romain tardo-antique, ne doit en effet pas être prise au pied de la
lettre, comme si le lien de protection et d’intercession qui unissait
les fidèles aux martyrs était réellement un lien de « patron » à
«clients», alors qu’il s’agit simplement d’une manière imagée
d’exprimer l’idée, proprement chrétienne, de la communion des
saints. En effet, comme l’a rappelé Charles Pietri, «on n’imaginera
pas que le langage des représentations sociales (l’exemple des rela­
tions de patronage dans la société antique) ait pu faire plus
qu’illustrer, par un jeu d’analogies, l’intercession du saint pour le
282. On trouvera d ’autres exem ples de m onitions diaconales, telles que, par
exemple, « State cum silentio, audientes intende ! », ou « State cum disciplina et
silentio ! », dans le pontifical mis au point autour de 950 à Saint-A lban de M ayence, et
auquel Michel Andrieu a donné le nom de «Pontifical R om ano-G erm anique» :
C. V ogel et R. E l ze (éd.), Le Pontifical Rom ano-G erm anique du X e siècle, t. 2, Rom e,
1963, p. 30 et 33 (Studi e testi 226).
283. « Ordo Romanus » I, 37 : éd. M. A n d r ie u , Les Ordines R om ani du haut M oyen
A ge, t. 2, Louvain, 1948, p. 79 (SSL, 23). Cf. P. B at iffo l , Leçons sur la m esse, Paris,
1918, p. 73-74.
LES LATINS DE LA LITURGIE
167
fidèle dévot. L’imagerie du « patronus » apparaît assez tardivement,
au IVe siècle, pour gloser les pratiques déjà établies de la prière
collective»284. En dépit des pesanteurs lexicales dont témoignent
les oraisons qui usent du vocable «patronus», la nature et l’esprit
de l’évergétisme et du patronat ont en effet été profondément
renouvelés par le christianisme tardo-antique285. Cette métaphore
est donc simplement l’expression d’habitudes langagières devenues
des automatismes: la métaphore du saint comme «patronus»
céleste se rencontre en effet fréquemment sous la plume de Paulin
de Noie, de Prudence et de Victrice de Rouen286. On doit donc
rester prudent quand on cherche à établir des filiations entre le
vocabulaire des institutions sociales d’une époque donnée et celui
des textes liturgiques contemporains : l’exemple que je viens de
prendre montre en effet que certains emprunts ne doivent pas être
pris au pied de la lettre; un tel réductionnisme sociologique
conduirait en effet à perdre de vue (ou à oblitérer) la portée propre­
ment chrétienne du discours euchologique de l’Antiquité tardive et
du Moyen Age.
Éléments d ’un bilan
Les analyses que j ’ai brièvement esquissées tout au long de ce
bilan montrent assez, je crois, qu’il n’existe pas un «latin litur­
gique», qui serait une «Sondersprache» cohérente, mais seule­
ment différents types de latins assez différents qui sont, à un titre
ou à un autre, mis en œuvre, en contexte liturgique, pour remplir
284. Ch. P ie t r i , « S aints et dém ons : l ’héritage de l’hagiographie antique », repris
dans Christiana respublica, t. 2, Rom e, 1997, p. 1283 (CÉFR 234).
285. On en trouvera une dém onstration exemplaire dans Y. D uval et L. P ietri ,
« Évergétism e et épigraphie dans l ’O ccident chrétien (IVe-VIe s.)», dans M. Christol et
O. M asson (éd.), A ctes du X e congrès international d ’épigraphie grecque et latine
(Nîmes, 4-9 octobre 1992), Paris, 1997, p. 371-396. Cf. également Cl. L e pe ll ey , «L e
patronat épiscopal aux IV e et Ve siècles : continuités et ruptures avec le patronat clas­
sique », dans É. R ebillard et C. Sotinel (éd.), L ’évêque dans la cité du IV e au Ve siècle.
Image et autorité, Rom e, 1998, p. 17-33 (CÉFR 248). Cf. aussi A. M. O r sell i , L ’idea
e il culto del santo patrono cittadino nella letteratura latina cristiana, Bologne, 1965.
Sur le patronat tardo-antique stricto sensu, cf. J. U. K rau se , Spätantike Patronats­
form en im Westen des röm ischen Reiches, Munich, 1987.
286. Cf. A. A. R. B a s t ia e n se n , « Ecclesia martyrum. Quelques observations sur le
tém oignage des anciens textes liturgiques », dans M. Lamberigts et P. van Deun (éd.),
M artyrium in m ultidisciplinary perspective. Memorial Louis Reekm ans, Louvain, 1995,
p. 333-349, ici p. 343-346.
168
PHILIPPE BERNARD
une fonction déterminée : exprimer la Parole de Dieu (les lectures),
en expliquer la signification (l’homélie), en donner un commentaire
chanté (le psaume, le trope ou l’hymne), et implorer son Auteur en
faveur de l’Église tout entière (les oraisons). Plusieurs latins diffé­
rents sont donc juxtaposés, sans que se manifeste apparemment, de
la part des autorités ecclésiastiques, le souci de remédier d’une
manière ou d’une autre à l’impression rhapsodique que suscite à
nos yeux cette juxtaposition décousue de niveaux de langue théori­
quement peu compatibles les uns avec les autres.
Cela dit, quand on interroge les sources, on constate que la
seule manifestation de conscience linguistique qui s’observe chez
les fidèles (tant qu’ils sont restés capables de comprendre le latin,
bien entendu) semble se borner à manifester de l’attachement
pour les textes liturgiques qui, étant sanctionnés par l’usage
(« consuetudo »), sont perçus comme devant rester stables, pour
ne pas dire immuables. C’est vrai pour la version biblique en
usage pour les lectures liturgiques, aux dépens de la version latine
« iuxta hebraicum », qui est théoriquement plus « scientifique » et
plus fidèle à l’original; c ’est tout aussi vrai pour le texte du
refrain que chantent les fidèles en réponse au psaume, même
quand ce refrain est grammaticalement fautif. Faute de place, je
me bornerai à rappeler deux exemples bien connus. Grâce à la
correspondance échangée en 403-404 entre Augustin et Jérôme,
nous sommes en effet informés du «tumultus» provoqué par les
fidèles de 1’« oppidulum » d’Oea, en Tripolitaine, quand ils ont
entendu proclamer à l’église la péricope de Jonas, dans la version
latine nouvelle, «iuxta hebraicum », mise au point par l’irascible
traducteur de Bethléem, et selon laquelle le prophète se repose
«sous le lierre », et non plus «sous la cucurbite », comme le
voulaient la version « iuxta LXX » (Ion. IV, 6 )287 et une tradition
287.
Le dossier de cette affaire est com posé de (1) la lettre 71 d ’Augustin
(403), qui évoque le « tumultus » d ’O ea sans préciser le point précis qui l’a provoqué
(Augustin, « epistula » 71, III, 5 : éd. A. Goldbacher, CSEL 34/2, Vienne, 1898, p. 253
= « epistula » 104, 5 de la correspondance de Jérôm e : éd. J. Labourt, t. 5, Paris, 1955,
p. 98-99), de (2) la réponse de Jérôm e (404), qui suppose que l ’affaire a encore été
déclenchée par les « fanatiques de la cucurbite » (« cucurbitarii ») qui le poursuivent de
leur vindicte (Jérôme, « epistula » 112: éd. J. Labourt, t. 6, Paris, 1958, p. 42-43 =
« epistula » 75, VII, 21-22 de la correspondance d ’A ugustin : éd. CSEL 34/2, p. 320324), et de (3) le Commentaire sur Jonas IV, 6, dans lequel Jérôm e donne son argu­
m entation philologique : éd. Y.-M. Duval, Jérôm e, Comm entaire sur Jonas, Paris, 1985,
LES LATINS DE LA LITURGIE
169
iconographique déjà ancienne288. Dans le même ordre d’idées,
Augustin affirme dans un passage bien connu du «De doctrina
Christiana » qu’un barbarisme de conjugaison portant sur le futur
du verbe «floreo», dans le Ps. 131, 18, avait fini par acquérir
droit de cité, en dépit des protestations de l’autorité ecclésias­
tique, les fidèles étant habitués à chanter ce verset sous cette
forme fautive289. Les disparités linguistiques existant entre les
différents latins mis en jeu par les rituels liturgiques ne semblent
donc avoir été perçues comme un problème ni par les autorités
ecclésiastiques, ni par les fidèles. Quand, à partir de l’époque
carolingienne, le latin (sous toutes ses formes, du « stylus maior »
au « sermo rusticus») a cessé d’être parlé et compris par les
fidèles, la possibilité même que le problème soit soulevé s’est
évanouie : en estompant les arêtes vives de ces différents niveaux
de langue, la séparation définitive entre le latin et les langues
vernaculaires a en effet provoqué, dans la perception médiévale,
un phénomène de nivellement linguistique, de sorte que cette
véritable mosaïque linguistique a fini par être perçue comme une
langue en tant que telle et par acquérir ainsi une forme d’identité.
Rien n’oblige cependant à conclure que cette mutation aurait
entraîné un primat des rites et du rituel, désormais accomplis
mécaniquement et sans plus en comprendre la signification, sur
l’intelligence du mystère chrétien, qui aurait été perdu de vue290.
p. 296-200 et n. 3 p. 419-420 (SC 323). Sur cette affaire, cf. Y.-M. D uval , «Saint
A ugustin et le Commentaire sur Jonas de saint Jérôme », dans Revue des études augustiniennes 12 (1966), p. 9-40, ici p. 10-14; Id., Le livre de Jonas dans la littérature
chrétienne grecque et latine, t. 1, Paris, 1973, p. 40-41 et t. 2, p. 511-512 ; R. Hennings,
D er Briefwechsel zwischen A ugustinus und Hieronymus und ihr Streit um den Kanon
des A lten Testaments und die Auslegung von Gal. 2, 11-14, Leyde, 1994, p. 113-114
(Supplem ents to Vig. Chr., 21).
288. Cf. par ex. W. W ischm eyer, « Z u r Entstehung und Bedeutung des Jonasbildes », dans A ctes du X e congrès international d'archéologie chrétienne (Thessalonique, 1980), t. 2, Rom e, 1984, p. 707-719.
289. Augustin, « D e doctrina Christiana » II, 13 (47): « Illud etiam, quod iam
auferre non possum us, de ore cantantium populorum : « Super ipsum autem floriet
sanctificatio m ea » ; nihil profecto sententiae detrahit, auditor tarnen peritior m allet hoc
corrigi, ut non « flo rie t» , sed « florebit» d iceretur; nec quicquam impedii correctionem , nisi consuetudo cantantium » : éd. W. M. Green, Vienne, 1963, p. 47 (CSEL
80). Cet exem ple est analysé par M. B a n n ia r d , Viva voce, p. 101-102.
290. Cette contestable notion de « Ritualismus » médiéval a été exposée à mainte
reprise par A. A ngenendt, « Bonifatius und das Sacramentum initiationis. Zugleich ein
Beitrag zur G eschichte der Firm ung », dans Römische Quartalschrift 72 (1977), p. 133-
170
PHILIPPE BERNARD
Ainsi constituée (ou tout au moins perçue) en un idiome spéci­
fique, cette « langue » n’a ensuite plus guère évolué, sauf par
l’emprunt, assez parcimonieux, du reste, de certaines des notions
nouvelles forgées par les théologiens et les canonistes des XIIe et
XIIIe siècles. Aux yeux du médiéviste, qui est amené, par la force
des choses, à adopter une démarche régressive, cette évolution,
même lente et partielle, représente un progrès vers une précision
et une rigueur plus grandes ; il est donc logique qu’il se prenne à
regretter que cette mutation n’ait pas été plus précoce, plus régu­
lière et plus générale, et à déplorer le phénomène de décrochage
qui s’est produit, à cette époque, sur le plan lexical, entre la
liturgie et la théologie. Cela dit, aux yeux de l’historien du chris­
tianisme, cette évolution peut aussi être interprétée comme un
appauvrissement, comme l’a par exemple suggéré André
Mandouze à partir de l’exemple du mot « sacramentum », dont les
harmoniques sont multiples à l’époque d’Augustin, et dont on a
fini, à partir du XIIe siècle, par restreindre l’emploi au seul septé­
naire des sacrements291. Qui souhaite porter un jugement de
valeur sur l’évolution de la langue liturgique, au Moyen Age, doit
tenir compte, me semble-t-il, de la tension qui existe entre ces
deux approches.
Philippe
B
ernard
183, par ex. p. 164 (l’influence supposée de la correction gram m aticale des textes litur­
giques sur la validité des sacrements) et 171 ; I d ., « D ie Liturgie und die Organisation
des kirchlichen Lebens auf dem L ande», dans Cristianizzazione ed organizzazione
ecclesiastica delle campagne n e ll’alto medioevo : espansione e resistenze, t. 1, Spolète,
1982, p. 169-226 (Semaines de Spolète, 28), ici p. 173, 178, 193 (la fonction apotropaïque des rituels l’emporterait désorm ais sur le m ystère sacram entel) ; I d ., K aise­
rherrschaft und Königstaufe. Kaiser, Könige und Päpste als geistliche Patrone in der
abendländischen M issionsgeschichte, Berlin - New York, 1984, p. 45-48 ; I d .,
« « Libelli bene correcti ». Der « richtige Kult » als ein M otiv der karolingischen
Reform », dans R Ganz (éd.), Das Buch als magisches und als Repräsentationsobjekt,
W iesbaden, 1992, p. 117-135, ici p. 128 et 134-135.
291. A. M a n d o u ze , « A propos de sacram entum chez S. A ugustin ».
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